ACCUEIL < ENTRETIEN > ARCHIVES

PORTRAIT DU FILM FRANCAIS

Malgré l’absence de films suffisamment porteurs, la fréquentation fait preuve de résistance

Jean Labé et Marin karmitz (suite)

 
 
Jean Labé et Marin karmitz, présidents respectifs des Fédérations des exploitants et des distributeurs.

À quoi attribuez-vous l’autre phénomène américain qui s’est confirmé particulièrement cet été en France : la réduction de la durée de vie des films qui perdent plus de 50% de leurs entrées en deuxième semaine ?
J. L. : C’est un phénomène nouveau en France qui est certainement lié à la qualité des films appréciée par le public, même si la chute est moins importante qu’aux Etats-Unis ou dans d’autres pays d’Europe.
M. K. : Nous assistons aussi à ce phénomène le reste de l’année, ce n’est pas propre à l’été. Il faut tenir compte de la qualité des films. Et puis, il existe des contre-exemples prouvant que des films de qualité peuvent fonctionner sur la durée grâce au bouche à oreille.

Marin Karmitz, vous nous évoquiez lors du Festival de Cannes, le souhait d’établir un “calendrier idéal” des sorties en collaboration avec les distributeurs et les programmateurs parisiens.
Où en êtes-vous de ce beau projet ?
M. K. : Je ne pense pas qu’il existe un “calendrier idéal ". Il faut simplement essayer de réfléchir plus finement à la commercialisation des films, ce que nous avons commencé à faire sans avoir encore terminé. L’expérience de cet été est très positive puisqu’elle montre par exemple que le cinéma d’art et essai peut exister en juillet et août. Nous constatons qu’une meilleure communication entre distributeurs et exploitants permet d’améliorer les choses. Nous avons donc des réunions communes pour résoudre un certain nombre de problèmes comme les avant-premières.

Justement, l’accord entre vos deux fédérations qui vise à réguler les avant-premières notamment en les supprimant le week-end a-t-il eu un effet probant ?
M. K. : Le bilan est très positif.
J. L. : Il faut s’en féliciter car ces avant-premières à répétition nuisaient à la carrière des films à l’affiche. Ce mouvement redonne à l’avant-première la place qui est normalement la sienne. Aujourd’hui, au regard du nombre de films qui sortent chaque semaine, les exploitants vont devoir refaire des vrais choix de programmations, l’avant-première correspondra donc à une volonté personnelle de promouvoir un film. Les avant-premières à répétition le mardi ont beaucoup diminué.

Certains distributeurs utilisaient les avant-premières comme une pré-sortie le mardi soir...
J. L. : Elles ont quasiment disparu.
M. K. : Il faut mentionner la grande discipline des distributeurs. Je tiens d’ailleurs à remercier Francis Boespflug d’avoir renoncé aux avant-premières de Chouchou qui étaient prévues le week-end. Je ne crois pas que la carrière du film en ait pâti. Réduire les avant-premières permet à d’autres films de rester à l’affiche, à la fréquentation d’être plus fluide et au cinéma d’être plus précieux d’une certaine façon. De plus, les avant-premières ne sont plus comptabilisées le mercredi dans Ciné-chiffres alors qu’elles étaient devenues un moyen de gonfler les résultats du premier jour.

Les chiffres étaient devenus un nouvel outil marketing...
M.K. : Nous revenons à un vrai rapport entre les films et les spectateurs.

Les distributeurs semblent vouloir contenir l’explosion du nombre de copies…
M. K. : Nous avons aussi ce sentiment sans pouvoir encore vous répondre par des chiffres précis. Il y a une bien meilleure maîtrise économique des sorties de films. Les distributeurs – nous en avons beaucoup discuté à la Fédération – se rendent compte que les copies coûtent cher et qu’elles doivent être rentabilisées. La surenchère ne sert à rien, et elle peut ensuite se traduire par des pertes importantes. Il faut aujourd’hui faire attention aux coûts de sortie et donc au nombre de copies. Je tiens aussi à préciser – nous l’annoncerons au Congrès des exploitants – que nous allons mettre en place un site internet qui donnera un certain nombre d’informations sur le programme des semaines à venir, notamment pour répondre au problème des dates de sorties.

Tous les distributeurs sont-ils donc prêts à ce jeu de la transparence ?
M. K. : Je l’espère.

Considérez-vous le DVD comme le nouveau concurrent direct de la salle ?
J. L. : Un nouveau média est toujours un concurrent. Il peut ensuite devenir un partenaire comme ce fut le cas pour la vidéo et la télévision. Le DVD rentre aujourd’hui dans le plan de financement du cinéma. La très forte présence du DVD dans les médias par rapport à la sortie en salle, et notamment à travers la publicité à la télé pose aujourd’hui un vrai problème.
M. K. : Si nous prenons l’exemple américain, je n’ai pas l’impression que l’explosion du DVD ait changé le profil des recettes en salle. Je crois que le DVD peut donner le goût du cinéma, le plaisir de l’image et du son.

