| ENQUÊTE
Le cinéma chinois fait sa révolution
culturelle
Longtemps paralysé par
la bureaucratie qui le contrôle, le cinéma chinois
nest plus épargné par les bouleversements qui
touchent léconomie du pays. Les nouvelles orientations
politiques en faveur des industries culturelles, lappétit
croissant dinvestisseurs privés en quête de prestige
et la vitalité des nouvelles générations de
cinéastes sont en train dimpulser de profonds changements.
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Passages, le premier film de Yang Chao a
été sélectionné à Un certain
regard.
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Dans la Chine de 2004, les voies qui conduisent à la réalisation
dun film sont de plus en plus variées. Le parcours de
Yang Chao, jeune réalisateur dà peine 30 ans,
est typique de cette dialectique privé-public, liberté-contrôle,
dans laquelle tourbillonne tout un pays en pleine transition. Son
premier film, Passages, a été produit pour environ 3
millions de yuans (300 000 euros) par une poignée dinvestisseurs
privés chinois. Il a reçu lautorisation des autorités
et débutera sa carrière en Chine après sa présentation
en festival à létranger. Tout a pourtant failli
mal commencer. En 2000, Yang Chao crée avec un groupe damis
cinéphiles comme lui une association, Practical Society, qui
entreprend de présenter bénévolement des films
dauteur à un public averti, assoiffé de culture.
Le succès est tel que Practical Society développe un
réseau de ciné-clubs dans tout le pays. Dans des universités,
les bibliothèques, Practical Society montre les films de Bresson,
Godard et Truffaut, mais aussi tous ceux de la sixième génération
de cinéastes chinois, les Wang Xiao Shuai, Jia Zhang Ke et
autres enfants terribles du cinéma chinois dont les films sont
réalisés sans autorisation et privés de distribution
en Chine. Cen est trop pour les autorités qui demandent
la dissolution immédiate de Practical Society. Ça
nous a permis détablir beaucoup de contacts, les gens
ont vu notre courage. On a changé notre manière de fonctionner
et on a fait appel à des investisseurs. On leur a proposé
le projet de Passages, dit Yang Zi, le producteur du film.
Dans cette Chine de toutes les opportunités, le cinéma
nest plus épargné par la révolution économique
en cours. Depuis lan dernier, la culture nest plus censée
servir la politique du parti, et les plus hautes instances de lÉtat
chinois ont appelé de leurs vux à la création
dindustries culturelles commercialement viables. Sil a
beau souhaiter plus que tout contrôler le rythme de la libéralisation,
lÉtat chinois pourrait très vite être dépassé
par les réalités du marché, comme il lest
déjà dans de nombreux secteurs. Car, pour de plus en
plus dentrepreneurs chinois, les industries culturelles,
devenues un terme à la mode ces derniers mois, sont un nouvel
Eldorado, en terme de profit, car la classe moyenne qui émerge
dans les grandes villes a, tout à coup, soif de divertissements
et de variétés, mais aussi de publicités : comme
partout dans le monde, les fortunes faites dans lindustrie cherchent
déjà à se recycler dans tout ce qui contient
de la valeur ajoutée culturelle. Cest le cas des médias,
de lévénementiel, de lédition, de
la télévision. Et il ny a quà voir
la vitalité du marché noir des DVD pour évaluer
en creux, les potentialités de lindustrie du cinéma
en Chine : la quasi-intégralité des films qui sortent
dans le monde, mais aussi la plupart des films chinois non autorisés,
sont désormais accessibles aux masses chinoises, pour 1e, soit
6 fois moins que le prix des places dans un cinéma dune
grande ville. Lexplosion du DVD pirate rend totalement anachronique
la censure qui préside au choix très limité des
films autorisés à sortir en salle.
Aussi, nest-il plus surprenant de voir se fissurer le monopole
idéologique et économique de lÉtat sur
le cinéma. Cest dans cette optique que le gouvernement
a autorisé, depuis 2002, les entreprises privées à
investir dans le cinéma (sans être obligées de
passer par un studio dÉtat), et a permis lan dernier
aux étrangers dinvestir en tant que partenaires minoritaires
dans des sociétés de production chinoise. Autre réforme
: hormis certains domaines sensibles, tels entre autres, la politique,
larmée, la religion et la situation de Taiwan, les cinéastes
chinois peuvent maintenant recevoir une autorisation officielle de
tournage à partir du synopsis de leur film, et non plus du
scénario complet. Le nouveau statut de Hongkong permet désormais
aux films de lancienne colonie britannique dêtre
distribués quasi librement, ce qui en fait une porte dentrée
pour les capitaux étrangers. Dans lexploitation, les
investisseurs étrangers ont désormais le droit de détenir
la majorité du capital dune société. Américains
(Warner Brother) et Asiatiques (Hongkongais et Coréens) se
sont déjà engouffrés dans la brèche, puisque
plusieurs chaînes de multiplexes sont en cours de développement.
La Chine a aussi fait le pari de la technologie de projection numérique
avec 25 écrans actuellement, soit le deuxième parc du
monde après les États-Unis. Ce chiffre doit être
porté à 100 dici fin 2004. Une politique volontariste
qui pourrait porter ses fruits dans la mesure où elle permettra
à de nouveaux acteurs de passer outre certaines des régulations
qui corsettent une industrie extrêmement centralisée
et bureaucratique.
