| ENQUÊTE
Les Américains dans le cinéma
français : qui, pourquoi, comment ?
La formule 2003 Production initiée
par Warner pour Un long dimanche de fiançailles a soulevé
une vive polémique, avec en toile de fond la question de
louverture du fonds de soutien à la production aux
sociétés extra-européennes. Une affaire qui
aura mis en lumière les contradictions et éventuelles
failles du système sophistiqué français.
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Toutes les photos sont tirées du
film Un long Dimanche de fiançailles : © 2003
Productions/Warner Bros. France 2004. Photos : Bruno Calvo
et Gilles Berquet
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Passera ou ne passera pas ? La formule 2003 Production choisie par
Warner pour sengager plus avant dans le cinéma français
sera-t-elle confortée par les juges ? Toute lindustrie
du cinéma français ne pouvait que se réjouir
que lune des plus grosses productions de son histoire soit entièrement
fabriquée en France, à lheure où elle salarme
sur la délocalisation des tournages. En revanche, lannonce
des conditions de production dUn long dimanche de fiançailles
a soulevé une très vive polémique, loin dêtre
éteinte, et dont la résolution est en partie suspendue
à une procédure judiciaire qui ne fait que débuter.
Le tribunal administratif de Paris doit se prononcer sur le recours
déposé contre la décision dagrément
du CNC dUn long dimanche de fiançailles, recours formé
par deux organisations de producteurs aux deux extrêmes du secteur.
Dun côté, les petites sociétés du
Syndicat des producteurs indépendants (SPI), de lautre
les grosses structures intégrées que sont UGC, Pathé,
Gaumont et MK2 (production, distribution, exploitation) de lAssociation
des producteurs indépendants (API).
Défaillance du système, imprécision des textes,
interprétation ou contournement de la réglementation
? Derrière les arguties juridiques des parties, le SPI, lAPI,
2003 Production et le CNC, la question est posée : tout opérateur
non européen, et a fortiori hollywoodien, peut-il bénéficier
du compte de soutien à la production cinématographique
? Si oui, dans quelles conditions ? Et si non, comment peut-il sengager
dans la production française ? La nouvelle directrice générale
du CNC, Catherine Colonna, aura la délicate tâche de
conduire ce dossier ouvert par son prédécesseur David
Kessler, qui confiait dans nos colonnes il y a quelques semaines que
cela restera lun des moments les plus difficiles [de son
passage au CNC]. Les pouvoirs publics auront à reprendre
une concertation proposée bien trop tardivement de lavis
général, et interrompue très rapidement par lannonce
des procédures judiciaires.
1/ La formule choisie par Warner
Détentrice des droits dadaptation cinématographique
du roman de Sébastien Japrisot depuis 1995, Warner Bros. les
cède à Warner France, pour une adaptation en français
par Jean-Pierre Jeunet. Warner accepte les conditions du réalisateur
auréolé du succès international dAmélie
: un film en français avec des comédiens français
et fabriqué à 100% en France, malgré un budget
record pour un film en langue française de 45 M€ quelle
financera entièrement. Elle avance un minimum garanti de 13,5
M€ pour la distribution mondiale. Une première pour un
film en langue française depuis La cage aux folles en 1978.
La contrepartie ? Obtenir laccès au mécanisme
du soutien financier à la production. Pour rentrer dans les
contraintes juridiques françaises tout en maîtrisant
la production en délégué, Francis Boespflug,
le Pdg de Warner France, a le feu vert de sa maison mère pour
créer linstrument qui prolonge son engagement dans le
cinéma français entamé depuis bientôt sept
ans et conforté par des succès comme La vérité
si je mens ou encore Chouchou. 2003 Production est créée.
Warner France y est minoritaire à 32%, le reste du capital
est réparti entre son dirigeant, Francis Boespflug à
hauteur de 16%, et cinq autres personnes physiques, administrateurs
ou salariés de la société. Si lessentiel
des bénéfices de la société remonte à
Warner, Francis Boespflug inscrit dans les statuts que 2003 Production
ne peut produire, et réinvestir le soutien généré
par lexploitation en salle de ses films, que des uvres
en langue française, pour rassurer ses intentions envers le
cinéma français .
