| ENQUÊTE
Décrets production : réponses
à quelques idées reçues
Les producteurs ont beaucoup misé
sur les décrets production, appliqués depuis le 1er
janvier 2002. Deux ans plus tard, quel bilan en dresser ? Ces décrets
ont-ils révolutionné les rapports entre producteurs
et diffuseurs ? Ont-ils apporté cette bouffée doxygène
tant espérée ?
Retour sur certaines idées reçues.
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Sur une série danimation comme
Funky Cops (Antefilms, à gauche), M6 peut perdre jusquà
300 000 € .
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En juillet 2001 paraissaient
au Journal officiel des décrets qui allaient bouleverser le
paysage audiovisuel dans les rapports entre producteurs et diffuseurs.
Après de longs mois de bataille, de négociations, de
rapports de force, la production audiovisuelle allait enfin être
libre et indépendante ! Quen est-il plus de deux ans
après lapplication de ces décrets ? Le tableau
est-il aussi noir quavaient voulu le peindre les diffuseurs
à lépoque, soucieux de préserver le peu
de droits auxquels ils pouvaient prétendre, ou aussi blanc
que lespéraient les producteurs, attentifs à la
préservation de programmes qui allaient constituer leur catalogue
? Exemple unique en Europe, ce système navait pas dantécédent.
Il était donc difficile danticiper ses effets positifs
ou négatifs, ses répercussions sur la production et
son financement, ou ses conséquences sur lévolution
des relations entre les uns et les autres. Cest sur le
long terme que lon verra vraiment les effets à la fois
psychologiques et économiques des décrets production,
à cinq, voire dix ans, nous ont indiqué la plupart
des intervenants. Pourtant, il est possible, à la lumière
de ces deux années dapplication, de tirer un premier
bilan et de tordre (ou non) le cou à quelques idées
reçues, de tempérer quelques menaces proférées
ou inversement, quelques rêves avancés. Il y a ce quon
avait dit avant, et ce qui se passe vraiment : mi-figue, mi-raisin,
ni bon, ni mauvais. Sauf que, derrière ce premier bilan assez
mitigé pour lensemble des acteurs, se profile néanmoins
pour les producteurs un avenir plus souriant où ils pourront
mieux rentabiliser leurs productions.
Les décrets ont fait baisser le prix dachat des programmes
TV.
Lors des discussions producteurs/diffuseurs précédant
ladoption des décrets, les chaînes brandissaient
cette menace comme une conséquence directe de ce quelles
appelaient un hold-up de leurs programmes. Moins
de droits, moins de sous ! En fait, deux ans après lintroduction
de la loi, il apparaît que le niveau dinvestissement des
chaînes dans la production est équivalent, sinon supérieur
à ce quil était avant larrivée des
décrets. Cétait intenable, explique Marc-Olivier
Sebbag, délégué général du SPI
(Syndicat des producteurs indépendants), puisque les chaînes
payaient déjà un prix plancher. Baisser encore plus
leurs prix impliquait tout simplement que la production ne se faisait
pas. Du coup, les producteurs, au travers des décrets
et compte tenu de cet état de fait, ont tout simplement cherché
à récupérer le plus rapidement possible leurs
droits, ajoute Jacques Peskine, délégué
général de lUspa. Une seule chaîne, M6,
reconnaît ouvertement avoir été tentée
de moins investir au départ. La perte de revenus dune
part de coproduction peut se chiffrer entre 150 000 et 300 000 E sur
une série danimation. Mon premier réflexe était
donc de mettre moins dargent, de minorer la part de risque,
qui correspond à ces 150 000 E. Après les choses ont
un peu évolué
, admet Nicolas Coppermann,
directeur de la production chez M6. Même si la perte de revenus
évoquée par ce dernier ne devrait en principe sappliquer
quà certaines séries danimation emblématiques
qui se vendent bien à létranger, cette tentation
de diminuer les investissements a quand même existé chez
la plupart des diffuseurs, du moins pendant la première année
dapplication des décrets, à en croire certains
producteurs. Comme le souligne Dominique Boischaud, le Pdg de la société
de production danimation indépendante Les Films de la
Perrine, les chaînes ont eu tendance à mettre un
peu moins dargent dans lannée suivant les décrets,
mais cela na pas duré. Maintenant, elles sont revenues
au même budget sans part de coproduction. Un principe
de réalité salutaire semble avoir joué, puisque
les diffuseurs ont été obligés de suivre, au
fil des mois, la hausse des coûts de production, les difficultés
économiques des différents partenaires européens,
et pour la fiction, le succès toujours grandissant du genre.
