| ENQUÊTE
La télé française
vue de létranger : un long processus de fiançailles
Longtemps, la production audiovisuelle
française ne dépassait pas le cadre de ses frontières,
faute de formats et de sujets adaptés aux marchés
internationaux. Pourtant, des succès mondiaux comme Sous
le soleil, Un coupable idéal ou Titeuf ont changé
limage dune production française encore trop
tiraillée, selon les acheteurs étrangers, entre goût
de lélitisme et nécessité de plaire au
plus grand nombre.
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Napoléon dYves Simoneau, une
des fictions françaises qui a séduit les acheteurs
internationaux (GMT Productions).
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Cest ladaptation directe dun programme français.
Elle fait depuis la mi-septembre un véritable carton daudience
sur la télévision publique canadienne chaque dimanche
soir avec plus de 2 millions de téléspectateurs. Dans
lémission, un animateur connu (en loccurrence Guy
A. Lepage, auteur et acteur de la version originale dUn gars,
une fille) interviewe des personnalités du show-business et
de la politique, reprenant ainsi le rôle tenu en France par
un certain Thierry Ardisson ! En achetant et en adaptant le format
de Tout le monde en parle, le talk-show diffusé chaque samedi
sur France 2, Radio Canada a réalisé la meilleure affaire
de sa rentrée 2004
Et démontré une nouvelle
fois que la production audiovisuelle française peut, elle aussi,
conquérir des territoires internationaux.
Lexportation sest ainsi soldée en 2003 par un chiffre
daffaires de 238 M€, en hausse de 3,8% par rapport lannée
précédente. Après la césure économique
provoquée par le 11 septembre 2001, les chiffres sont de nouveau
en hausse. Mais plus largement, les programmes français ont
donc réussi depuis dix ans à sortir de leur terrier
et convaincre de plus en plus dacheteurs étrangers. Les
raisons ? Il est vrai que la profession a (enfin) réussi à
se réunir pour parler, via TV France International et ses 160
sociétés membres, dune seule et unique voix sur
le marché international. Il y a également un avant et
un après Monte- Cristo. La fiction de Josée Dayan avec
Gérard Depardieu est en effet devenue en 1999 un événement
international, perçant même la forteresse américaine.
Pour la première fois, un gros budget et un casting international
avaient été initiés par le producteur Jean-Pierre
Guérin et une chaîne française, en loccurrence
TF1. Dautres avant lui avaient ouvert des brèches (Navarro,
Hélène et les garçons), dautres sy
sont depuis engouffrés (Napoléon, Sous le soleil et
plus récemment Titeuf ou Lodyssée de lespèce).
Dans le même temps, et ce nest pas un élément
négligeable, la profession semble conserver une excellente
cote damour sur les marchés mondiaux. Jaime
être en contact avec les vendeurs français, note ainsi
lune des responsables des acquisitions de la chaîne câblée
Bravo aux États-Unis. Ils savent insister, ce qui est essentiel
quand on se retrouve sur de grands rendez-vous comme le Mip ou le
Natpe où les sollicitations sont incessantes. Ils savent insister
mais avec mesure, contrairement aux Américains.
Alors que le Mipcom sapprête donc à décortiquer
ce fameux savoir-faire français lors dune journée
spéciale, il était intéressant dappréhender
à linverse la perception quont les acheteurs étrangers
de la production française. Si nous sommes de plus en
plus friands de programmes français, cest aussi parce
quil y a eu ces dernières années un véritable
effort sur la qualité et lefficacité de la production,
nous confiait il y a deux ans Pierre Roy, des chaînes canadiennes
Tele Astral. Il y a encore quelques années, les programmes
français privilégiaient trop lécriture.
Ce côté auteur les rendait trop souvent inexportables.
Larrivée dune nouvelle génération
de producteurs de télévision en France a largement fait
évoluer les choses. Aujourdhui, lécriture
est plus rapide, plus concise et la production est plus soutenue.
Deux ans plus tard, le discours est encore plus catégorique
: Il y a effectivement une évolution dans ce que la France
nous propose aujourdhui, considère Munzer Khair,
de Al Sayyar Art Productions en Syrie. Pour Wolfgang Herfurth, responsable
des acquisitions de la chaîne allemande ARD, il ny
a pas un programme ici ou là qui mérite le détour
mais bien la globalité de la production. Ce qui fait aussi
lattrait de la production française, cest sa diversité,
dans le contenu comme dans loffre et la commercialisation. Pour
lAllemagne, la France est devenue une source majeure. En 2003,
nous avons ainsi acheté des programmes auprès de 18
sociétés différentes.
