| ENQUÊTE
Vive les nouvelles séries de
52!
Alors que le format dun peu moins dune
heure prend place sur le devant de la scène au détriment
du traditionnel rendez-vous de 90 et à loccasion
du Festival du film de télévision de Luchon, qui a
dailleurs inclus une nouvelle série de 6 x 52
dans sa sélection, diffuseurs, producteurs, auteurs et réalisateurs
sexpriment sur les implications dune telle évolution.
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Clara Sheller, ou le désordre amoureux,
une série de 6 x 52 pour France 2,écrite
par Nicolas Mercier et produite par Joëy Faré
(Scarlett Productions).
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Depuis deux ans environ, la fiction française
connaît une mutation en profondeur. Voulue par les diffuseurs,
les producteurs, les auteurs et les réalisateurs, pour une
fois unis dans le même désir de changement, cette transformation
est une des conséquences de lévolution du PAF
depuis une dizaine dannées. Larrivée des
nouvelles chaînes du câble et du satellite, la montée
en force dinternet et du téléphone portable
ou lengouement grandissant pour le DVD ne sont que quelques-uns
des nouveaux loisirs qui concurrencent les chaînes généralistes
et les obligent à réfléchir aux façons
de captiver lattention de leur public, notamment celle des
jeunes. De nouveaux programmes plus proches des préoccupations
des moins de 30 ans ont donc vu le jour, dont la téléréalité
qui a provoqué le bouleversement que lon sait dans
les grilles des chaînes privées françaises,
mais aussi des docusoaps et des docudramas qui ont régénéré
le genre du documentaire, le rendant plus accessible aux jeunes
générations. Programme phare des chaînes pendant
de nombreuses années, la fiction française na
pas échappé à cette remise en question. Ses
audiences vieillissantes et ses coûts importants cest
souvent le programme le plus cher de la télévision
ont provoqué une réflexion de fond dans les
instances dirigeantes des chaînes. Comment rajeunir le public
des téléfilms sans perdre ses adeptes plus âgés
? Et surtout : comment faire des séries dans lair du
temps, capables de concurrencer les meilleurs programmes américains,
sans toutefois payer une facture démesurée ? Les réponses
du monde de la fiction ont été multiples et, dans
lensemble, créatives. Elles incluent, par exemple,
larrivée de nouvelles formes de téléfilms,
inspirés de la réalité ou de lhistoire
proche et qui empruntent des techniques au documentaire (cf. FF
n°3063). Une autre riposte réside dans la production
et larrivée prochaine de séries de 52
à lécran, dans la plupart des cas feuilletonnantes,
et différentes dans le ton, lécriture et le
genre des sujets abordés dans les quelques séries
de ce format déjà existantes. Fait remarquable, toutes
les chaînes généralistes, sans exception, ont
décidé de prendre le virage du 52, à
commencer par France 2, précurseur en ce domaine avec notamment
P.J., une série déjà vieille de dix ans. Mentionnons
aussi Canal+, qui a démarré une politique de fiction
il y a deux ans avec larrivée de Fabrice de la Patellière,
et qui a demblée adopté le format de 45
ou de 52 pour ses séries. La chaîne cryptée,
dont laudience reste assez ciblée, nest cependant
pas confrontée aux mêmes enjeux que les hertziennes.
Des projets à foison
À France 2, lancienne directrice de la fiction,
Laurence Bachman, a donné limpulsion à la production
de nouvelles séries de 6 x 52 il y a près de
deux ans. Mouvement que Perrine Fontaine, lactuelle dirigeante
de lunité, sest empressée de confirmer
dès sa nomination. Les séries de 52 sont
intéressantes parce quelles permettent de systématiser
le rendez-vous sur potentiellement six, voire douze semaines de
suite, et que cest la véritable spécificité
et la grande force de la télévision par rapport au
cinéma, explique-t-elle. Destinées, a priori,
à une nouvelle case du mercredi soir, la chaîne envisage
de diffuser, soit deux épisodes dune même série
à la suite lun de lautre pendant trois semaines,
soit de diffuser deux épisodes de séries différentes
lune après lautre pendant six semaines. Parmi
les séries prêtes à diffuser, Clara Sheller
est un bon exemple de ce nouveau genre de fiction. Le sujet, celui
dune jeune femme vivant en colocation avec son meilleur ami,
homosexuel, étant résolument moderne et lécriture,
à en croire la productrice, Joëy Faré, très
personnelle. Nicolas Mercier a fait un formidable travail
dauteur en sinspirant parfois dévénements
tirés de sa propre vie. Quand nous avons commencé
à travailler sur ce projet, nous navions pas déchéance,
mais un soutien total de Laurence Bachman. Ce qui nous a donné
une grande liberté, décrit-elle. Selon elle,
le 52 correspond parfaitement au ton de la série. Il
y a une vraie adéquation entre la tonalité de lhistoire,
lambition du projet, son propos et son format. Cest
une comédie sentimentale et, comme pour toutes les comédies,
son écriture se doit dêtre rythmée et
légère.