Dans la pratique, à Francetélévisions,
nous avons même légèrement augmenté nos
prix dacquisition pour lachat du second passage, de lordre
de 10 à 15%, précise René Bonnell, directeur
de la stratégie des programmes. Même discours à
TF1, où le directeur de la fiction, Takis Candilis, dit avoir
continué à produire au même niveau, à
fournir le même travail pour que nos téléfilms
continuent à obtenir les meilleures audiences toutes chaînes
confondues, même sil estime que TF1 a littéralement
été spolié de ses droits.
Les décrets ont favorisé lindépendance
des producteurs vis-à-vis des diffuseurs.
Les avis, sur la question, sont très partagés,
entre les enthousiastes qui considèrent quun grand pas
a été franchi dans les relations entre des producteurs
qui produisent et des diffuseurs qui diffusent, et les sceptiques
qui attendaient de cette séparation plus claire des métiers
une embellie économique rapide pour la production audiovisuelle.
La grande victoire pour les producteurs a consisté à
récupérer 100% des recettes nettes part producteur et
les droits des négatifs de leurs productions, martèle
Jean-François Boyer, président du directoire de Telfrance.
Cela a fait évoluer les relations entre diffuseurs et producteurs
: la violence initiale des rapports sest effacée devant
le respect et lintérêt mutuel. Cest un bouleversement
psychologique et économique énorme ! La Compagnie
des Taxi-Brousse insiste, elle aussi, sur leffet psychologique,
loin dêtre négligeable, de détenir
100% des droits patrimoniaux des uvres quelle produit.
En fait, il semble que ce soit surtout les gros producteurs/distributeurs,
les plus à même de produire des programmes exportables,
générateurs de revenus issus de létranger,
ou de programmes générateurs daudience qui aient
bénéficié dans un premier temps de limpact
financier des décrets. Marathon, société distributrice
de ses propres programmes à linternational, doù
elle tire la majeure partie de ses revenus, admet, par exemple, que
sa marge a augmenté de manière significative depuis
larrivée des décrets. Tous genres confondus,
notre marge globale a grimpé de 10 à 20%, indique
Olivier Brémond, le président de Marathon. Mais comme
le souligne Marc-Olivier Sebbag du SPI, le constat est beaucoup
plus nuancé chez dautres producteurs. Cest
le cas dun petit producteur indépendant comme Les Films
de la Perrine, qui ne distribue pas lui-même ses uvres.
Pour nous, récupérer les parts de coproduction
des chaînes a changé peu de choses. Ces parts oscillaient
entre 9 et 14% selon les séries. Les montants pour financer
une série danimation sont tels que cela ne représente
pas des sommes énormes, dautant plus que nous devons
parfois rembourser des minimums garantis de lordre de 20 à
25%, explique Dominique Boischot. Le Pdg donne un exemple parlant
: la série Wombat, pour France 2. Avant larrivée
des décrets, pour la première saison de Wombat, France
2 a mis 23% du budget, dont 13,5% en parts antenne et 9,5% en parts
de coproduction. La deuxième série de Wombat a été
financée après les décrets. La chaîne a,
à nouveau, financé la série à hauteur
de 23% du budget total, mais cette fois-ci sans parts de coproduction.
Le gain potentiel, une fois la série vendue, est dun
peu plus de 45 000 E pour la société.
Pour Marc-Olivier Sebbag, il est même trop tôt pour réellement
parler dindépendance psychologique. Il y a liberté
quand il y a indépendance financière des producteurs.
En loccurrence, à lheure actuelle, la liberté
financière des producteurs à légard des
diffuseurs est encore loin dêtre évidente.
Les décrets ont fait entrer les genres majeurs dans la
part dépendante des chaînes.
Les décrets ont laissé aux chaînes le choix
de financer des productions indépendantes (pour 2/3 de leurs
investissements), ou des productions dépendantes
pour le tiers restant, selon trois critères : la chaîne
fait travailler sa propre filiale, elle achète aux producteurs
des droits plus longs que ceux autorisés dans la partie indépendante,
ou elle entre en coproduction.
Quand elles décident de faire entrer un programme dans leur
part dépendante, les chaînes utilisent peu le recours
à la part coproducteur, preuve que les revenus issus de cette
part nont jamais été réellement significatifs.
Pour ce qui est de la fiction, TF1 a préféré
créer sa propre filiale de production, afin de constituer son
propre catalogue. Il est normal, depuis larrivée
des décrets, que nous essayons de développer des séries
et des miniséries avec notre filiale, Alma, afin de garder
des droits qui ont une véritable longévité, même
si cela ne vaut que pour 30% de notre investissement global en fiction,
reconnaît Takis Candilis. Pour TF1, et dans une certaine mesure
pour les autres diffuseurs, la perte des droits est encore mal digérée,
surtout sur les séries de fiction récurrentes qui forgent
selon elles lidentité propre de la chaîne. Cela
me heurte de voir au générique dune série
qui a coûté 10 ME, et que TF1 a financé à
hauteur de 90%, que nous ne sommes que participants alors que la TSR,
qui a peut-être mis 50 000 E, est coproductrice, indique
le directeur de la fiction de la Une.
