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ENTRETIEN
DU FILM FRANCAIS
La
Chine du XIXe siècle pose les mêmes questions que lIrak
en 2004
Vingt-cinq ans après sa Palme dor
pour Larbre aux sabots, le dernier maître du néo-réalisme
italien continue denchanter son public. Son nouveau film,
En chantant derrière les paravents, en salle le 15 décembre
en France, est une fable qui retrace les aventures dune pirate
chinoise au XIXe siècle.
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Ermanno
Olmi Réalisateur |
En chantant derrière les paravents est
ladaptation dune fable chinoise. Vous aimez beaucoup
les contes.
Oh, oui. Petit garçon, les femmes de ma famille me racontaient
des histoires merveilleuses, comme celle-ci. La veuve Ching était
la plus grande pirate de tous les temps avec, sous ses ordres, des
milliers de jonques et près de 100 000 flibustiers, hommes,
femmes et enfants. Extraordinaire stratège, elle régnait
en maîtresse sur la mer de Chine et le fleuve de la Perle.
Elle se faisait payer cher sa protection aux commerçants
et aux villageois des villages côtiers. La veuve Ching nest
devenue pirate quà la mort de son mari adoré,
empoisonné par les sbires de lEmpereur. Cest
un peu par amour et pour venger la mémoire de son mari quelle
a choisi la guerre contre les puissants du pays. Un grand poète
chinois, Yuentsze Yunglun, a consigné les aventures de la
veuve Ching dans un poème épique publié pour
la première fois à Canton dans les années 1830.
Mon film est une tentative dadaptation de ce poème.
La phrase en chantant derrière les paravents,
titre pour le moins énigmatique de votre film, est dite à
un moment où lon sy attend le moins...
Oui, cest une façon de respecter la nature même
de la fable chinoise originale qui fonctionne par allusions et par
images. Celles-ci finissent par faire sens, seulement à la
fin du récit. Mon film est loin dêtre un polar
mais il fonctionne également par énigmes successives.
Pourquoi raconter cette histoire aujourdhui ?
Regardez ce qui se passe dans le monde aujourdhui. Que
lon soit en Chine au XIXe siècle ou à Bagdad
en 2004, on est en droit de se poser les mêmes questions.
Pourquoi ne pas faire la paix ? La veuve Ching a, elle, la grande
sagesse, daccepter enfin la paix que lui propose lEmpereur
chinois. Aujourdhui, on se demande si nos chefs dÉtat
sont vraiment intéressés par la paix, ou sils
ne se servent pas plutôt de la guerre pour mieux appuyer leur
pouvoir de manière de plus en plus autoritaire en bafouant
tous les jours un peu plus nos libertés civiles. Ils disent
nous protéger des menaces extérieures mais ils laminent
en fait un peu plus la cohésion sociale de nos vieilles démocraties.
Ils jouent un jeu de séduction et de peur, à mon avis,
très dangereux.
En chantant derrière les paravents est une ode à
la femme et un manifeste pour la paix ?
Oui, et cest dailleurs également la conclusion
du poète chinois : la femme joue un rôle central dans
la paix. La femme, tout comme la paix, est une des clés du
bonheur de lhumanité. Les voix des femmes dans les
maisons, leurs chants, représentent vraiment à mes
yeux lharmonie universelle. Aujourdhui, pourtant, même
dans nos démocraties, le chant des femmes dans les maisons
est remplacé par le bruit de la télévision.
Je ne crois pas que ce soit un progrès.
Vous avez tourné cette fable chinoise au Monténégro
!
Oui, sur un très beau lac au Monténégro.
Mes seules exigences de production ont été la construction
de trois navires de pirates chinois. Mon seul luxe. Nous avons tourné
le reste, toutes les scènes du bordel chinois et du théâtre
dans un studio. Il ne sagit évidemment pas dune
retranscription historique minutieuse, au contraire. Il mimportait
de montrer la Chine telle que les Occidentaux se limaginent.
Cest une Chine rêvée que jai trouvée
sur ce lac monténégrin, pas une Chine réelle.
Et dans le rôle de la veuve Ching, Jun Ichikawa, une comédienne
japonaise italophone !
Bien sûr ! Jun vit en Italie où elle travaille
beaucoup au théâtre et à la télévision.
Les autres acteurs sont tous italiens, dorigine asiatique.
Là encore, il ne sagissait pas de tourner avec des
acteurs chinois en mandarin. Dans une fable, nous ne sommes pas
tenus à la vérité historique, seulement à
la sincérité du propos et des sentiments. Cest
ce que jai essayé de faire.
Et Bud Spencer dans le rôle du vieux capitaine qui nous
raconte cette histoire. Comment vous est venue lidée
de lui proposer ce rôle ?
Assez naturellement. Lhistoire commence dans un bordel.
Ce bordel est en fait comme une université de la vie, un
lieu où lon apprend la vérité du monde.
Un jeune étudiant croit assister à une conférence
de cosmologie mais est accueilli par une prostituée. Au même
moment, sur la scène de bordel-théâtre, un vieux
capitaine, Bud Spencer, lui raconte lhistoire de la veuve
Ching. Cest un conte pour enfants et Bud est un grand enfant
: le choix ma semblé tout à fait logique.
Ce film est une coproduction franco-italienne familiale...
Oui, Luigi Musini la produit, et la Rai, Roberto Cicutto
de Mikado, Pierre Grise, Lakeshore Entertainment, ainsi que France
2 Cinéma lon financé. Quant à la famille,
en effet, mon fils Fabio Olmi a assuré la photographie du
film, tout comme sur Le métier des armes. Il avait dailleurs
été le monteur de La légende du saint buveur
en 1988.
Au début des années 1980, vous avez créé
avec Mario Brenta une école de cinéma, Ipotesi, à
Bassano. Où en sommes-nous aujourdhui ?
Le principe est toujours le même : offrir aux jeunes
cinéphiles désireux de se confronter à la réalité
de la fabrication dun film, un espace de rencontres, un lieu
déchanges mais aussi un véritable atelier de
création pratique. Ipotesi nest pas une école
comme les autres avec des frais de scolarité et un cursus
strict. Cest plutôt une coopérative, une association
où lexpérience est transmise aux plus jeunes.
Cinq longs métrages sont ainsi sortis de lécole
comme Il giorno del falco de Rodolfo Bisatti présent à
la Mostra de Venise en septembre dernier. Ipotesi cest notre
laboratoire de cinéma civique !
A 74 ans, vous semblez aimer le cinéma plus que jamais.
Quand je fais un film, je suis comme un enfant, je suis très
heureux. Pour moi, le cinéma, cest ça : faire
partager son bonheur aux spectateurs. En espérant quil
y prendra autant de plaisir.
Propos recueillis par Agnès Catherine
Poirier
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