2/ La bataille juridique
Fort de plusieurs études juridiques et de quelques modifications
statutaires, le directeur général du CNC accorde lagrément
des investissements pour le film en octobre 2003 à la société.
Il lui autorise ainsi, sous condition, dobtenir ensuite lagrément
de production, à générer du soutien à
la production comme productrice déléguée dUn
long dimanche de fiançailles, soutien duquel sont exclues,
selon la réglementation, les sociétés non européennes
ou contrôlées majoritairement (au sens du droit commercial)
par une société non européenne. Ce que lui reprochent
ses pourfendeurs qui ne voient en elle quun faux nez de Warner
France. Parmi eux, deux organisations, lAPI et le SPI, décident
daller jusquà laffrontement juridique. Le
dossier est maintenant entre les mains du tribunal administratif de
Paris. Selon un calendrier qui échappe à la logique,
celui-ci a commencé par examiner le deuxième recours
formé par les mêmes, concernant le film de Josiane Balasko,
Lex-femme de ma vie, dossier moins emblématique parce
que 2003 Production ne pourrait prétendre au soutien quen
tant que coproducteur. Car si 2003 Production a renoncé pour
linstant à sengager comme producteur délégué
dans dautres projets, elle est en revanche également
coproductrice de deux autres films : Lex-femme de ma vie, précité,
avec ICE 3 et Josy Films, et Le carton de Charles Nemes avec Source
Films, la jeune société créée par Sébastien
Fechner. La décision dagrément du Carton ne fait
lobjet daucune procédure. Quant à Lex-femme
de ma vie, le dossier apparaît à ce jour (cf. FF n°3067)
juridiquement plus fragile pour les demandeurs, mais les conclusions
du commissaire du gouvernement apparaissent défavorables à
la décision du CNC. Le jugement est attendu sous peu.
3/ Des antagonismes irréconciliables ?
Lors de lannonce de lintention de 2003 Production
daccéder au soutien, aux interrogations liées
à la surprise de la création dune telle structure
succèdent rapidement des protestations générales.
En cause dabord (et surtout), labsence de concertation
qui a précédé lagrément sur un sujet
aussi délicat. Sur le fond, deux lignes se distinguent : ceux
qui voient dans cette initiative un nouveau partenaire de poids clairement
engagé dans le cinéma français, alors même
quils se sont raréfiés. De lautre, ceux
qui perçoivent 2003 Production comme le cheval de Troie des
Américains dans le système de soutien au cinéma
français. Ces détracteurs ne reprochent pas à
Warner via une société française (contrôlée
ou non, le juge tranchera) le fait de sengager dans la production
française mais lui refusent le droit de pouvoir générer
de largent via le compte de soutien. En résumé,
si une major est intéressée par un film français,
elle le fera de toute façon et na pas besoin du mécanisme
du soutien pour cela. Aujourdhui, on serait prêt
à mettre à mal 2003 Production sous le prétexte
que les Américains voudraient semparer de loutil
de production français ? Mais qua-t-on fait à
lépoque de Vivendi Universal ? Nétait-ce
pas une alliance avec les Américains ?, sinterroge
un des laudateurs de linitiative .
Quelles conséquences auraient lannulation de lagrément
pour Un long dimanche de fiançailles ? À ce jour, le
film a obtenu lagrément dinvestissement. Sil
nétait pas définitivement agréé,
2003 Production mettrait sans doute la clé sous la porte. Même
si lactionnaire minoritaire (Warner) venait à compenser
les dettes, ce film entièrement fabriqué en France et
en français changerait de nationalité, pour devenir
américain (sic). TF1 Films Production et Canal+ seraient amenées
à défalquer leurs engagements de leur obligation légale
qui porte sur des films européens. Tapioca Films, la société
de Jean-Pierre Jeunet perdrait aussi son accès au soutien.
