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Le répertoire fait de la résistance dans les salles

À l’heure du DVD et des chaînes thématiques, le cinéma de répertoire continue d’alimenter les salles du Quartier latin à Paris et même au-delà, surtout depuis l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché. L’équilibre est parfois précaire, mais l’activité demeure bien réelle.

 
Deux films cannois s’apprêtent à traverser l’Atlantique dans leur langue originale: Le secret des poignards volants de Zhang Yimou en décembre et Mondovino de Jonathan Nossiter l’an prochain.
Au milieu des années 80, The Shop Around The Corner avait créé la surprise à l’Action Christine au cœur de Saint-Germain-des-Prés à Paris. Inédite en France, cette comédie d’Ernst Lubitsch affichait complet à toutes les séances, les spectateurs n’hésitant pas à patienter des heures pour être sûrs d’avoir une place. Après plusieurs mois d’exploitation, The Shop Around The Corner a terminé sa carrière à plus de 150 000 entrées. De l’avis général des professionnels, un tel phénomène ne pourrait plus se reproduire. Est-ce à dire pour autant que le cinéma de répertoire n’a plus sa place dans les salles ? Le marché de la réédition serait-il en difficulté, alors que le DVD et les chaînes thématiques ont aujourd’hui une place reconnue dans le paysage audiovisuel ?

Au cours des dernières années, quelques rééditions de prestige ont déplacé le public en masse comme L’exorciste ou 2001 l’odyssée de l’espace. Or ces deux films ont tous deux bénéficié du soutien actif de Warner qui n’a pas hésité à investir dans d’importantes campagnes de promotion pour des sorties d’envergure. Ces deux exemples sont toutefois des exceptions et il n’y a rien de commun entre ce travail hautement estimable et celui de structures entièrement dévolues au répertoire comme Action Cinémas, Les Acacias, Les Grands Films Classiques ou Carlotta Films qui se sont fait une spécialité de la réédition. Pour eux, l’économie d’une reprise demeure fragile. Voici encore dix ans, un film de répertoire qui réalisait 10 000 entrées était un échec, un résultat qui est aujourd’hui considéré comme un succès. “Quand un film termine sa carrière à 5 000 entrées, nous sommes loin d’être mécontents”, précise d’ailleurs Simon Simsi, directeur des Acacias et programmateur du Reflet Médicis à Paris. Du coup, la rentabilité d’une réédition en copie neuve tourne à plus ou moins 10 000 entrées. Les classiques américains qui constituent le catalogue d’Action Cinémas et une partie du fonds des Acacias valent en moyenne de 7 000 $ à 10 000 $. Ils sont acquis pour la plupart auprès de la société américaine Hollywood Classics à laquelle les distributeurs versent un minimum garanti en contrepartie duquel ils récupèrent les droits de diffusion pour une période de trois à cinq ans. Une durée qui permet d’exploiter plusieurs fois le film. D’autant plus que le tirage des copies neuves est à la charge des distributeurs sans compter la promotion (affiches, dossiers de presse…). À titre d’exemple, les ressorties de On murmure dans la ville de Joseph Mankiewicz ou de Comme un torrent de Vicente Minnelli ont coûté aux Acacias 25 000 € pour le premier et 28 000 € pour le second. Du côté d’Action Cinémas, Jean-Marie Rodon confie qu’il limite les frais en réalisant la promotion en interne et réduit la publicité à des encarts dans Pariscope et L’Officiel des spectacles. Sa communication passe essentiellement par les salles Action où les spectateurs peuvent trouver une documentation importante sur les films à venir. Du coup, la ressortie d’une copie neuve peut lui revenir à 7 000 €. Le soutien du CNC est aussi primordial grâce aux aides sélectives aux films de répertoire qui peuvent concerner un seul titre tout comme une rétrospective.

De manière générale, la réédition semble maintenant suivre l’évolution du marché où la durée de vie des films est de plus en plus réduite dans les salles et leur exposition de plus en plus difficile dans les médias. Jean-Marie Rodon est d’ailleurs formel : “Nous sommes aujourd’hui témoins d’un phénomène d’accélération des images et il est rare de pouvoir tenir plus de trois semaines une reprise en haut de l’affiche.” Simon Simsi partage ce point de vue. “Le marché est plus restreint qu’avant, explique-t-il. Il est courant qu’un film qui démarre bien chute de 50% en deuxième semaine.” Pas facile en effet pour le cinéma de répertoire de se faire une place dans un calendrier des sorties que tous les distributeurs s’accordent à juger trop chargé. Simon Simsi regrette d’ailleurs le manque de soutien de la presse qui se contente le plus souvent de brèves notules. “Même Télérama, qui a longtemps été un précieux soutien, n’a plus de place à nous consacrer”, regrette-t-il. Jean-Marie Rodon est plus nuancé. Pour lui, “les médias font ce qu’ils peuvent en fonction de l’actualité, mais il est difficile de trouver sa place quand 10 à 15 films sortent chaque semaine”. Du coup, les films de répertoire les plus remarqués sont souvent des curiosités ou des raretés comme récemment Une heure près de toi d’Ernst Lubitsch, longtemps invisible en salle, ou Un mariage à Boston de Joseph Mankiewicz, inédit en France.

