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Le cinéma russe aux standards occidentaux d’ici à 2008 ?

Grâce à l’afflux de capitaux étrangers et à une réelle volonté politique, l’industrie cinématographique russe commence à sortir de la crise. Les professionnels et institutionnels misent sur des solutions classiques à la française mais aussi sur le numérique pour créer un véritable marché.

 
Les studios légendaires de Mosfilm (un million de costumes, 2 500 films produits en quatre-vingts ans) sont actuellement en cours de restructuration.
La visite officielle de Vladimir Poutine dans les studios de Mosfilm, en novembre dernier, à l’occasion de leur 80e anniversaire, a marqué un tournant dans l’histoire du cinéma russe. Jamais, depuis la fin du régime soviétique, la volonté politique n’avait été aussi ferme. Les plus hautes instances du pays, en accord avec les professionnels de l’audiovisuel, se sont donné quatre ans pour remettre à niveau l’industrie cinématographique. Si tout se passe comme prévu, en 2008, les studios moscovites redeviendront le moteur d’une économie de l’image qui devrait drainer derrière elle dans tous les secteurs (production, distribution, exploitation) plusieurs centaines de millions de dollars de chiffre d’affaires.

Après dix années de léthargie (voire d’anarchie) post-perestroïka, le directeur général des studios, Karen Shakhnazarov, est redevenu confiant. Dès 2006, au moins 100 films russes (68 en 2002 et 75 en 2003) devraient être produits, la plupart sur le site de Mosfilm en cours de restructuration. Une cité du cinéma de 12 000 m2 ainsi qu’un pavillon de 2 500 m2 viendront bientôt s’ajouter aux neuf studios existants et aux 16 départements techniques. “Mais, nous devons au plus vite renouer avec les grands films populaires à succès”, explique Shakhnazarov qui vient d’achever l’adaptation de The Rider Named Death d’après l’ouvrage du célèbre anarchiste Boris Sawinkow.

Le moment est d’autant plus propice à une telle stratégie que le jeune public redécouvre ses origines, son histoire et sa culture. Et si les films américains dominent toujours le marché (cf. encadré), les productions nationales grignotent peu à peu du terrain et ont vu leurs recettes d’exploitation en salle augmenter de 67% entre 2002 et 2003. Depuis la fin des années 90, chaque exercice apporte son lot de consolation face à la suprématie américaine. Et parallèlement aux films d’auteur qui séduisent les festivals, comme L’arche russe d’Alexandre Sokourov (Cannes 2002) ou Le retour d’Andrey Zvyagintsev (cf. portrait), une bonne dizaine de titres nationaux comme The War d’Alexei Balabanov, Kukushka d’Alexander Rogozhkin ou Zvezda de Nikolai Lebedev sont parvenus à se classer en tête du BO. Selon Valeri Todorovsky, les trois conditions nécessaires au sursaut et à une renaissance effective du cinéma russe sont réunies. “Premièrement, explique le réalisateur de The Lover, le public accepte nos films ; deuxièmement, la succession des Mikhalkov, Menchov, (ndlr : Oscar du meilleur film étranger en 1980 pour Moscou ne croit pas aux larmes) etc., est assurée ; troisièmement, le pays connaît une stabilité économique et politique qui rassure les investisseurs.”

Même s’il reste encore beaucoup à entreprendre, le fait que le sentiment national prenne le pas sur les effets spéciaux à la Matrix laisse augurer un optimisme certain. Les thèmes abordés après la libéralisation du pays (histoires de mafieux, de gangsters et de prostituées) ont toujours cours mais sont de plus en plus occultés par des sujets sentimentaux, lyriques et poétiques où, comme dans les films précédemment mentionnés, l’âme russe excelle. Les télévisions qui réservent en moyenne 55% de leurs grilles aux produits nationaux ont compris ce tournant.