Du côté des opposants à la décision du
CNC, lAPI, en pleine procédure judiciaire, se refuse
à tout commentaire, dautant que dans lassociation
on retrouve les principaux concurrents de Warner, sur les films et
les talents. Quant au SPI, son délégué général
Marc-Olivier Sebbag répond : Aujourdhui il est
totalement illégitime de nous opposer le débat de fond,
alors que dans les faits, il y a eu une volonté de passage
en force et déviter le débat. Soit on en discute
dans des conditions apaisées, soit il fallait en débattre
avant et dans ces conditions, il ne reste quà connaître
la position du juge. Parmi les arguments avancés contre
2003 Production, le SPI avait formulé la crainte quavec
cette ouverture du soutien, le marché soit déstabilisé
par larrivée de ce poids lourd ou dautres éventuelles
majors.
Autre argument entendu fréquemment, celui du faux nez, de lopacité
de la formule. Pourtant, de lavis de plusieurs observateurs,
Warner serait le seul groupe en France à agir en toute
transparence avec ses partenaires producteurs, qui bénéficient
de leurs fonds de soutien au premier franc. Concrètement,
Warner France comme coproducteur récupère ses recettes
après tous les autres partenaires dun film (coproducteurs,
Sofica, etc.). Dhabitude, un producteur qui, pour un film
donné, a pour partenaire un groupe ne peut toucher à
son fonds de soutien généré. Il signe une contre-lettre
avec le groupe, dans laquelle il sengage à réinvestir
son soutien dans un film dudit groupe dans lequel lui, producteur,
na aucune part. Par la suite, un second contrat annule la coproduction
et les droits aux recettes correspondants. À chacun ses
petits arrangements avec un système dencadrement très
sophistiqué ?
Se refusant à commenter la procédure en cours, Francis
Boespflug souligne simplement : Ai-je besoin de rappeler que
toutes les sociétés de production de la place de Paris
ont le droit de coproduire Harry Potter ou Alexandre (car considérés
comme européens, cf. encadré p.17) à lexception
de 2003 Production qui a dans ses statuts une ligne particulière
: elle ne fait que des films français. À ce jour, jai
distribué ou coproduit 14 films français, dont
La classe de neige, La vérité si je mens 1 et 2, Le
boulet, Chouchou, Malabar Princess, Double Zéro. Ils
ont généré près de 22 millions de spectateurs,
soit léquivalent de 150 M€ de recettes, qui ont
profité aux ayants droit et aux salles françaises. Voici
mon bilan, quon me juge sur mes actes. À supposer que
dautres majors aient envie de produire des films en langue française,
on tente dempêcher la seule réalité qui
existe, qui découle de la volonté dune personne
qui a convaincu Warner dinvestir dans le cinéma français,
conclut Francis Boespflug.
Si les films français ne sont pas aujourdhui une priorité
pour elles, dautres majors lorgnent, certes pas à la
même échelle que Warner, sur le village gaulois et ses
30 à 40% de part de marché du cinéma national,
une exception qui fait toujours envie.
4/ Un exemple pour dautres majors ?
Qui compte sengouffrer dans la brèche que pourrait
avoir ouverte 2003 Production ? Si le sujet nest visiblement
pas dactualité chez Fox ou Columbia, il interpelle dautres
représentants de studios en France. Aujourdhui, la major
la plus engagée est Buena Vista International, sous la houlette
de son directeur général Jean-François Camilleri.
Dans le cadre de GBVI (le GIE entre Gaumont et BVI qui a pris fin
en juin dernier), il sest dabord intéressé
à lacquisition de films européens (Juste un baiser
de Gabriele Muccino, La langue des papillons de Jose Luis Cuerda)
et des engagements en coproduction (Souviens-toi de moi de Gabriele
Muccino) ou en cofinancement (Mais qui tué Pamela Rose ? avec
Gaumont). Aujourdhui, il persiste dans le cadre de BVI, avec
récemment la conclusion dun accord en coproduction et
en distribution dans un premier film français à dimension
internationale, La marche de lempereur, le long métrage
documentaire de Luc Jacquet sur les pingouins, produit par Bonne Pioche
(sortie 26 janvier 2005).
Et BVI devrait sengager prochainement sur deux autres films
français pour des sorties en 2006 et 2007. En France,
nous voulons pouvoir être présents sur un film si une
opportunité se fait jour. Mais cela ne peut concerner au maximum
quun à deux films par an, pas dix !, précise Jean-François
Camilleri. Notre métier reste avant tout la distribution dune
quinzaine de films de BVI par an. Les films français demandent
de travailler sur la sortie encore plus en amont. Si un film nous
intéresse, la forme de notre engagement peut varier selon le
projet : acquisition, cofinancement (en contrepartie des droits francophones
et des points sur le négatif) ou engagement dès le développement.
