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ENTRETIEN DU FILM FRANCAIS

Jean-Jacques Annaud
Réalisateur

Seize ans après L’ours, Jean-Jacques Annaud livre avec Deux frères (en salle le 7 avril) un nouveau tour de force cinématographique doublé d’un conte moral promis à un grand succès public. Le réalisateur évoque cette expérience inédite, tout comme ses rapports parfois difficiles avec le cinéma français.

 
   

D’où vous est venue l’idée de Deux frères… Vouliez-vous retrouver ce que vous aviez connu sur L’ours ?
Non, cette histoire est venue tout innocemment. J’étais en vacances avec ma famille dans l’île de Socotra au large du Yémen. Je me suis acheté un cahier et me suis raconté une histoire, de manière tout à fait spontanée… J’avais une “envie de tigre” depuis longtemps, ayant toujours été fasciné par leur regard. Le thème de la gémellité m’attirait également, tout comme restaient dans ma mémoire les images de la réouverture des temples cambodgiens d’Angkor…

Pourquoi avoir écrit une fable, un conte moral ?
Tous mes films le sont plus ou moins. J’aime qu’une histoire m’emporte mais qu’elle m’apporte aussi quelque chose car j’ai toujours eu enracinée en moi l’envie d’apprendre. Et puis, cela va vous étonner puisque je fais beaucoup de films en anglais, mais j’aime la francophonie, au point d’avoir visité tous les territoires francophones dans le monde. J’ai d’autres passions que l’on retrouve dans le film, comme l’époque post-coloniale, un sujet sur lequel je collectionne tous les livres existants… C’est d’ailleurs en me replongeant dans ma bibliothèque que je suis tombé sur plusieurs livres consacrés aux chasseurs de tigres en Asie du Sud-Est…

On dit que Spielberg sait faire tourner les enfants… On pourrait dire que vous avez le même talent avec les animaux… Comment travaille-t-on avec des tigres ?
J’aime les ambiances positives, ce qui vaut pour tous ceux qui sont devant et derrière la caméra, pour les acteurs ou les animaux. J’ai souvent travaillé avec des non-professionnels, j’ai même travaillé sur des natures mortes… Quand je faisais des films publicitaires, j’ai passé une semaine à filmer un briquet ! Avec des tigres, vous changez certes de degré, mais la nature du travail demeure : chercher la plus grande justesse et savoir être là pour capter le bon moment. J’ai travaillé au plus près de leur regard, en mettant la caméra à leur hauteur.

Vous avez tourné séparément les scènes avec les animaux et les acteurs avant de les réunir sur l’image grâce au numérique. C’était un défi technique ?
J’aime disposer de toutes les techniques existantes pour pouvoir mettre mon rêve en images. Je connais depuis longtemps les fonds bleus, les transparences… J’ai même réalisé un film en Imax. Alors, on me dit toujours : “La technique vous écrase !” Mais, non ! Il ne faut pas rester devant un rouleau compresseur mais plutôt se mettre au volant. Pour Deux frères, la technique du motion control nous a permis de reproduire à l’identique mouvements de caméras, zoom, diaphragme… Comme cela, lorsque les animaux se décidaient enfin, tout était mémorisé. Cela permettait également de gommer les éléments indésirables à l’image. Avec le motion control, nous n’avons jamais mis dans un même plan animaux et acteurs. Pour chaque plan à l’image, il y avait trois prises : une pour les acteurs, une pour les animaux et la troisième pour le décor.

Qu’est ce qui vous attire dans les films transculturels ?
C’est le regard de l’autre. On a trop tendance à donner la parole à son propre genre ou à sa propre culture. Imaginez que j’aie réalisé L’ours du point de vue du saumon… Cela aurait été complètement différent ! J’aime penser que je suis chinois dominé par des blancs, que je suis africain dans les colonies…

Vous dites aimer la francophonie mais vos films sont essentiellement en anglais…
Je me fais une grande idée de la défense de la culture française et je suis déçu qu’elle ne soit pas présente face à la domination anglo-saxonne. Je vis très mal l’absence de la France à l’étranger. C’est pourquoi je veux imposer notre pensée à armes égales, dans les mêmes salles et dans les mêmes conditions. On ne peut pas aujourd’hui faire un film qui ressemble à ce que le public appelle le cinéma (en tout cas, en dehors de nos frontières) sans un certain budget. On ne peut pas avoir de gros budgets pour un seul marché de 60 millions d’habitants quand la concurrence vise 6 milliards de spectateurs potentiels…

Le milieu du cinéma français vous le reproche pourtant…
Je le sais, je suis politiquement incorrect. Je ne participe jamais à des réunions professionnelles en France. On ne m’envoie jamais d’invitations, je ne vote pas aux César, même si j’en ai gagné un certain nombre… Bref, je n’existe pas. Cela me blesse de ne pas être aimé en France mais je ne suis pas une victime, n’exagérons pas. J’ai quand même beaucoup d’amis dans la profession. Les responsables de Pathé, de Jérôme Seydoux à Richard Pezet, me suivent depuis mes débuts.

Aujourd’hui, Deux frères est un film majoritairement français…
Et quel bonheur ! Pathé m’a donné une réponse en quelques heures quand je leur ai proposé le film. J’ai travaillé avec une équipe absolument remarquable, la meilleure de ma carrière. Ce sont les meilleurs techniciens du monde dans leur domaine. Ils ont tenu le coup pendant huit mois dans des conditions affolantes ! J’ai fait aussi venir sur place au Cambodge du matériel français.

Deux frères est le plus gros budget du cinéma français avec 59 M€…
Les chiffres ne sont pas mon fort, je vous l’assure. Je préfère ne pas mentir sur les moyens dont j’ai besoin mais j’assure toujours de respecter les délais et sans dépassement de budget.

Vous avez des projets ?
Aucun, pour le moment… Pour l’heure, je vais suivre le film dans le monde entier, aux Etats-Unis début juillet, en Europe à l’automne, au Japon en novembre… J’aime les périodes de promotion car elles me permettent de rencontrer beaucoup de gens, ce que je ne fais pas quand je tourne.

Cannes ne vous a pas tenté ?
Nous avons été sollicités pour l’ouverture du Festival. Mais je me suis souvent fait amocher dans les festivals… De plus, la sortie du film était déjà prévue dans certains pays dès avril.

Vous gardez toujours votre bureau à Hollywood ?
Tout à fait. Mais là encore, je m’y considère comme un cas à part. J’ai eu un Oscar, j’y ai le final cut et nous ne sommes qu’une dizaine dans ce cas. Cela vous permet d’être libre et de vous attacher aux projets qui vous intéressent vraiment.

Propos recueillis par Sarah Drouhaud et Fabrice Leclerc


vendredi 2 avril 2004

"Les technologies existantes m’aident à mettre mes rêves en images”



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