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ENTRETIEN
DU FILM FRANCAIS
Jean-Xavier
de Lestrade
Réalisateur et producteur
Trois ans après Un coupable idéal,
Oscar du meilleur documentaire, le réalisateur-producteur
Jean-Xavier de Lestrade revient avec une uvre exceptionnelle
: Soupçons (The Staircase), un polar du réel
dune construction et dun format inédits (8 x
45), pour un budget de 1,4 ME, diffusé dès le
7 octobre sur Canal+.
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Soupçons (The Staircase) nous plonge dans
une affaire judiciaire dans laquelle un écrivain en vue de
Durham (Caroline du Nord) est accusé du meurtre de sa femme
retrouvée morte au pied dun escalier de leur domicile.
Comment avez-vous eu vent de cette affaire qui connaîtra de
multiples rebondissements ?
Suite au Coupable idéal, la chaîne américaine
HBO mavait demandé de refaire un film sur le même
principe. Cest-à-dire, traiter dun fait divers
criminel qui soit assez représentatif de létat
de la société. Jétais daccord à
condition que ce soit une affaire complètement différente.
Demblée, jai voulu raconter une histoire dans
laquelle le suspect se retrouverait accusé davoir tué
une personne quil aimait. Un jour, notre productrice américaine,
Allyson Luchak, nous a parlé dun écrivain blanc,
assez riche, Michael Peterson, vivant en Caroline du Nord et qui
était accusé davoir tué sa femme. Selon
son avocat, les apparences laccusaient mais il était
a priori innocent.
En quoi cette affaire pouvait être intéressante
pour vous ?
Au-delà du mystère policier Michael Peterson
a-t-il ou non tué sa femme ? , la question était
en effet de savoir ce que nous pouvions raconter sur la société
américaine. Ce qui a déclenché le désir
de faire le film, cest que jai très vite eu le
sentiment que laccusation poursuivait Michael Peterson, non
pas parce quelle avait des éléments matériels
concrets, mais en raison de ce qui avait été découvert
dans son ordinateur la nuit de la mort de Kathleen : des photos
pornographiques homosexuelles et des mails échangés
avec un prostitué. Cest cette histoire de bisexualité
qui a fait basculer lenquête. Au fond, dans cette affaire,
sopposent dune certaine manière deux visions
diamétralement opposées de la vie qui recoupent le
débat présidentiel actuel aux États-Unis :
dun côté, Michael Peterson, un homme libéral,
très cultivé et très ouvert qui a beaucoup
voyagé en Europe et en Orient, et de lautre, le procureur
qui représente la société américaine
défendant des valeurs très binaires : cest blanc
ou noir.
Comment avez-vous alors convaincu Michael et son avocat, mais
également le procureur, dêtre filmés ?
Si nous avons pu ne serait-ce que les rencontrer, cest
grâce à lOscar dUn coupable idéal
quils navaient pas vu mais dont ils connaissaient lexistence.
Après lavoir visionné, ils nous ont donné
leur accord, alors quils avaient refusé toutes les
demandes des autres chaînes.
Était-ce ensuite difficile à mettre en place ?
La procédure pour les autorisations est plus lourde
quen France. Le contrat que nous avons signé avec lavocat
comporte une trentaine de pages. La première condition était
par exemple de ne montrer aucune image avant la fin du procès.
Comment avez-vous alors abordé le tournage ?
La deuxième fois que je suis retourné en Caroline
du Sud, jai passé une journée avec Michael durant
laquelle on parlé de tout, de sa vie, de ce que je souhaitais
faire et du type de relation que voulais avoir avec lui. Quand on
va filmer quelquun qui se trouve pris dans un tel drame personnel,
la première question que lon se pose, cest comment
éviter dêtre dans la position dun voyeur.
Il faut trouver la bonne distance. Et ce nest possible, selon
moi, que si on construit une relation en dehors de la caméra.
On ne peut pas être là juste dans le but de filmer.
En même temps, je noccultais jamais le fait quil
avait peut-être commis un acte terrible. Dailleurs,
je ne lui ai pas dit Je suis convaincu que vous êtes
innocent mais Je vous considérerai comme tel
parce quon ne ma pas démontré que vous
êtes coupable.