Chez M6, les filiales productrices de magazines telles que Métropole
TV, W9 ou C. Productions bénéficient de la plus grande
partie des investissements dépendants de la chaîne. Du
coup, la chaîne dispose dun montant minime du tiers dépendant
pour les autres genres comme la fiction, lanimation ou le documentaire.
Nous avons fait le choix éditorial de garder la maîtrise
de nos magazines comme Zone interdite ou Capital. Cela veut dire que
je ne peux inclure dans la part dépendante, bon an mal an,
quune série daccess ou de day time et une série
danimation par exemple, décrit Nicolas Coppermann.
À Francetélévisions, on a pris la décision
dinvestir la part dépendante dans les séries récurrentes
pour prolonger la durée des droits. Comme pour TF1, le risque
à éviter est de voir les programmes phare partir sur
dautres chaînes. Nous avons surtout réservé
notre part dépendante aux financement des séries récurrentes,
confirme René Bonnell. Nous nous situons dans une logique de
conservation de liberté de programmation. Pas étonnant,
dès lors, que lon retrouve dans la part dépendante
des chaînes les genres majeurs : ceux qui sont très identifiés
à la chaîne comme les séries à héros
récurrents ou les feuilletons, ceux qui sont rediffusables
comme les séries danimation ou ceux encore qui, même
unitaires, ont un fort potentiel daudience.
Les décrets ont boosté la naissance dun second
marché.
Il y a second marché quand il y a des programmes disponibles
sur le marché. Il y a aussi second marché quand il y
a des acheteurs pour ce second marché. Lun des objectifs
prioritaires des décrets de juillet 2001 a consisté
à favoriser la libération rapide des droits pour dynamiser
le développement dun second marché. Aujourdhui,
le bilan est difficile à faire. Pour quelques producteurs,
le second marché est déjà une réalité.
Cest le cas de Marathon, qui a réussi a revendre certains
documentaires produits pour France 2 à France 5. Mais pour
la grande majorité dentre eux, cependant, lémergence
dun second marché est encore balbutiant. Dabord,
parce que les chaînes du câble et du satellite nont
pas suffisamment dargent pour acheter nos programmes à
des prix qui peuvent garantir le développement rapide du second
marché, avoue un producteur. TPS, par exemple, a acheté
Les rencontres de Joëlle, téléfilm produit pour
France 3 par Cinétévé pour 4 500 €.
De plus, il est trop tôt aujourdhui pour dresser un réel
bilan : les droits dune majorité de programmes produits
dans le cadre de ces nouveaux décrets seront libérés
au plus tôt fin 2005, début 2006.
La perspective, même relativement lointaine, de ce second marché
est le véritable enjeu des décrets pour Dominique Boischot.
Ce qui va créer un vrai levier de financement est de
ne plus devoir attendre 7 ou 8 ans avant que les droits de diffusion
dune série danimation échoient. Grâce
aux décrets, on peut maintenant les revendre au bout de 42
mois. Comme une série danimation se démode beaucoup
moins vite que dautres programmes, les diffuseurs vont acheter
de nouveaux droits après cette période.
La perspective dun second marché actif entre diffuseurs
hertziens est appelé des vux de la plupart des producteurs.
Dores et déjà, la pratique courante est de quasi
systématiser la levée de loption pour le second
passage, en tout cas pour la fiction et aussi dans le cas de certaines
séries danimation (pour un troisième passage)
qui sont jugées très identitaires. Mais cest sur
le troisième passage, inclu dans lachat initial, avant
lapplication des décrets production que le gain pour
les producteurs pourra réellement se chiffrer. TF1 peut
mettre jusquà 200 000 E pour le troisième passage
dune fiction, indique ainsi Jacques Peskine de lUspa.
En fait, les décrets introduisent enfin la notion de
prime à laudience, note Stéphane Le Bars du SPFA
(Syndicat des producteurs français danimation) et poussent
les chaînes à investir plus et mieux sur les programmes
qui fonctionnent. Les séries à héros
récurrents, lanimation, les programmes les plus exportables,
les productions à forte audience seront les grands gagnants
de ces nouveaux décrets, prédit Jacques Peskine. Mais
combien et comment ? Ces questions restent sans réponse.
Les implications et conséquences des décrets de
juillet 2001, appliqués au 1er janvier 2002, se mesureront
réellement sur 10 ans, indique, en guise de conclusion, René
Bonnell.
Catherine Wright et Carole Villevet
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