Pour Nicolas Mercier, qui a appris les techniques décriture
du 52 avec Sous le soleil, quil décrit comme
une excellente école, le format est très
stimulant pour la création. Je ladore
Il
a beaucoup moins de temps morts que le 90 mais cest
aussi un vrai format de télévision, qui fait appel
au désir du téléspectateur de manière
assez érotique, en le laissant à chaque épisode
un peu sur sa faim.
Scarlett a plusieurs autres projets de 6 x 52, ayant notamment
répondu à lappel doffres de France 3 avec
une idée sur la vie dune chorale, dans le genre thriller,
baptisée pour le moment Plein chur, et écrite
par Anne Landois, Sophie Kovess-Brun et Erwann Augoyard. Autre offre
: un synopsis dont les héros sont des animateurs dune
radio locale avec Magali Richard Serrano et Bénédicte
Achard à lécriture.
Le directeur de la fiction de France 3, Patrick Péchoux,
a reçu plus de 120 propositions suite à cet appel
doffres lancé en novembre pour des séries de
52 feuilletonnantes (cf. FF n°3071), signe évident
de lenthousiasme du milieu de la production. Jai
été surpris par le nombre élevé de réponses.
On sattendait plutôt à en recevoir entre 50 et
100. Ce sont des projets très variés et séduisants,
dans leur ensemble. Il y a beaucoup de miniséries bouclées,
indique-t-il. Sur ce nombre, Patrick Péchoux et son équipe
de conseillers devront en sélectionner 12. Il prévoit
de faire part de sa décision autour du 15 mars. Il pense,
a priori, plutôt privilégier les séries non
bouclées et imagine donner le coup denvoi des tournages
en début dannée 2005. Pour ce qui est de leur
diffusion, la chaîne nenvisage pas, dans limmédiat,
de créer de nouvelles cases. Nous sommes plutôt
dans une logique dalternance avec les séries de 90
existantes, dans une perspective de saisons, précise-t-il
Contrairement à France 3, TF1 a décidé de passer
une commande directe à Alma Productions, sa filiale, et à
Auteurs Associés. Ce sont deux pilotes de 6 x 52,
non bouclés, avec des multiples héros, dans lesprit
des séries américaines telles que FBI portés
disparus ou Les experts. Pour vous donner un exemple, celle dAuteurs
Associés se situe dans une brigade de recherche de la gendarmerie
nationale, décrit le directeur de fiction de la chaîne,
Takis Candilis. Les deux séries seront vraisemblablement
tournées fin 2005, pour une diffusion en 2006.
M6, pour sa part, est la seule chaîne qui développe
pour linstant des séries daccess en 52,
mis à part, bien sûr, lexception notable de Sous
le soleil sur TF1. Parmi elles, Léa Parker (Et Associés),
actuellement en cours de production dune deuxième saison,
et Faites comme chez vous, une sorte de sitcom adaptée dune
série espagnole (cf. encadré). Bien que la chaîne
diffuse aussi quelques séries de 52 en prime time (cf.
encadré), M6 a décidé de plutôt privilégier
le 90 pour cette partie de soirée. Nous sommes
dans une logique de recherche de nouvelles écritures et de
héros différents de ceux des autres chaînes.
Comme la majorité des auteurs, en France, a une plus grande
culture du 90, on sest dit que demander autant dinnovation
dans lécriture tout en ne faisant que du 52 serait
attaquer le problème du mauvais côté. Créons
déjà de vraies séries innovantes identifiées
à la chaîne en 90, quitte à passer ensuite
au 52 de manière plus massive, explique le directeur
de la production de M6, Nicolas Coppermann.
