"Pourquoi Unifrance, avec 49 MF de subventions, devrait-elle résoudre un problème – celui de l’exportation – ignoré par l’industrie et l’État depuis 50 ans ? "


 
 















 
               

 

Edition du
Vendredi 9 Juin 2000
 
 
 

Daniel Toscan du Plantier

Président d’Unifrance depuis 12 ans, Daniel Toscan du Plantier est partant pour un nouveau mandat. Car si beaucoup a déja été fait, les nouveaux défis ne manquent pas. Notamment celui de la collaboration européenne dont l’Académie franco-allemande pourrait constituer les bases.

"Unifrance, mission impossible... Mais passionnante"

Un 7e mandat, est-ce bien raisonnable ?
Quand je regarde autour de moi, de Jack Valenti à Patrick Le Lay et Nicolas Seydoux, en passant par Gilles Jacob, Pierre Lescure ou Guy Verrecchia, les entreprises qui marchent sont celles qui ont le même patron depuis longtemps. Celles qui ont le plus de problèmes, ce sont celles qui changent de patron tout le temps, les entreprises publiques par exemple. Alors 12 ans… Sur la forme, ce n’est pas moi qui ai limité la durée des mandats électifs d’Unifrance à deux ans. Les statuts existaient avant moi et si j’ai souvent eu la volonté de les modifier – sur ce point et sur d’autres – force est de constater que je n’y suis point parvenu. Donc je fais avec, y compris avec cette étrange agitation qui, tous les deux ans, donne l’occasion de me remettre en cause, dans la toujours charmante atmosphère de la Croisette.

Il y a deux ans, vous aviez pourtant dit que ce serait votre dernier mandat.
Mais c’est toutes les semaines que je dis que je m’en vais ! Parce que Unifrance est épuisante et assez souvent insupportable. Pourquoi une association qui reçoit 49 MF de subventions, serait-elle chargée de résoudre un problème que l’industrie et les pouvoirs publics ont ignoré depuis 50 ans ? Je ne connais pas une industrie aussi peu responsable de son destin international que le cinéma. C’est l’effet pervers de l’exception française : l’international, on s’en fout ! Quand j’étais candidat à Unifrance il y a douze ans, on m’a dit: “Tu ne vas pas faire ça !”– tellement cela paraissait pathétique ! Et on me proposait la Cinémathèque, comme quelque chose de convenable…

C’est pour cette raison qu’Unifrance est épuisante ?
Entre autres. On confie à une association, avec un mandat très étroit, toute la charge de notre irresponsabilité. Ajoutons que c’est une entreprise qui demande le consensus que les débats naturels du cinéma français rendent fragile. Il me faut à la fois résoudre un problème qui demanderait une vision économique mondiale et recréer tous les jours une unité que le reste du cinéma passe sa vie à rendre difficile. Alors, forcément, l’envie de partir est quotidienne. Unifrance, c’est “mission impossible”. Et c’est sans parler de l’ambiance qui peut parfois amener des gens de haut niveau à nous menacer, moi et mes collaborateurs, qui sont payés moins cher qu’un directeur de production et se dévouent à une cause commune qui, par ailleurs, n’intéresse qu’épisodiquement le secteur. Mais comme j’ai une capacité ludique illimitée, que je sais encaisser des coups, cela m’amuse. Et puis, surtout, la passion est toujours intacte.

Qu’est-ce qui fait que votre passion reste intacte alors ?
D’abord, je pense que l’exception française s’affirme magnifiquement dans Unifrance. Parce que, justement, cette drôle d’association impossible est l’expression de notre différence. Elle est à la fois la mesure de nos échecs, mais aussi celle de cette réussite charismatique du cinéma français qui n’a pas seulement à faire avec les chiffres. C’est tout de même le cinéma le mieux défendu et le plus diffusé au monde, en dehors du cinéma américain. Et puis, au-delà des harcèlements plus ou moins sympathiques, l’intérêt général du cinéma sait se retrouver autour des rendez-vous d’Unifrance. Le consensus est considérable parmi les artistes. Il ne manque jamais personne aux manifestations d’Unifrance, même sur des petites opérations. Avoir réuni à ce point le monde de la création, c’est notre plus belle réussite. Je suis très frappé par la force de cette relation, y compris dans les reproches, les explications et les lettres passionnelles que je reçois. Et ce lien aux talents, leur mobilisation, leur compréhension des choses, leur passion pour le monde, leur curiosité incroyable de tous les publics, c’est notre vraie réussite.

Avez-vous un programme pour votre réélection ?
Soyons clairs : à Unifrance, il n’y a pas de programme présidentiel. On élit un président pour son style, pour son attitude, pour ce qu’on sait de lui, pour ce qu’on attend de lui. Pour sa capacité à mettre en œuvre une politique, un programme qui sont issus de l’association, des discussions qui animent ses instances. Et aussi de l’expérience de sa direction que je trouve étrangement gommée dans tout ce que j’entends. Comme si l’effet médiatique de la présidence enlevait la réalité du travail. Ce n’est pas moi qui suis en relation avec les distributeurs étrangers, qui monte les dossiers de soutien que gère le CNC, qui signe les chèques ou traite les sous-titrages. Si je participe à l’esprit de la sélection des films, ce n’est qu’après toutes sortes de filtres. En revanche, je fixe les lignes et le style, j’assure une présence médiatique et politique, je défends le budget. Mais il n’y a pas de programme Toscan. Il y a une politique définie par le comité directeur et son bureau, souvent enrichie par les commissions. Et il y a une assemblée générale qui, tous les deux ans, à travers les représentants choisis par chacun des quatre collèges qui composent l’association, renouvelle la composition du comité directeur et des commissions.