Quant à laccès au soutien ? Il serait logique
quà partir du moment où quelquun investit
de largent dans le cinéma français, il puisse
profiter du compte de soutien. Aujourdhui, ce nest pas
le cas, constate-t-il, mais ça ne nous empêche pas de
faire des films. Nous les faisons car nous croyons en leur potentiel
avec ou sans le fonds de soutien.
Autre représentant de majors à suivre de près
lévolution du dossier 2003 Production, Camille Trumer,
directeur général de UIP, le GIE qui représente
Universal, Paramount et DreamWorks. Après avoir acquis les
droits de plusieurs films étrangers pour le compte dUniversal
(Hero de Zhang Yimou, Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel
Gondry et Le secret des poignards volants de Zhang Yimou), nous
avons bon espoir de pouvoir le faire sous peu avec des films français,
lâche-t-il. Ce ne sera pas au nom de UIP car le fait que ce
soit un GIE rend la chose trop compliquée, mais par le biais
dun des studios. Nous avons trouvé le modèle économique
pour les films étrangers. Le modèle de rentabilité
pour les films français est plus compliqué. À
linverse des films étrangers que nous acquérons
tous droits, les droits TV des films français ne sont pas libres
(du fait des coproductions avec les diffuseurs) et en plus les dépenses
de sorties sont plus chères. Il faut trouver les films qui
se rentabiliseront seulement sur la salle et la vidéo. La part
de marché de près de 40% du cinéma français
invite les studios à y participer. Ils ont compris lintérêt
de sinstaller sur le territoire, mais ils ne veulent pas perdre
dargent. En vidéo, Universal Pictures Vidéo (quil
a dirigé) sintéresse aussi à la France
car 30% des recettes sont générés par acquisitions
locales. Parmi les membres du GIE, peut-on envisager un engagement
dans la production ? À travers un GIE, la production
apparaît compliquée mais les studios pourraient le faire
via leurs représentations en France, à condition seulement
que la situation soit claire, sans risque de polémique.
On rappellera en outre les liens historiques forts entre Paramount
et le cinéma français à travers ses sociétés
Marianne et UPF (cf. encadré ci-dessous), des sociétés
qui ont été mises en sommeil et pourraient être
réactivées.
5/ Quel encadrement pour les majors ?
Pourquoi se priver dun apport supplémentaire
dans la mesure où celui-ci serait très bien encadré
contre une éventuelle évasion et si largent restait
en France ? Je suis personnellement pour une réglementation
forte et claire, pour baliser au mieux les engagements des majors,
limités à des films en langue française via,
pourquoi pas, un partenariat avec un producteur établi en France,
poursuit Camille Trumer.
Une des solutions envisagées par des professionnels était
dautoriser laccès au fonds de soutien à
une major à condition quelle sassocie à
un producteur indépendant. Cependant, si ouverture du système
aux majors il y avait, tout le monde saccorde sur la nécessité
dun encadrement qui passerait via deux principaux points : la
limitation à des films dexpression originale française
et un cantonnement général du montant du soutien généré
par les studios US. Sachant quil serait difficile dexiger
des majors un engagement sur la langue française, a priori
non conforme aux règles européennes. Une restriction
totale aux sociétés extra-européennes est totalement
absurde à lheure où on déroule le tapis
rouge aux entreprises asiatiques en général, mais aussi
où lon instaure un crédit dimpôt pour
relocaliser la production, note Pascal Rogard, directeur général
de la SACD. Enfin, une exclusion signifie une discrimination économique.
Or, cest contraire à notre argumentation à lOMC
qui repose sur la préservation des subventions pour le maintien
de la diversité culturelle. Le financement dUn long dimanche
de fiançailles est une contribution à la diversité
culturelle !, lâche carrément celui qui représente
la Coalition française pour la diversité culturelle.
À bon entendeur ! Mais avant de pouvoir conduire les suites
du débat, la prudence est de mise au CNC où lon
attend la position du tribunal administratif.
Sarah Drouhaud
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