|
ENTRETIEN
DU FILM FRANCAIS
Michael
Mann
Réalisateur
Révélé par des séries
de télévision telles que Miami-Vice, Michael Mann
est devenu lun des grands réalisateurs de Hollywood.
Son dernier film, Collateral, raconte les tribulations dun
tueur à gages interprété par un Tom Cruise
aux cheveux gris
Une épopée nocturne filmée
à 85% en numérique.
| |
 |
| |
|
Dans Collateral, la ville de Los Angeles vole
presque la vedette à Tom Cruise
Il existe en effet un parti pris de rendre la ville aussi vivante
et présente que possible. Los Angeles serait comme la troisième
personne dun ménage à trois, lobservateur
silencieux dans la confrontation entre le tueur à gages et
son chauffeur de taxi pris en otage. Il mimportait de montrer
la ville dans laquelle je vis aussi diverse que dans la réalité
: des bas-fonds de Koreatown au quartier nouveau-riche latino de
Pico Riviera en passant par les faubourgs oubliés du sud
de la ville et ses vieilles usines désaffectées. Je
voulais également bousculer le mythe de Los Angeles, capitale
du film noir. Los Angeles de nuit devient vraiment orange, voire
abricot, à cause des lampadaires et de leurs émanations
de sodium. Je voulais la montrer telle que ses habitants la vivent
au quotidien. Chaque endroit a été choisi en relation
avec lintrigue. À chaque sentiment, à chaque
étape de narration devait correspondre un cadre très
précis. Le dénouement se joue dans une rame de métro
sur une ligne desservant les quartiers pauvres de la ville, les
lignes bleue et verte. Un endroit fascinant, jadore leur architecture.
Et pour cela, vous avez tourné en numérique avec
le chef opérateur Dion Bebe
Oui, jai dû en fait me séparer de mon premier
chef opérateur au bout de deux semaines. Dion Bebe a repris
le flambeau, il a vraiment linstinct du numérique.
Il précède souvent mes besoins et mes demandes, cest
un as en la matière. On croit quavec le numérique
on peut juste dire action et improviser. Quelle erreur
de jugement ! Au contraire, il faut tout prévoir dans les
moindres détails. Sinon, cest la catastrophe assurée.
Vous êtes allé faire vos études de cinéma
à Londres à la fin des années soixante, pourquoi
?
Je venais de Madison, dans le Wisconsin, javais 22 ans,
cétait en 1965. Je pouvais aller à UCLA comme
Francis Ford Coppola, à NYU comme Martin Scorsese, mais jai
choisi Londres. Un peu par paresse car les deux autres meilleures
écoles de cinéma étaient à lépoque
lIDHEC et lécole de Prague. Comme je ne parle
que lAnglais, le choix sest imposé de lui-même.
Ce qui ma plu cest le cursus. Ils me proposaient tout
ce que je ne connaissais pas : la lumière, la photographie,
le son. Je ne savais vraiment rien de la technique cinématographique.
Et puis lécole de Londres proposait également
des cours de théorie du cinéma. Sans parler de notre
accès, en tant quétudiants en cinéma,
aux archives du BFI (British Film Institute), mine incroyable du
cinéma mondial. Que pouvais-je rêver de mieux ? Et
puis, il fallait que je quitte les États-Unis à cause
de la guerre au Vietnam. Jétais en âge daller
me battre mais jétais contre cette guerre, tout comme
mon père, vétéran de la seconde guerre mondiale.
Je suis donc resté à Londres de 1965 à 1970.
Je ne le regrette pas. Mais parfois je me demande quel réalisateur
je serais devenu si javais fait UCLA ou NYU.
En 1970, vous rentrez aux États-Unis
Il était temps, je commençais à me faire
vieux ! À lépoque, cétait aux États-Unis
que se passait laction. Il était pourtant dur de trouver
du boulot juste à la sortie de lécole, que ce
soit à Londres ou aux États-Unis. Il ny avait
pas de vidéo, pas de financement indépendant, pas
de clips musicaux. Ma génération a commencé
à réaliser pour la télévision, des documentaires
et des spots publicitaires. Même là, cétait
difficile dy entrer, les places étaient chères.
En Grande-Bretagne, il suffit de se souvenir de Cathy Come Home
de Ken Loach qui a quand même contribué à faire
changer la loi sur les sans abris. Cest également la
grande époque du journalisme dinvestigation, notamment
à Granada avec lémission World in Action. Michael
Apted y a réalisé de grandes choses.
Votre formation européenne a-t-elle influencé
le réalisateur que vous êtes ?
Bien sûr, tout comme les études de théorie
du cinéma que javais suivies à luniversité
de Wisconsin avant de partir pour Londres. Aujourdhui encore,
mon approche est la même et date de ces années-là.
Tout est dans le montage [M. Mann prononce le mot en français],
tout mon travail tourne autour de cette idée. Un film se
construit dans la salle de montage. On y démonte et remonte
tout : les dialogues, la narration. En fait, on a rien inventé
depuis Eisenstein. Le cinéma allemand et britannique en a
été marqué durablement. Les plus grands réalisateurs
ont dailleurs souvent commencé leur carrière
en tant que monteurs, comme par exemple David Lean. Aujourdhui,
lhistoire du cinéma est rarement enseignée :
grosse erreur. Il suffit de regarder les films de Georges Franju,
de Karel Reisz, de Carl Dreyer : ils nous apprennent tout ce quil
y a à savoir. Par exemple, quand je dois filmer une scène
dialoguée clé, comme jai eu loccasion
dans The Insider, je reviens toujours à Dreyer et à
La passion de Jeanne dArc. Le cadrage, lexpression :
jy apprends toujours quelque chose.
Vous allez souvent au cinéma ?
Pas autant quavant. Je suis plus sélectif. Jemprunte
souvent des copies restaurées aux archives de Los Angeles
et je me les projette. Rien ne remplace le 35 mm. Récemment,
jai revu des films de Preston Sturges comme Les voyages de
Sullivan, et Le grand chantage dAlexander McKendrick. Récemment,
jai vu un film totalement fou, un film italien de 1965, où
Ursula Andress tue tout le monde. Mon futur gendre organise depuis
deux ans au cimetière de Hollywood des projections bihebdomadaires
sur une grande pierre tombale blanche. Je ne manque aucune de ces
projections en plein air à la belle étoile. On peut
même pique-niquer et fumer. Cest magique.
Quels sont vos réalisateurs contemporains préférés
?
Wong Kar Wai. Je lai découvert voici sept ans
avec Chungking Express. Mais je ne suis plus un cinéphile
dans le sens où je ne vois pas tout ce qui se fait. Jai
de grosses lacunes en matière de cinéma contemporain.
Je vais vers ce qui mintéresse dans la forme, ce qui
se me rapproche par exemple de ce que je veux faire.
Quel est le dernier film français que vous ayez vu ?
Cela doit être La haine.
Cela fait dix ans
Ce nest pas la faute du cinéma français,
cest ma faute ! Jaimerais revoir le cinéma de
Godard car, à lépoque, je naimais pas
ses films, leur déconstruction me semblait totalement gratuite.
Propos recueillis par Agnès Catherine
Poirier
|