Les signes du renouveau sont aussi de plus en plus visibles du côté
de la production. Seulement 100 films chinois ont été
officiellement produits en 2003, tandis quune vingtaine la
été sans autorisation. La part du film étranger
dans les salles serait de 60%, selon Dodona Research. Or, depuis 2003,
le succès de Héro, le film de Zhang Yimou, record au
box-office, a prouvé quun film chinois pouvait attirer
les foules. Une partie des réalisateurs dits de la sixième
génération (années 90-2000) fait aujourdhui
le pari dun cinéma commercial populaire, miroir des aspirations
matérialistes dune population citadine en ascension sociale
rapide. Il nest pas rare dy voir des personnages au mode
de vie aisée, qui nont rien à envier aux Chinois
de Singapour et de Hongkong, évoluer dans des intérieurs
dappartements particulièrement modernes et circuler en
voiture de marque. On notera parmi les succès récents,
la comédie sentimentale Baober in Love, coproduit par les Studios
de Pékin avec un budget de 5 millions de dollars, et sorti
sur 230 copies le jour de la St-Valentin. Ou encore, en moins caricatural,
les films de Feng Xiaogang qui, à 43 ans, a su habilement renouveler
la tradition du mélodrame chinois par des comédies qui
battent des records au box-office. Tant et si bien que Cell Phone,
le dernier film de Feng Xiaogang, a été coproduit par
Columbia Tristar, la major américaine la plus impliquée
dans la production locale, puisquelle a coproduit une demi-douzaine
de films chinois depuis deux ans. Columbia a aussi investi dans Missing
Gun, premier film de Lu Chuan, montré lan dernier à
Venise, un thriller psychologique avec Jiang Wen, acteur star chinois,
et réalisateur de talent. Lefficacité de Missing
Gun, ou encore la fantaisie de Spring Subway, de Zhang Yibai, issu
lui de la publicité, sont autant de signes que le cinéma
chinois est capable de plus en plus de variétés.
Lémergence de producteurs sérieux, capables de
mener à leur terme des projets ambitieux, est un autre signe
positif pour le cinéma chinois. Cest le cas de Dong Ping,
le producteur des films de Jiang Wen (Les démons à ma
porte), qui vient de fusionner sa société, Asian Union,
avec la filiale cinéma de Polygroup, un de ces conglomérats
dÉtat actifs dans le cinéma, et se pose ainsi
en nouveau pôle incontournable de la production privée.
Revers de la médaille, la quête tous azimuts de prestige
via le cinéma naboutit pas toujours : Largent
ne manque pas en Chine pour investir dans le cinéma, ni le
désir. Mais beaucoup de sociétés ne savent pas
comment sy prendre. Elles nont pas le savoir-faire. Il
ny a pas encore en Chine de canaux établis pour la production
et ça prive le cinéma de financement, estime
Runa Zhou, de Tomson Film, la société de production
de Hsu Feng, lactrice des films de King Ho et pionnière
de la production privée puisquelle avait produit Adieu
ma concubine, le film de Chen Kaige Palme dor à Cannes
en 1993.
Ce renouveau de la production profite aussi au cinéma
de la contestation, celui des réalisateurs de la
sixième génération dont les films, tournés
dans des conditions réelles, proches du documentaire, clandestinement
le plus souvent, décrochent des prix dans les festivals étrangers,
mais ne sont pas autorisés en Chine. Paradoxalement, ces films
sattachent au sort des oubliés de la croissance, des
marginaux et des parias, un thème qui irrite davantage les
autorités que les préoccupations on ne peut plus capitalistes
des nouveaux riches dont sont remplis les films estampillés
par les studios dÉtat. Certes, un réalisateur
qui filme sans autorisation ne risque pas larrestation, mais
diverses vexations qui ne rendent pas son travail facile, et surtout,
est privé de tout débouché sur le marché
local. On sent que nous traversons un nouveau printemps où
tout est possible. Alors moi jen profite, les producteurs veulent
des films, je leur dis, tenez, voici le mien ! dit Wang Xiao
Shuai, le réalisateur de Beijing Bicycle, dont les cinq films
nont jamais été distribués officiellement
en Chine. Grâce à lassouplissement des mesures
relatives à lautorisation des films, son dernier synopsis
a été accepté par les studios de Shanghai. Il
prévoit de tourner cet été. De même, Wang
Chao, dont le premier film, Lorphelin dAnyang, navait
pas été autorisé, vient de terminer Jours et
nuits, dûment autorisé, financé par des investisseurs
privés et un partenaire étranger, coproduit par Rosem
Films avec laide du Fonds Sud. Si de plus en plus de réalisateurs,
tels Zhang Yuan, dont les films provocateurs avaient marqué
le coup denvoi de la sixième génération
au début des années 90, semblent saccommoder du
compromis, dautres persistent et signent : Cest
une bonne chose quil y ait des producteurs privés, mais
ils ninvestiront jamais sur des sujets difficiles. Je ne suis
pas pessimiste, mais il faut attendre. Cest en existant, cest-à-dire
en tournant nos films de manière indépendante, coûte
que coûte, quon oblige le système à nous
prendre en compte et à changer, dit LiYang, le
réalisateur de Blind Shaft, Ours dargent à Berlin
2003. Longtemps réalisateur de documentaires sur la Chine pour
la télé allemande, Li Yang a produit son premier film
avec son propre argent et celui damis, et tourné dans
une vraie mine, en conditions réelles. Primé dans de
nombreux festivals à létranger, Blind Shaft na
jamais été distribué en Chine, ce qui ne lempêche
pas dêtre sur de nombreux étals de DVD piratés.
Sil déplore ne rien toucher, le réalisateur samuse
toutefois que son film interdit soit vu partout en Chine.
Brice Pedroletti
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