Avez-vous eu recours à un dispositif particulier pour
filmer ?
Pour les séquences avec Michael dans sa maison, le travail
de lavocat ou du procureur, on filmait avec léquipe
la plus réduite possible. Une chef op, Isabelle Razavet,
lingé son, Yves Grasso, et moi. Pendant le procès,
cétait un peu plus compliqué. Dans la salle
daudience, où nous filmions à deux caméras,
ou trois selon les jours, on a dû construire une sorte de
petite cage en bois pour cacher lune dentre elles, placée
juste à côté des jurés. On ne voulait
pas que notre présence soit trop évidente pour eux.
À ce moment-là, nous étions alors sept, on
a filmé trois mois et demi pour, au final, 670 heures de
rushes ! À lissue du procès, qui ne devait durer
que cinq semaines, jai compris que si je voulais dépasser
le stade de lenquête et entrer dans la complexité
des choses, je ne pourrais pas faire le film en 1 h 45. En discutant
avec les monteurs, Sophie Brunet et Jean-Pierre Bloc, je suis arrivé
à la conclusion que le bon format était 8 épisodes
de 45 minutes. Au total, le montage aura duré un an.
Comment a réagi Canal+ quand vous avez évoqué
un film de 6 heures et non plus 1 h 45 ?
Christine Cauquelin [directrice des Documentaires de la chaîne,
ndlr] a dabord ouvert de grands yeux
Sans pour autant
dire non. Quatre semaines plus tard, elle nous a donné le
feu vert. Je lui tire mon chapeau de nous avoir offert, à
larrivée, quatre soirées de prime-time pour
une série qui porte sur la vie réelle, sans combats
de gladiateurs, ni explosions de volcans, ni images de synthèse.
Cest finalement une chance que France 2, à qui vous
aviez initialement proposé le projet lait refusé
?
Par fidélité et par logique, il était
pour moi tout à fait naturel que France 2, avec qui nous
avions fait Un coupable idéal, soit notre partenaire. La
chaîne était dailleurs partante jusquau
moment où il a fallu négocier une certaine marge de
manuvre, le contrat mettait du temps à se signer. Le
producteur, Denis Poncet et moi-même avons alors décidé
dappeler Canal+ qui a immédiatement réagi. De
la même façon, les choses traînant avec HBO,
nous avons travaillé avec ABC où la diffusion de la
version de 2 heures a rassemblé, le 22 juillet, en prime-time,
7 millions de foyers, soit 30% de plus que laudience habituelle
dans cette case.
Que pensez-vous du docu-fiction auquel vous faisiez précédemment
allusion ?
La question est : est-ce encore du documentaire ? Quand cest
Lodyssée de lespèce, oui, mais quand on
voit comment les Anglo-Saxons se sont emparés du genre pour,
à mon sens, faire de laudience, plus quenrichir
le public, je nen suis pas sûr. La première qualité
dun documentaire est, selon moi, de susciter une interrogation
chez le téléspectateur. Maintenant, il ne faut ni
être naïf, ni sarc-bouter sur des principes trop
dogmatiques. Si lon veut que le documentaire touche un large
public, on doit lui raconter une histoire construite sur un mode
un peu fictionnel. Cest ce que nous avons essayé de
faire en travaillant avec des monteurs de fiction et en utilisant
les ressorts de la dramaturgie. Sans pour autant faire de concessions.
Il ny a dans Soupçons aucune image de fiction. Nous
avons tourné ce qui se présentait. La rigueur et léthique
sont là.
Pensez-vous à une sortie en salle ?
Nous y réfléchissons mais vu la longueur du film,
il faudrait faire un montage un peu différent.
Quelles sont vos envies aujourdhui ?
Il y a de fortes chances que mon projet de film soit une fiction.
Le documentaire tel que jai envie de le faire, cest-à-dire
filmer une histoire au moment où elle se passe, demande une
énergie et une exigence épuisantes. On a toujours
peur de rater quelque chose, et au final, on nest jamais content.
Propos recueillis par Emmanuelle Miquet
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