| ENQUÊTE
DVD bradés : quel impact sur
le marché ?
La déferlante des DVD à
prix cassés est un phénomène récent,
dont les conséquences, tant négatives que positives,
sont loin dêtre mesurées pour le secteur du DVD
comme pour toute la filière cinéma. À loccasion
des rencontres de la vidéo européenne (Peve), qui
se tiennent cette année du 1er au 3 décembre à
Biarritz, voici un état des lieux du marché
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Dans la collection de StudioCanal Acteurs,
actrices de légende, chaque film de Jean Gabin (à
env. 15 €) sest vendu à 100 000 unités.
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Des DVD dans les hypermarchés à 1 E, les initiatives
renouvelées du Figaro à 3,50 E ou du Monde à
3,80 E, sans parler de Lexpress ou de Léquipe
Depuis le début de lannée, les opérations
à bas prix se multiplient sur le marché français.
Ces offres limitées dans le temps concernent à la
fois des films étrangers de série B assez bas de gamme
dans le cas des hypers, et des films plusieurs fois primés,
dont de nombreux longs métrages français, dans le
cas des offres de journaux. On y trouve même des blockbusters
américains relativement récents comme Windtalkers
de John Woo. Ces opérations ont provoqué une véritable
levée de boucliers chez de nombreux producteurs et éditeurs
de films, qui les considèrent comme dangereuses pour la diversité
et lexception culturelles. Renaud Delourme, président
de lUnevi (Union nationale des éditeurs vidéo
indépendants) et Pdg des Éditions Montparnasse, est
catégorique : Ces offres ont transformé les
films en produits dappel et dénaturent notre travail
déditeur. Si on continue de dégrader le prix
de revient du DVD, nous ne pourrons plus exercer notre métier.
Le risque majeur est que dans deux ou trois ans, on se retrouve
avec seulement trois blockbusters en vente aux côtés
dopérations saisonnières sur dautres titres.
Mais pour dautres éditeurs et ayants droit, en particulier
les grands distributeurs, ces baisses de prix sont non seulement
inévitables, dans un marché ouvert aux exportations
et sujet à la piraterie, mais aussi un moyen de faire découvrir
des uvres à un plus large public. Selon Didier Gélin,
responsable musique et vidéo chez Carrefour : Le DVD
est un marché en pleine expansion et nous avons la chance
de détenir un patrimoine culturel dune richesse fabuleuse,
même sil est mal exploité. Il serait dommage
de freiner cette croissance, au prétexte de lexception
culturelle.
Le rapport Fries, plutôt bien accueilli par la profession,
a tenté de concilier ces deux points de vues diamétralement
opposés en proposant un certain nombre de solutions, basées
sur lautorégulation (cf. FF N°3065). Mais, depuis
sa parution, la situation a déjà évolué,
notamment en ce qui concerne limpact de ces opés
bradées sur le prix moyen du DVD. Fréquemment cité,
notamment dans le rapport Fries, GFK fournit plusieurs mesures de
cette moyenne. La plus utile, qui se fonde sur lacte dachat
moyen par consommateur, permet de faire des comparaisons à
travers lEurope.
Selon linstitut allemand, le prix moyen en France pour les
neuf premiers mois de cette année est de 17,6 e, comparé
à 22,20 e à la fin 2003. Bien quil ait chuté
de 27%, il reste le plus élevé dEurope (cf.
tableau). Comme toute moyenne globale, cette mesure dissimule des
différences significatives. Dabord, en ce qui concerne
le prix de la nouveauté, soit, toujours selon GFK, tout DVD
lancé sur le marché au cours des six derniers mois.
Celui-ci reste pratiquement stable, à 21 e pour 23,90 e à
fin 2003. À en croire Jean Yves Mirski, délégué
général du SEV (Syndicat de lédition
vidéo), cette stabilité indique que le marché
est en train de se structurer. Dans lensemble, je constate
plutôt que la baisse des prix ralentit depuis quelques mois.
