ACCUEIL < ENQUÊTE > ARCHIVES
ENQUÊTE

De l’âge d’or à l’âge de raison

Fêter les 20 ans de Canal+, c’est revenir sur une expérience télévisuelle hors du commun, de l’âge d’or à la folie des grandeurs puis au retour sur terre. C’est aussi mesurer l’impact passé et présent de Canal sur la vie du cinéma français. Retour donc sur 20 ans qui ont profondément marqué, nourri et transformé le paysage français du petit comme du grand écran.

 
Toutes les photos sont tirées du film Un long Dimanche de fiançailles : © 2003 Productions/Warner Bros. France 2004. Photos : Bruno Calvo et Gilles Berquet
Canal + a 20 ans. Et déjà trois vies. Tous les observateurs de l’aventure audiovisuelle française la plus singulière sont au moins d’accord sur ce point. Trois époques qui pourraient se résumer ainsi : l’âge d’or, la folie des grandeurs et la rationalisation. Trois époques que l’on peut articuler autour de trois dates autrement symboliques. Le 31 août 1985, Exhibitions de Francis Leroy, premier film porno jamais diffusé à la télévision française, marque l’avènement d’une offre cathodique révolutionnaire. Le 8 décembre 1989, Bruno Carrette disparaît trop rapidement et sans lui, Les Nuls sont en deuil et Canal enterre sa vie de jeune fille insouciante. Fin juin 2001, c’est la grande aventure Nulle part ailleurs qui se termine en catimini alors que Jean-Marie Messier s’apprête à faire exploser en vol son rêve de Canal+ façon World Company. Une trilogie qui va marquer profondément la vie du petit mais aussi du grand écran.

Canal enfin+
C’est une certaine histoire de la télévision moderne qui s’écrit en cet été 1982. François Mitterrand fait souffler un vent nouveau dans l’audiovisuel français (limogeage de nombreux responsables en place sous Giscard, avènement des radios libres, etc.), et demande à André Rousselet, son ami proche, partenaire de golf et directeur de cabinet, de prendre la direction du groupe publicitaire Havas. S’y développe en effet dans le plus grand secret (et sous la houlette controversée de Leo Scheer) un projet de chaîne de télévision privée et payante. C’est une première. Son nom de code ? Canal 4… 18 mois plus tard, la société d’exploitation de la 4e chaîne est constituée. Et une date retenue pour le lancement de celle qui s’appellera finalement Canal+ : le 4 novembre 1984. D’un geste hésitant (il est 8 heures du matin), André Rousselet pousse ce jour-là le bouton qui ouvre l’antenne de la chaîne. Michel Denisot et Gérard Depardieu sont déjà là, dans un décor que n’aurait pas renié la télévision roumaine de la grande époque… Parmi les autres acteurs de cette première matinée, Alain Chabat (il fait la météo !), PPDA (il animera un talk show quotidien, rapidement arrêté), le duo terrible Lescure/De Greef (ils n’accéderont à la direction générale et aux programmes qu’en 1986), Christine Ockrent, Dechavanne, Catherine Deneuve, etc. À 11 h du matin, le “tchi-tcha” emblématique du jingle cinéma résonne. L’as des as de Gérard Oury avec Belmondo est le premier film diffusé à l’antenne. Ils sont 240 000 clients fondateurs à avoir tenté l’aventure de l’abonnement à Canal+, d’autres n’ayant pas pu avoir de décodeur à temps. Quid de l’attrait de cette “télé pas comme les autres” comme elle se surnomme ? Un cocktail de cinéma et de sport en exclusivité. La belle aventure a pourtant rapidement failli tourner court. Alors que la presse vilipende la chaîne (ça décode complètement, titrait Télérama, Un canal presque à sec, poursuivait Libé), Canal reçoit un coup de massue dès janvier 1985 de celui-là même qui a longtemps veillé à sa gestation. François Mitterrand donne en effet alors son feu vert à la création de nouvelles chaînes privées hertziennes… et gratuites ! Grâce à une rallonge budgétaire, à l’annonce de la diffusion à la rentrée 85 de La guerre des étoiles (jamais vu à la télé en France), mais surtout à l’arrivée des films X, la chaîne cryptée évite de peu le dépôt de bilan. Mieux, elle séduit 400 000 nouveaux abonnés en quelques mois. Le succès naissant ne se démentira plus.