Même Arte, pourtant la chaîne du téléfilm
unitaire de 90 par excellence, est aussi en train de satteler
à un projet de série de 4 x 52, Les contes de
lendroit, inspirée de lunivers de lécrivain
yiddish, Isaac Bashevi Singer. Lhistoire va plutôt
dans le sens du 52 et je suis convaincu quil faut sy
préparer même si, au niveau des cases de fiction actuelles,
nous navons pas de place pour une série de ce genre
et que nous ne pourrons vraisemblablement pas changer la programmation
avant la saison 2006-2007, indique le directeur de lunité
fiction de la chaîne franco-allemande, François Sauvagnargues.
Car réaménager les cases horaires est une aventure
très compliquée. Toutes les chaînes généralistes
le reconnaissent. Leurs grilles ont été bâties
sur le format de 90 et cest dailleurs une des
raisons invoquées pour expliquer pourquoi la mise en place
prend parfois un peu plus de temps que prévu. Cest
un vrai problème car il faut trouver de la place. Ce qui
veut dire que certaines choses ne pourront plus être diffusées,
admet François Sauvagnargues.
Le coût réduit du 52
Si le format de 52 ouvre de nouvelles perspectives créatives
et permet par son écriture rythmée de sadresser
à un public plus jeune, féru de séries américaines,
il nen demeure pas moins que le genre a dautres avantages
pour les chaînes, notamment économiques. Tout dabord,
un épisode de 52 bénéficie, en général,
dun budget moins important quun épisode de 90,
ne serait-ce que parce que sa durée est plus courte. À
titre de comparaison, le budget moyen dun épisode de
P.J. sur France 2 revient à 700 000 E. Ce qui est environ
un tiers de moins quun épisode de série de 90.
Un des auteurs de la série, Jean-Luc Nivaggioni, qui vient
de terminer lécriture de lépisode 101,
a touché entre 25 000 et 30 000 E, alors quil gagne
entre 35 et 45 000 E pour un épisode long. Selon Joëy
Faré, cette économie se justifie à partir du
moment où on a affaire à une série récurrente,
qui utilise les mêmes décors, comme le commissariat
de police de P.J. Mais ce nest pas le cas de Clara Sheller.
Nous avons créé une série glamour, qui se passe
à Paris, notamment dans le Marais, et cela coûte cher,
déclare-t-elle. Or le budget accordé par France 2
était justement calqué sur celui de P.J. Sans une
aide assez importante du CNC, la productrice aurait eu de la peine
à terminer son projet. Nous avons tourné chaque
épisode en 11 jours. Les comédiens nont eu aucun
droit à lerreur, ajoute-t-elle.
Pour sa part, TF1 déclare fermement vouloir accorder de vrais
moyens à ces nouvelles séries. On ne va pas
les sous-financer. Il nest pas question de produire des intrigues
simplistes, avec des décors récurrents, affirme
Takis Candilis. Chez France 3, Patrick Péchoux reconnaît
que ces séries permettront peut-être de faire certaines
économies déchelle à long terme, mais
il insiste que ce nest pas ce qui a poussé la chaîne
à se lancer dans laventure du nouveau format. Notre
conviction profonde est que le 52 permet détendre
le terrain de création de la fiction, dexplorer des
personnages sur la durée et de les faire évoluer contrairement
aux héros assez immuables de la série de 90.
Même discours concernant linterlude publicitaire entre
deux épisodes de 52, pourtant clairement une nouvelle
source de financement pour les chaînes. Cela na
pas déterminé notre décision. Cest un
avantage de plus qui nous permet de contrebalancer la peur de linconnu,
argumente le directeur de lunité fiction de France
3. Car, comme il le souligne, la chaîne est obligée
de sengager sur six épisodes, ce qui signifie quelle
encourt un potentiel échec daudience sur plusieurs
soirées, dans le cas où la série ne fonctionne
pas. Ceci dit, laspect plus exportable du format, comparé
à celui de 90, est une considération importante
pour la chaîne. Si le producteur arrive à mieux
exporter ses fictions, il aura une plus grande capacité de
financement, ce qui est intéressant pour nous, car cela induira
une prime à la qualité du programme, admet-il.