Le marché cherche un certain équilibre.
Daprès GFK, les offres à 1 ou à 3 e ont
surtout eu un impact sur les tarifs des titres de fond de catalogue,
en baisse assez importante depuis le début de lannée.
Le prix du catalogue est passé de 15,20 e en 2003 à
11 e pour les trois premiers trimestres de cette année,
spécifie Romain Corler, chef de produit musique et vidéo
chez GFK.
Linstitut fournit aussi des données sur les DVD au-dessus
de 25 e, ce qui permet de mesurer lévolution des disques
consacrés aux films dauteur et aux éditions
de prestige. Selon GFK, cette proportion aurait fortement diminué
en 2004. En effet, les DVD à plus de 25 e représentent
pour les premiers neuf mois de 2004, 39% du marché en valeur
et 21% en volume, comparé à 56% et 40,5% pour 2003.
Mais, une fois encore, cette proportion est plus importante quailleurs
en Europe.
Pour Romain Corler, cest une évolution naturelle. La
base des acheteurs sest considérablement élargie
en un an. Une nouvelle catégorie de consommateurs arrive
sur le marché avec des revenus moins importants qui ne leur
permettent pas dacheter des DVD à des prix élevés.
Cela dit, il existe néanmoins un public significatif en France
qui continue dacheter des éditions plus chères,
contrairement à lAllemagne par exemple, indique-t-il.
Jean Yves Mirski fait un constat similaire : Daprès
les premiers éléments détude dont nous
disposons, les opérations à bas prix, pour regrettables
quelles soient, ne cannibalisent pas le reste du marché.
Les consommateurs arrivent à faire la différence entre
une uvre de qualité, agrémentée de bonus,
et des séries B bas de gamme. Le public nest pas monolithique
il est même très segmenté en France,
contrairement à dautres pays européens.
Mais cest justement là que le bât blesse. Selon
plusieurs éditeurs, les opérations menées avec
la presse quotidienne, incluant des uvres de répertoire,
des quasi nouveautés aussi bien que certains titres moins
cotés, risquent de sérieusement brouiller les pistes
pour le public.
Renaud Delourme affirme quil est indispensable dattacher
une valeur à luvre pour que le consommateur sy
retrouve, même si cela ne signifie pas quil faille proposer
nécessairement toutes les collections à des prix élevés.
Je ne suis pas opposé aux solderies qui existent également
dans lédition avec le livre de poche.
Pour le président de lUnevi, les opérations
menées par la presse sont encore plus dommageables pour la
perception de la valeur des uvres que les braderies organisées
dans les hypers. La grande distribution solde de la série
Z, alors que la presse vend de très beaux films à
3 E, indique-t-il.
Force est de constater, cependant, que Les Éditions Montparnasse
nont pas réellement souffert de la concurrence générée
par ces offres à bas prix. Renaud Delourme confirme que,
depuis le début de lannée, ni les marges de
sa société ni la demande pour les DVD quelle
édite nont diminué. Au contraire, léditeur
vient dengranger une série de succès, dont le
plus surprenant et aussi le plus rassurant est peut-être le
résultat de vente de Labécédaire de Gilles
Deleuze, dans la nouvelle collection Regards, qui, à ce jour,
sest vendu à plus de 8 000 exemplaires. Il en est de
même pour la série Classic de poche RKO dont 100 000
unités ont été écoulées depuis
son lancement en septembre 2003, au prix de 15 €.
Ces exemples de succès pour des titres proposés par
un éditeur indépendant amènent de leau
au moulin de la thèse de la segmentation du marché
français. Et larrivée sur le marché de
nouveaux éditeurs venus du cinéma avec des catalogues
de films dauteur va aussi dans ce sens. (cf. FF n°3070).
StudioCanal Vidéo fait partie des nombreux éditeurs
qui, à linstar de MK2, FTD et Wild Side pour nen
citer que quelques-uns, ont participé aux initiatives de
DVD vendus avec les journaux. Notre offre initiale avec Le
Figaro incluait sept films dont Callas Forever de Franco Zeffirelli.