Pour certains en revanche, et notamment pour les acheteurs de pays
francophones ou francophiles, lanalyse est différente.
Et vient rapidement poindre le syndrome du trop franco-français
ou encore dun manque daudace. Si le secteur de lanimation
échappe à ce reproche, la fiction et dans une moindre
mesure le documentaire nen sont pas exempts. Je ne crois
pas que la qualité de la production française se soit
davantage améliorée par rapport à dautres
pays, note la Québécoise Patricia Leclerc, de la Société
Radio Canada (SRC). Certes, des programmes comme Monte- Cristo, Napoléon
ou Lodyssée de lespèce ont marqué
les esprits. Mais, déjà à lépoque,
une série comme Les rois maudits avait connu un beau succès
au Québec. Je trouve ainsi que lon a du mal à
retrouver dans la fiction française la nouveauté, le
ton, les sujets et laudace de séries américaines
comme celles que produit HBO. Je ne sais pas si une production française
plus iconoclaste et osée sexporterait mieux. Elle serait
tout simplement meilleure.
Là encore, les manques observés dans nos programmes
reviennent dans toutes les bouches. Les téléfilms unitaires
demeurent difficilement exploitables à linternational
car trop franco-français. Que ce soit sur grand ou petit
écran, les films manquent de logique dans leur construction,
analyse Barbara Rodkiewicz des chaînes polonaises TVP 1, 2 &3.
Malgré ces petits défauts, le succès croissant
de la production audiovisuelle tricolore dans le monde est une vraie
réussite dans un environnement difficile. Le secteur des programmes
audiovisuels est en effet aujourdhui hautement concurrentiel
: les prix flambent sur les formats de télé-réalité
plus que sur les uvres originales, les méthodes se standardisent.
De plus, entre le câble et les plus gros diffuseurs hertziens,
léconomie des achats décrit un éventail
de plus en plus large. Lexplosion du nombre de chaînes
et donc des créneaux de diffusion a ainsi provoqué une
baisse des tarifs de vente alors que le travail de prospection reste,
lui, aussi cher quavant. On observe enfin un repli des chaînes
étrangères en prime time sur des programmes locaux et
fédérateurs : fiction nationale, sport et émissions
de flux. Dans ce contexte, lanimation française (désormais
très présente sur les chaînes américaines
comme Totally Spies sur Cartoon Network) et le documentaire (Lodyssée
de lespèce, même sil sagit dune
coproduction internationale) réalisent de belles performances,
les fictions se vendent en revanche avec plus de difficulté
à létranger. Dans ce contexte, les producteurs
et vendeurs français sont conscients du travail accompli et
de celui quil reste à faire. Pour Guy Knafo, directeur
général de 10 Francs Distribution il présentera
au Mipcom plusieurs documentaires dont Dune Lybie à lautre
ou Les eunuques américains , Lodyssée
de lespèce ou Napoléon ont été des
moteurs évidents pour le secteur. Malheureusement, on ne produit
pas assez ce genre de programmes. Il faut en effet des producteurs
en mesure de porter de tels projets. De plus, les chaînes françaises
ninvestissent pas comme elles le devraient. Il ne sagit
pas non plus forcément de singer la production américaine
pour vendre plus. Si nous nous mettons à les copier,
on se plantera, renchérit Jean-Pierre Bailly de MC4, producteur
notamment de séries documentaires comme La route des vins (52x52)
ou Les pierres précieuses. Il est évident que les producteurs
français ont eux-mêmes compris les défauts de
leurs productions pour progresser. Il faut penser aux marchés
internationaux mais pas seulement, au risque de se standardiser. Lune
des qualités de la production française, cest
aussi dêtre affectueuse avec les personnages et les sujets
quelle traite sans pour autant être exagérément
didactique.
Dans une jolie pirouette, Wolfgang Herfurth de la chaîne allemande
ARD fait en conclusion un parfait résumé de la production
française. Ce que les Allemands pensent être un
défaut dans un de vos programmes peut savérer
une qualité dans un autre pays. Par exemple, les fictions françaises
sont pour nous trop bavardes. Mais dans le même temps, cest
le fait que ce soit des Français qui parlent qui leur donnent
au final tout leur charme !
Fabrice Leclerc
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