Pour soutenir la production nationale, le gouvernement de Vladimir Poutine a alloué l’an dernier quelque 47 M$ et selon la direction de Mosfilm, des investisseurs privés se sont engagés à injecter 40 M$ dans le futur “Hollywood à la russe”. Mais tout cela ne suffira pas, à court terme, pour créer un véritable marché. Pour soutenir cette dynamique, il est indispensable, comme le rappelle Oleg Berezin, Pdg de Nevafilm (cf. portrait), “que les réseaux de distribution et d’exploitation se développent massivement.” Grâce à la modernisation de 20,5% du parc, soit 350 cinémas sur 1 700, les recettes ont connu entre 2002 et 2003 une croissance fulgurante de plus de 70% (cf. encadré), mais le nombre d’entrées par habitant (0,3), en raison du sous-équipement, demeure toujours dérisoire par rapport aux USA, voire aux pays d’Europe occidentale les moins cinéphiles. La Russie ne comptait en effet, fin décembre 2003, que 0,16 écran pour 100 000 habitants, soit 88 fois moins qu’aux États-Unis ! Avec seulement 0,05 multiplexe pour 100 000 habitants, les potentialités sont d’autant plus colossales que 28% des 350 établissements rénovés sont concentrés sur la capitale.

La holding Interros, à la tête de laquelle se trouvent l’homme d’affaires Vladimir Potanin et le réalisateur-producteur Nikita Mikhalkov, prévoit d’implanter d’ici à 2007 son label, CinemaPark, sur une vingtaine de sites, pour un investissement global de 100 M$. Trois autres intervenants nationaux, Investkinoprojekt (Kinoplex), Techsojuz (Kinomax) et Formula Kino Management ont annoncé la construction d’une soixantaine de cinémas de trois écrans et plus pour 2008.

Toutefois, la couverture du territoire ne pourra s’opérer sans l’arrivée de groupes étrangers. Parmi les intervenants les plus dynamiques : la chaîne américaine National Amusements alliée à l’exploitant national Soquel Ventures. Ce duo de choc, réuni sous l’entité Rising Star Media (RSM), a inauguré en septembre 2003 son premier multiplexe KinoStar (11 écrans) en plein cœur du centre commercial moscovite “Mega”. Les coûts de construction de ce multiplexe, ultramoderne, ont été évalués par la concurrence à près de 12 M$. Cinq complexes de même type (60 salles au total) sont planifiés par RSM à Moscou et Saint-Pétersbourg d’ici à 2005. Un deuxième KinoStar, implanté dans le Mega 2 à Chimki (banlieue de Moscou) devrait être ouvert dès novembre prochain. Pour accélérer le mouvement, les gros opérateurs ont recours à des emprunts auprès d’organismes financiers internationaux (RSM avec la banque allemande Raiffeisenbank et la banque européenne de reconstruction et de développement, CinemaPark avec International Financial Corporation) mais l’État reste persuadé que l’accès au 7e art de l’ensemble de la population ne pourra avoir lieu que par le numérique. Avec l’opérateur de satellite Kosmicheskaya Svyaz (Space Communication), le ministère de la Communication a initié le projet Narodny Ekran (People’s Screen) actuellement en développement. Un deuxième projet, Kino ComSat, né sous l’impulsion du ministère de la Culture avec le soutien de réalisateurs russes, a permis en août 2003, de projeter en numérique deux films nationaux dans sept villes. En janvier 2004, une expérience similaire était tentée dans 24 cinémas du Kabardino-Balkarie. Toutefois, l’obtention des droits pour ce type de projets reste difficile à cause de la piraterie ; un fléau contre lequel le ministère de la Communication a décidé de lutter. Selon les statistiques officielles (à interpréter avec une certaine prudence !), le nombre de produits piratés aurait chuté l’an dernier de 15%.

En attendant la généralisation encore lointaine du numérique, les professionnels et les politiques russes envisagent de créer leur marché du cinéma en recourant à des solutions classiques. Prélèvement d’une taxe sur les entrées, introduction de quotas de films nationaux dans les salles, aides aux premiers et seconds films : autant de remèdes qui sont de plus en plus évoqués.

Vital Philibert et Patrick Gourgouillat

Vendredi 9 juillet 2004

"L’État reste persuadé que l’accès au 7e art de la population ne se fera que par le numérique."

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