Nous avions laccord de tous les ayants droit, décrit
le directeur de StudioCanal Vidéo, Jérôme Chung.
Léditeur a ensuite proposé dans la seconde opération
du Figaro deux titres, dont Fort Saganne dAlain Corneau.
Pour StudioCanal, linitiative a surtout permis de faire remonter
des recettes sur des titres de catalogue qui nen généraient
pas du tout, avec grand succès puisque léditeur
déclare avoir vendu de 130 000 à 140 000 unités
de chaque DVD inclus dans loffre.
Mais, en dépit de ces bons résultats, StudioCanal Vidéo
a décidé de ne plus participer aux prochaines opés.
Une des raisons invoquées est limpact négatif
de ces offres sur la segmentation du marché. Il ny
a que les idiots qui ne changent pas davis. Nous nous sommes
aperçus que les journaux utilisaient le DVD uniquement pour
faire augmenter leurs ventes et que loffre ne comprenait pas
seulement des titres de catalogue français peu exploités,
mais aussi des titres américains ou des nouveautés,
ce qui peut créer de la confusion pour le consommateur,
explique Jérôme Chung.
Selon Tristan Du Laz, directeur-adjoint chez StudioCanal Vidéo,
les titres choisis pour loffre du Figaro correspondaient au
lectorat du journal et avaient peu de potentiel sur dautres
réseaux de distribution. Le Figaro nous a demandé
des titres classiques comme les films de Jean Gabin, mais nous avons
refusé car ce genre de DVD a plus de potentiel de revenus
sur une collection de longue durée que sur une initiative
ponctuelle comme celle-là. Léditeur a
dailleurs lancé les films de Jean Gabin, dans la collection
Acteurs et actrices de légende à des prix autour de
15 e (cf. FF n°3048), avec succès puisque chaque long
métrage sest vendu à 100 000 unités.
Mais selon Jérôme Chung, la difficulté de sortir
certains titres de catalogue en DVD, sans perdre dargent,
reste un réel problème. Nous devons rentabiliser
les titres de fond de catalogue car la prise de risques sur les
nouveautés va croissant. Et les réseaux de distribution
noffrent pas les meilleures conditions à lheure
actuelle pour exploiter certaines uvres dauteur français,
déclare-t-il.
Si de nombreux éditeurs français se sont laissés
séduire par les opérations avec la presse quotidienne,
ils nont pour linstant, à les en croire, pas
directement contribué à alimenter les offres à
1 e en hypermarché.
Dominique Masseron, directeur marketing chez Fox Pathé Europa,
juge dailleurs que ce sont ces opérations-là
qui menacent le plus le marché du DVD à terme. Ces
opés à prix bradés ont beaucoup
plus dimpact sur les ventes de nouveautés, car elles
sont placées en tête de gondole dans les hypers au
détriment des titres qui viennent de sortir. De plus, les
quantités mises en place en hyper sont beaucoup plus importantes
que celles des journaux.
Didier Gélin justifie lopération à 1
e menée par Carrefour pendant six jours au mois de novembre
par la nécessité de répondre à une concurrence
de plus en plus sauvage dans le milieu de la grande distribution,
en raison de la multiplication de discounters. Certains grossistes
proposent sur le marché international des gros stocks de
titres à des prix très bas. Cest une nouvelle
opportunité pour les soldeurs, notamment une enseigne comme
GIFI, qui ne vendait pas habituellement de DVD mais sest mise
à en offrir à sa clientèle à des tarifs
très concurrentiels.
Lune des conséquences de cette nouvelle offre est que,
pour un nombre grandissant de consommateurs, les hypermarchés
traditionnels sont perçus comme plutôt chers. Les offres
à 1 e sont, selon Didier Gélin, une tentative de modifier
cette perception. Lobjectif de lopération
est dassocier limage de Carrefour à la vente
de produits de qualité et bon marché. Les DVD
font partie dun ensemble de produits proposés à
1 e dans cette offre spéciale et limitée dans le temps,
mais leur présence est jugée indispensable, en raison
de leur potentiel commercial.