Chez M6, on reconnaît que la coupure publicitaire possible
entre les épisodes de 52 est une motivation pour adopter
le format, même sil nest pas question dorienter
la politique de fiction en fonction de cela. Sur le 90,
on a droit quà une seule coupure de publicité,
alors quavec plusieurs épisodes de 52, la chaîne
pourra potentiellement en programmer trois, ce qui est un réel
avantage financier. Mais noublions pas quil y a un vrai
risque que les téléspectateurs aillent sur une autre
chaîne après la pause, indique Nicolas Coppermann.
Les diffusions des 52 existantes confirment et infirment,
à la fois, cette analyse. France 3 qui a mis à lécran
sa première tentative de SOS 18 en format de 52, le
mardi 18 janvier, a enregistré étonnamment peu de
perte daudience entre le premier et le deuxième épisode.
En effet, le premier épisode avait une PDM de 20,5%, comparé
à une PDM de 19,7% sur le deuxième, soit une déperdition
de seulement 300 000 téléspectateurs. Il nen
est pas toujours ainsi, cependant. En 2004, la PDM moyenne de la
première série sur la Deux le vendredi soir est de
23,8%, comparé à 22,1% pour le second rendez-vous
de 52, soit une perte daudience de 1,08 million dadeptes.
En dépit de ces quelques risques, il semble pourtant bien
que le glas a sonné pour la plupart des séries de
90, même si le téléfilm unitaire ou la
minisérie ont encore de très beaux jours devant eux.
À France 2 et à France 3, on propose à peu
près la même solution. Garder à lécran
quelques séries fortes et emblématiques de 90,
surtout celles qui ont un capital dépisodes important
à leur actif, comme Louis la Brocante ou Maigret (cf. FF
n°3081). Toutes les autres séries seront probablement
condamnées ou recyclées en 52, comme cela a
déjà été le cas avec SOS 18 sur France
3. À TF1, on reste un peu plus prudent, car les séries
récurrentes de 90 sont plus nombreuses que sur les
autres chaînes (cf. entretien p.14).
Problèmes dauteurs
Face à cette déferlante du 52 sur toutes
les chaînes, certains réalisateurs et auteurs, qui
pourtant réclament une plus grande variété
de formats en fiction télévisée, tirent une
petite sonnette dalarme. Je ne suis pas contre le format
en soi, jai dailleurs réalisé plusieurs
séries de 52 dont Papa Poule. Je crains cependant que
les chaînes en profitent pour produire une fiction saucissonnée
au rabais. On sait aussi limportance de limpact de la
coupure publicitaire sur lécriture dune série,
comme Patrick Lelay la lui-même reconnu récemment,
prévient Roger Kahane, copresident du groupe 25 Images. Il
précise aussi que les séries de 90 continuent
à obtenir des audiences importantes et sont aimées
du public. Selon Jean-Luc Nivaggioni, le risque de plus grand formatage
peut-être évité soit en ayant recours
à plusieurs auteurs, avec un directeur artistique fort comme
Frédéric Krivine la été sur P.J.
ou en employant des scénaristes individuels avec des univers
très personnels comme Nicolas Mercier.
Mais cest peut-être là où le bât
blesse à en croire certains diffuseurs et producteurs
qui préfèrent ne pas être cités, il manque
à lheure actuelle en France des auteurs capables de
créer le genre de fiction innovante que tout le monde veut
initier. Selon Nicolas Mercier, il sagit du problème
de la poule et de luf. Les diffuseurs ont creusé
leur propre tombe en exigeant une fiction archiformatée pendant
des années. Il y a donc un manque de confiance entre les
scénaristes et les diffuseurs et il faut dabord la
rebâtir.
On est en effet en droit de se demander si les chaînes ne
mettent pas la charrue avant les bufs en demandant de linnovation
sans pour autant mettre le scénariste plus au centre du processus
créatif. Une telle réorganisation impliquerait, entre
autres, de revoir la façon de rémunérer la
profession qui, pour linstant, ne touche que des droits dauteur.
Une piste tient peut-être à ce nouveau fonds dinnovation
que les sociétés dauteurs, de réalisateurs
et de producteurs, rassemblées sous le sigle commun du Trio,
négocient avec le CNC. Une autre solution serait de payer
des cachets un peu moins importants à certaines stars au
profit des scénaristes. Un mouvement peut-être déjà
amorcé chez certains diffuseurs.
Catherine Wright
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