Son succès, la chaîne l’a bâti sur une idée simple : utiliser son trésor de guerre (le fruit des abonnements) pour proposer ce qu’on ne voit pas ailleurs. Mais surtout, elle veut contrôler son approvisionnement. Son credo (sport et cinéma) lui assure un attrait évident mais aussi une véritable pérennité. Puisqu’elle finance abondamment ces deux secteurs, vouloir déstabiliser Canal+ revenait en fait à l’époque à vouloir mettre en danger deux secteurs populaires, aux lobbies parmi les plus influents en France. En sport, la chaîne a ainsi signé en 1992 un contrat d’exclusivité de 100 MF (15 M€) avec les instances du football pour s’assurer la diffusion de tous les matchs de Championnat de France (la dernière reconduction des accords s’est élevée en 2003 à 480 M€ !). Mieux, elle a révolutionné l’image du sport à la télévision en le filmant pour la première fois comme un spectacle, à grand renfort de caméras et d’effets spéciaux… Dans le même temps, Canal va peu à peu créer ou racheter des sociétés de production audiovisuelles (Ellipse, Expand) afin de nourrir le reste de sa grille. Et puis, il y a le cinéma. En échange d’une exclusivité de diffusion, la chaîne devient le premier financier du 7e art hexagonal, préachetant une centaine de films et injectant automatiquement une partie de son chiffre d’affaires dans la production. Canal+ ira jusqu’à fournir 40% des fonds du cinéma français en permettant à la production tricolore de garder sa vitalité et son aura. En revanche, Alain De Greef ne s’en cachait d’ailleurs pas dans la presse lors des 10 ans de la chaîne, la possibilité donnée aux producteurs de pouvoir financer des films sans vraiment se soucier de leurs résultats (le fameux guichet Canal) a eu certains effets pervers. D’où une surcroissance de production, pas forcément toujours aboutie. Parallèlement, les dirigeants de Canal connaîtront quelques revers dans leurs velléités d’expansion. L’accord avec le producteur américain Mario Kassar dans Carolco (Basic Instinct) se soldera par un fiasco en 1996 et précipitera le retour du futur StudioCanal, hormis un accord avec Universal, dans les frontières et les limites strictement européennes.

Canal sur+
On a tout écrit et tout lu sur l’âge d’or de Canal+, des grandes heures de Nulle Part Ailleurs, des Nuls aux Guignols, des César aux Oscars et jusqu’au Festival de Cannes, son barnum incroyable devant le Martinez et sa fameuse boîte où il s’agissait d’être vu pour vraiment compter dans le microcosme. C’était l’époque des chèques en blanc et du “tout est possible, voire hautement souhaitable”. Il faut dire qu’à l’époque, les performances de la chaîne impressionnent, largement au-delà de nos frontières. La bible d’Hollywood, Variety, ira même, cas unique dans les annales, jusqu’à consacrer aux 10 ans de Canal un dossier spécial de 30 pages. Son titre ? Canal+ king of market !

Dès 1994, l’histoire de la chaîne va pourtant basculer. Poussée par le gouvernement d’Edouard Balladur, la Générale des Eaux (dont l’un des dirigeants s’appelle Jean-Marie Messier) monte à 49% du capital de Canal+. Remercié le 16 février par son Conseil d’administration pour cause d’alternance politique, le fondateur André Rousselet publiera le soir même une tribune vengeresse dans Le Monde avec ce titre annonciateur : Édouard m’a tué ! L’arrivée progressive de J2M va marquer l’avènement du “toujours +”. Les trublions d’alors (Lescure et sa bande) se transforment d’un coup en wonder boys d’une stratégie industrielle d’expansion forcenée : développement de Canal+ à l’étranger (le rachat de Nethold en 1996), diversification tous azimuts (chaînes thématiques, bouquets numériques, rachats en cascade). En décembre 2000, le grand rêve de Messier devient réalité avec la création de Vivendi Universal, second groupe mondial de communication dont Canal+ n’est plus qu’un des nombreux rouages. “C’était vraiment la folie des grandeurs se souvient une ancienne salariée de la chaîne. Nous ne comprenions plus la direction, il y avait une vraie cassure entre eux et nous. Hormis les dépenses somptuaires dont on ne voyait pas la finalité, il y a surtout eu des acquisitions hasardeuses, non pas tant dans les choix que dans la gestion…” À la fin 2001, les chiffres explosent. Le nombre d’abonnés comme les déficits. Le 17 avril 2002, le limogeage grand-guignolesque du second père spirituel de Canal+, Pierre Lescure, marque les esprits. Les salariés iront même jusqu’à pirater l’antenne pour y diffuser une assemblée générale houleuse. Au même moment au Mip-TV de Cannes, les professionnels de l’audiovisuel français, amis mais aussi ennemis de Canal, se retrouvent dans le patio Canal, l’air presque hébété. Jean-Marie Messier semble être devenu incontrôlable (de l’aveu même de certains de ses proches). C’est le début de la fin. De sa fin aussi puisque J2M sera contraint à la démission de la présidence de VU moins de trois mois plus tard. Le rêve a viré au cauchemar.