Quel sentiment vous inspire l’ouverture du Ciné Pôle Sud, surnommé “Cinéma Leclerc” ?
J. L. : L’abaissement du seuil d’examen des CDEC à 300 fauteuils oblige désormais ce type de projets à passer devant les instances de régulation comme n’importe quel autre projet. Nous voulions en fait éviter que le cinéma devienne un produit d’appel dans un espace géographique déjà bien équipé. En revanche, si une enseigne comme Leclerc veut investir dans le cinéma dans une zone sous-équipée, nous n’y sommes pas opposés. Il faut simplement que les règles soient les mêmes pour tout le monde. Pour le reste, attendons de connaître leur politique tarifaire et leur programmation.
M. K. : Les distributeurs seront très vigilants sur le prix des places. Il n’est pas question d’avoir des enseignes qui appliquent la politique des grandes surfaces en cassant les prix, cela serait très négatif par rapport à l’ensemble de l’économie du secteur. De plus, nous sommes attentifs aux conditions d’accueil et de projection.

Le cinéma discount tel qu’il est pratiqué au Royaume-Uni par le groupe Easy est-il envisageable en France ?
J. L. : Là encore tout est possible a priori. Un concept qui va à l’encontre des efforts que nous avons faits depuis des années vers la qualité optimale des salles et de l’accueil nous paraît toutefois peu viable.

C’est un retour à la seconde exclusivité...
J. L. : Pour l’instant, on ne peut pas dire que l’expérience soit concluante.
M. K. : Le cinéma n’a rien à gagner avec tout ça. Tous les efforts, particulièrement en France, pour améliorer les salles sont liés au respect des films et du public. L’an dernier, un exploitant de Nîmes a voulu casser le prix des places, or les distributeurs lui ont refusé l’accès à certains films. L’affaire a été jugée par les tribunaux et nous avons gagné.

Autre question sensible : pourquoi le Blic, auquel vos deux fédérations appartiennent, n’a-t-il pas signé avec Francetélévisions l’accord sur le cinéma ?
J. L. : Je vais laisser répondre Marin Karmitz qui est président du Blic. Nous avons néanmoins été choqués de la manière avec laquelle cet accord a été signé. Concernant le problème précis de la grille de diffusion, nous pensons que c’est un vrai sujet pour l’ensemble du secteur et pour l’ensemble des diffuseurs de films, les autres chaînes de télévision comprises. Il serait donc de bon ton que tous les acteurs se mettent d’accord sur un équilibre d’ensemble des grilles des chaînes de télévision.
M. K. : Dans nos discussions avec Francetélévisions, nos demandes étaient de trois types. Tout d’abord, nous avons demandé que le cinéma ne soit pas simplement considéré comme un robinet à films. Il faut aussi des émissions, des jeux et même des débats pour faire découvrir la diversité et le pluralisme du cinéma. Francetélévisions a d’ailleurs pris des engagements dans ce sens auprès du Bloc. Ensuite, nous avons demandé un retour à un nombre minimum de films puisque France 2 est passée de 192 à 142 films l’an dernier, ce qui est un mauvais exemple pour les autres chaînes. L’accord avec le Bloc n’est pas très clair sur ce point. Enfin, nous avons demandé à Francetélévisions de réfléchir à une possibilité de conforter le fonds Canal+ pour la distribution. Les distributeurs ont été très affaiblis au cours des derniers mois, ils ont besoin de la télévision. Sans certains d’entre eux, beaucoup de films ne sortiraient plus en salles, ce qui nuirait considérablement au pluralisme de l’offre cinématographique française. Aujourd’hui, le Blic est prêt à reprendre les discussions avec Francetélévisions en espérant que son écoute sera positive.

Pour finir, une prévision du nombre d’entrées en 2003 ?
J. L. : Le mois d’août est en augmentation par rapport à 2002, nous pouvons donc espérer que les mois suivants le seront aussi de manière à limiter au maximum la baisse de fréquentation.
M.K. : À moins d’événements imprévisibles mais toujours possibles dans le contexte économique et politique actuel, les films prévus dans les prochains mois pourraient en effet limiter la baisse de fréquentation à 5%.

Propos recueillis Anthony Bobeau par Sophie Dacbert


vendredi 10 octobre 2003

“Malgré l’absence de films suffisamment porteurs, la fréquentation fait preuve de résistance”

Martin Karmitz



  AccueilContactez-nousAbonnez-vousRecommandez ce sitePoints de vente
 © Le Film Français 2003