Au-delà de l’encombrement des sorties, le cinéma de répertoire se heurte à un problème plus spécifique, celui du renouvellement du public. S’il est communément admis que l’essentiel de la fréquentation est assuré par les 15-25 ans, la moyenne d’âge des spectateurs des salles de répertoire est plus élevée. Simon Simsi remarque ainsi que “les séances de l’après-midi sont souvent meilleures que celles du soir grâce à une clientèle nostalgique prompte à se replonger dans son passé pour deux heures”. L’objectif est donc désormais d’amener un public plus jeune à aller découvrir des films de répertoire dans les salles qui lui sont dédiées. Jean-Marie Rodon réfléchit à une tarification plus attractive dans ses six salles parisiennes où il a déjà mis en place depuis plusieurs années un tarif unique de 5,50 € entre 17 h 20 et 19 h du lundi au vendredi. Il refuse en revanche d’adhérer à la carte UGC Illimité ou Pass Gaumont/ MK2/Indépendants.

Malgré son apparence très parisienne, le cinéma de répertoire n’est pas forcément réservé à quelques salles de la capitale, du moins il ne l’est plus. Vincent-Paul Boncour, directeur de Carlotta Films, est d’ailleurs très clair, pour lui “le marché de la réédition n’est pas uniquement parisien, c’est une idée préconçue car de plus en plus de salles art et essai en province font un travail récurrent voire permanent sur le répertoire”. De son côté, Jean-Marie Rodon constate aussi un intérêt grandissant pour le répertoire au-delà de ses salles parisiennes. Il cite ainsi l’exemple du réseau Utopia qui propose régulièrement un film de répertoire. Il remarque aussi les initiatives comme Collège au cinéma ou Lycée au cinéma qui permettent de créer de nouveaux contacts. “Si un film fonctionne bien lors des séances scolaires, les exploitants reviennent ensuite vers nous”, précise-t-il. Face à la réduction de durée de vie des rééditions, certains distributeurs n’hésitent plus à sortir simultanément à Paris et en province. Carlotta propose toujours au moins une copie en-dehors de Paris. Le coefficient France/Paris-périphérie estrarement supérieure à 2, mais il peut arriver que les entrées en province puissent être déterminantes dans la carrière d’un film de répertoire. Les exemples sont rares, et pourtant Vincent-Paul Boncour cite les comédies des Monty Python ou Le temps de Gitans qui ont mieux fonctionné en province. “Le film d’Emir Kusturica a réalisé 30 000 entrées dont plus de 20 000 en province”, précise-t-il. De même Philippe Gauthier de Cipa rappelle que Médée de Pier Paolo Pasolini a enregistré plus de 8 000 entrées en province contre 11 000 à Paris, un résultat qu’il estime satisfaisant pour une œuvre difficile et très cinéphilique.

Le marché de la réédition trouve donc encore son équilibre, un équilibre certes fragile mais bien réel. Le DVD n’est pas perçu comme un concurrent direct qui détournerait les cinéphiles des salles de répertoire. Philippe Gauthier estime que les deux supports sont complémentaires. Cipa a d’ailleurs coédité Médée en DVD avec Carlotta Films. Vincent-Paul Boncour considère aussi que “le DVD crée une nouvelle génération de cinéphiles et leur donne envie de découvrir d’autres films sur grand écran”. Il est lui-même éditeur de DVD. L’arrivée de nouveaux acteurs reflète le dynamisme du secteur. Carlotta Films a débuté son activité en 1998 avec la reprise de La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock. Cipa a récemment recentré son travail sur la réédition en salle avec Médée en janvier dernier, puis Un mariage à Boston en juin et Barberousse d’Akira Kurosawa en décembre prochain. D’autres distributeurs se sont essayé récemment au cinéma de répertoire comme Haut et Court avec Hair de Milos Forman, Rezo Films avec Le plein de super d’Alain Cavalier et Gémini avec Coming Apart de Milton Moses Ginsberg et Wanda de Barbara Loden. Il ne faut pas oublier MK2 qui s’est lancé dans une ambitieuse politique de rééditions prestigieuses de grands classiques depuis le rachat du catalogue des Films du Carrosse, soit l’œuvre de François Truffaut. Le rythme s’est accéléré avec les ressorties après restauration numérique du Dictateur et des Temps modernes de Charles Chaplin, de Metropolis de Fritz Lang, du Mécano de la Général de Buster Keaton et des 400 coups de François Truffaut. “Il est important que les générations qui ont grandi avec la télévision puissent avoir accès sur grand écran aux œuvres de patrimoine”, explique Nathanael Karmitz. Et de conclure : “On popularise aujourd’hui l’esprit du Quartier latin et son attachement à la culture cinématographique.”

Anthony Bobeau

Vendredi 3 décembre 2004

"La rentabilité d’une réédition en copie neuve tourne à plus ou moins 10 000 entrées."


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