Canal+ ou moins
2002 et 2003 sont marquées par une incroyable valse des têtes dans la sphère dirigeante (Denis Olivennes s’en va, Xavier Couture, Alexandre Drubigny, Guillaume de Vergès ou Dominique Farrugia font des apparitions éclairs…). Mais c’est aussi le début de reprise en main drastique du groupe Canal+ par un nouveau tandem Jean-René Fourtou /Bertrand Meheut. La chaîne fait alors la douloureuse et première expérience d’un plan social et vend ses actifs étrangers. Les abonnés, eux, déroutés, commencent à partir. À Cannes cette année-là, la Croisette cherche désespérément une remplaçante à la défunte boîte Canal. La fin d’une époque…

Aujourd’hui, Canal+ n’est plus tout à fait la même, mais pas tout à fait une autre. L’arrivée d’un inconnu, Rodolphe Belmer, nommé directeur général délégué en décembre 2003 (même s’il collaborait déjà depuis plusieurs mois discrètement à la nouvelle offre de Canal+) a redonné, enfin, de la vitalité aux programmes de la chaîne (En aparté, +Clair, etc.). Pourtant, beaucoup regrettent encore ce fameux “esprit Canal” de la grande époque. “L’esprit Canal, c’est comme tout : cela évolue, explique Rodolphe Belmer. L’image de la chaîne comme ses audiences sont aujourd’hui en hausse. Le nouvel esprit de la chaîne est tourné vers la liberté, l’audace et la créativité. Le précédent était le reflet d’une époque, davantage portée sur la transgression.”

Depuis 2004, la courbe des abonnements commence très légèrement à remonter (4,88 millions contre 4,86 un an plus tôt) et le résultat d’exploitation redevient positif. Les finances assainies, Canal repart de l’avant : c’est désormais le discours principal des responsables de la chaîne. “20 ans dans l’univers de la télé, cela s’apparente à un siècle, poursuit Rodolphe Belmer. Mais l’avenir de Canal sera encore et toujours d’être en avance sur son temps.” En interne, c’est plutôt le bof-bof… “L’ambiance est meilleure et pacifiée, confirme un salarié. Surtout, la qualité de l’antenne est de nouveau au centre des enjeux. Mais le mot d’ordre désormais, c’est la rationalisation. On raisonne en termes de cases de programme et de coût.” À l’extérieur, on dénonçait jadis la gabegie, mais aujourd’hui on se plaint du resserrement des cordons de la bourse de la chaîne. Des distributeurs s’interrogent sur le fait que Canal veuille acheter moins de films, à des tarifs revus à la baisse… De jeunes producteurs attendent, eux, que la chaîne les soutienne. Sans Canal, point d’équilibre financier. La chaîne a beau nier cet état de fait, ce sont des pratiques et une économie du cinéma français qui sont aujourd’hui à réinventer.

Canal+, elle aussi, doit désormais se chercher un avenir. Le cocktail sport/cinéma demeurera-t-il ? Il faut savoir que 25% des abonnés ne viennent que pour le football et 46% pour le foot et le cinéma. Canal avec le foot permet le cinéma, pas le contraire. C’est donc une évidence : face aux coups de boutoirs de ses deux grandes ennemies, TF1 et M6 (alliées dans TPS), la renégociation des droits du football, annoncée pour le mois de novembre, est donc bien aujourd’hui un cap vital pour le devenir de la chaîne.

Finalement, Canal+ aura tout connu en 20 ans. L’effervescence créative, le succès, le développement, les moyens illimités puis les excès et la fuite en avant, suivis d’un retour brutal aux réalités économiques. Canal+ demeure aujourd’hui encore un cas unique de réussite commerciale pour une chaîne payante, loin devant sa grande sœur et inspiratrice américaine, HBO. En 20 ans, Canal+ a créé un ton télévisuel, enfanté une génération entière d’artistes et très largement influencé le cinéma. Que souhaiter alors maintenant pour la chaîne ? Tout simplement faire la somme de sa jeune histoire, profiter de son statut enfin adulte pour garder (retrouver ?) son originalité et son âme de potache. Réussir en fait à enfanter, sur le petit comme le grand écran, une nouvelle génération Canal…

Fabrice Leclerc

Vendredi 12 novembre 2004


  AccueilContactez-nousAbonnez-vousRecommandez ce sitePoints de vente
 © Le Film Français 2004