Didier Gélin précise que les titres DVD concernés
par lopération en question ne sont pas que des sous-séries
B, mais incluent aussi des films américains de relativement
bonne facture comme Ricochet avec Denzel Washington, produit par
HBO. Ces titres lui sont fournis par Aventi, mais, indique-t-il,
cela ne signifie pas que les majors ny sont pour rien.
Il faut se demander qui a vendu ces films au grossiste au départ
?
Pour le SEV, dont la plupart des membres sont justement les grandes
majors et les gros éditeurs français, ces offres sont
favorisées par larrivée sur le marché
de nouveaux opérateurs qui ont récemment acquis des
droits. Ce ne sont pas des gens du métier et ils méconnaissent
le marché, déclare Jean Yves Mirski.
Mais le délégué du SEV relativise leur impact
sur le marché global, en raison de la faible qualité
de loffre proposée. Je suis plus inquiet de voir
des relatives nouveautés, comme Lesquive, en vente
sur des sites internet à 9,99 E, indique-t-il.
Nicolas Charle, le Dg de la filiale de Casino, Cdiscount, un des
sites qui propose Lesquive à 9,99 E, revendique le
droit de rendre accessibles des uvres dauteur à
une plus large clientèle. Le discounter sest dailleurs
lancé dans lédition DVD depuis plus dun
an (cf. FF n°3019).
Le prix de vente dun DVD nest pas fonction de
la valeur de luvre. Je nhésiterai dailleurs
pas à lancer certaines nouveautés à 2 e, si
je peux me le permettre. Ce sera fonction de la somme que jaurai
déboursée pour acquérir les droits de certains
films. Le tarif honnête de la nouveauté devrait, daprès
moi, se situer autour de 14,99 e. À ce prix-là, il
est tout à fait possible de gagner de largent même
sur des blockbusters dont les droits sont très élevés.
Cest également à ce prix que lon évitera
le piratage et le téléchargement. Et cest en
baissant les prix des uvres dauteur quon les rend
accessibles à un public qui na pas les moyens daller
au cinéma régulièrement, martèle-t-il.
Pour Renaud Delourme, ce genre dargument est trompeur car
les DVD sont accessibles au plus grand nombre par dautres
moyens : Les bibliothèques et vidéoclubs permettent
daccéder à des uvres pour des sommes très
modiques, précise-t-il. Il souligne quil ne faut
pas oublier que le DVD est partie intégrante de la filière
cinéma. En vendant des DVD à 1 e, on risque
justement de décourager les gens daller au cinéma.
La dégradation du prix du DVD a un impact sur la perception
de ce quon doit payer pour une uvre en salle. Cest
donc tout léquilibre de la filière cinéma
et de son financement qui est menacé.
En résumé, la segmentation spécifique du marché
du DVD en France semble pour le moment avoir plutôt bien résisté
à limpact des opés bon marché.
La baisse des prix globale du support parallèle à
celle des lecteurs et enregistreurs a séduit un nouveau
public qui nachetait pas de disques numériques auparavant.
La diversité de loffre semble sêtre plutôt
renforcée dans le court terme. Mais les perspectives du marché
sont plus inquiétantes sur le long terme. Un des risques majeurs
est que la clientèle cinéphile, prête à
dépenser plus pour acquérir une uvre, disparaisse
et que des pratiques de consommation nouvelles, basées sur
le discount, se généralisent, comme en Allemagne, et
ce en dépit de la Loi Galland, actuellement en cours de révision,
qui interdit la revente à perte. Le scénario catastrophe
de la disparition de la diversité et de lexception culturelles,
que beaucoup prédisent, serait alors confirmé.
Catherine Wright
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