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ENTRETIEN DU FILM FRANCAIS

Sergio Castellitto

Considéré comme l’un des acteurs les plus doués de sa génération, Sergio Castellitto a tourné avec Rivette, Besson et Bellocchio. Il vient de signer son deuxième film en tant que réalisateur, À corps perdus avec Penélope Cruz, à l’affiche le 5 janvier chez EuropaCorp Distribution.

 
  Acteur et réalisateur

Vous avez commencé votre carrière au cinéma à l’âge de 28 ans. Avant, il y avait le théâtre ?
Oui, j’ai étudié le métier de comédien à l’Académie nationale d’art dramatique de Rome, puis, pendant sept ans, j’ai appris mon métier sur les planches des théâtres nationaux d’Italie, notamment ceux de Gênes et Rome. Pour un acteur, apprendre, c’est tout d’abord jouer les classiques du répertoire mondial. Parmi mes auteurs de prédilection : Tchekhov, Stringberg, Pinter. Ils m’ont tout donné. Ensuite, j’ai découvert le cinéma. Je reviens cependant au théâtre quand mon emploi du temps le permet. Jouer au théâtre, c’est comme retrouver sa grand-mère. Un plaisir immense et trop rare. Ma dernière aventure sur les planches a duré deux ans, à Rome. Sans compter la tournée. Je campais un clochard. Ma femme [la scénariste et romancière Margaret Mazzantini] avait écrit pour moi un très beau monologue : un vagabond parlant à son chien Zorro. Ce qui est important avec le théâtre, c’est d’en avoir envie. Sans elle, sans cet élan, la fatigue et la discipline de jouer tous les soirs finissent par prendre le dessus et tuer le désir. Le cinéma, en revanche, convient bien au paresseux que je suis devenu. Ses satisfactions sont plus immédiates, plus éphémères aussi.

Vous tournez depuis vos débuts dans trois langues : en français, en anglais et en italien. Cela doit élargir votre horizon...
En effet, j’ai tourné avec Jacques Rivette, Lætitia Masson, Arthur Joffé, Jim McBride, Marco Bellocchio, Paolo Virzi et d’autres encore : pouvoir jouer dans plusieurs langues me donne une liberté de choix formidable. Cela décuple mes possibilités de travail et de rencontres. Je peux ainsi plonger dans des cultures cinématographiques aux histoires et traditions très différentes les unes des autres. Ainsi, en France, il me semble qu’une grande attention est portée au travail de l’acteur tandis qu’en Italie, le metteur en scène a un rôle plus central. à part ça, nous sommes cousins ! Nos deux cinématographies ont en commun leur rivalité avec le cinéma américain.

Quelle est votre expérience du cinéma américain ?
Je me souviens surtout du tournage de Pronto (réalisé par Jim McBride), aux côtés de Peter Falk. Ce fut une expérience très amusante et formidable. Peter Falk est un acteur et un être humain extraordinaire. Sur le plateau, j’ai été très impressionné par le degré d’organisation qui régnait, et pourtant il s’agissait d’une production indépendante. Le soin apporté par l’équipe à tous les aspects de la production montre à quel point l’économie du cinéma est prise au sérieux aux états-Unis. L’argent est précieux, il faut le rentabiliser absolument. Le cinéma, ce n’est pas seulement de la poésie !

Quand un réalisateur fait appel à vous, est-ce pour véhiculer une idée particulière de l’homme italien ?
Sûrement, mais je ne veux pas savoir laquelle ! J’espère aussi qu’ils ne me choisissent pas seulement pour des questions de coproduction ! En règle générale, je pense que l’on fait appel à moi pour engager une collaboration, faire équipe, sans tenir compte de ma nationalité. Je crois également que certains acteurs traversent mieux les frontières que d’autres. En Italie, de nombreux acteurs français (comme par exemple Jean-Louis Trintignant, Philippe Noiret, Serge Reggiani ou Daniel Auteuil) ont été dirigés au cinéma par de grands réalisateurs italiens. Ils font partie du paysage national au même titre que les acteurs italiens. C’est l’Europe !

Votre deuxième film en tant que réalisateur, à corps perdus, a été prèsenté cette année à Cannes dans la section Un certain regard. La réalisation vous manquait ?
Oh oui ! Quand le roman de ma femme, Non ti muovere, est sorti en librairie, le succès a été immédiat. Et pour cause : l’histoire a touché beaucoup de personnes. Je me suis dit qu’il y avait, dans ce roman, un film à faire. J’ai écrit la première version du scénario seul, puis Margaret m’a aidé sur les versions suivantes. Pourquoi ce désir de réaliser ? Par pure mégalomanie. Par vanité aussi. Et puis pour changer un peu de peau. J’aime le travail d’équipe qu’entraîne la réalisation : l’écriture, la collaboration avec tous les techniciens qui font le film... J’apprécie cette interaction créatrice et sociale. Je me suis également essayé à la mise en scène de théâtre et cela me plaît.

Quels sont les jeunes réalisateurs italiens dont les films vous ont marqué récemment ?
Matteo Garrone et Vincenzo Marra. J’aime également le cinéma populaire, celui de Gabriele Muccino par exemple. Hélas, il n’existe pas encore de génération de grands réalisateurs comme celle que nous avons connue dans les années 50, 60 et 70. Cela viendra, j’espère. Mais la "reconstruction" des talents s’avère difficile. Le contexte de production est aujourd’hui plus dur qu’il n’était alors.

Le système “berlusconien” nuit-il, à votre avis, à cette “reconstruction” des talents italiens et à l’émergence d’un grand cinéma transalpin ?
Je crois que ce système n’affecte vraiment que les conditions de production, avec l’omniprésence de la télévision et de son schéma de pensée simpliste. En revanche, l’artiste est par nature un révolté. C’est sa mentalité. L’absence de films "politiques" tels que nous les avons connus dans les années 70 ne veut pas dire que les réalisateurs ne parlent pas de politique. Aujourd’hui, elle se place au niveau des individus et de l’intimité du couple ou de la famille. Les réalisateurs d’aujourd’hui me semblent plus concernés par la politique des relations humaines que par les idéologies. La véritable guerre n’est pas seulement en Irak, elle est aussi intime, amicale, amoureuse, familiale, professionnelle. Le film de Bellocchio, Le sourire de ma mère, l’a bien montré.

Vous étiez au festival de Venise. Avez-vous eu le temps de voir des films ?
Bien sûr ! J’y ai vu le dernier Mike Leigh, Vera Drake, magnifique. J’ai également beaucoup aimé le film d’Amenábar, Mar adentro, ainsi que celui de Wim Wenders, Land of Plenty. C’est mon tiercé gagnant.

Quel est le dernier film français que vous avez vu ?
Cela doit être Swimming Pool, de François Ozon, que j’ai trouvé très intéressant.

Propos recueillis par Agnès Catherine Poirier


vendredi 14 janvier 2005

“Je me suis mis à la réalisation par pure mégalomanie et aussi par vanité.”



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