ACCUEIL < ENTRETIEN > ARCHIVES

ENTRETIEN DU FILM FRANCAIS

Éric Névé, producteur, et Frédéric Schoendoerffer, réalisateur et producteur.

Associés pour la première fois en production, Éric Névé et Frédéric Schoendoerffer réveillent le film d’espionnage autour du couple le plus glamour du cinéma français : Vincent Cassel et Monica Bellucci. Le producteur et le réalisateur d’Agents secrets lèvent le voile sur la gestation et la fabrication de cette production de 15 Me montée en toute indépendance… Sur les écrans le 31 mars.

 
   

Après Scènes de crimes, au budget conforme à un premier film, avez-vous été impressionné de vous retrouver à la tête d’une production de 15 Me, avec Vincent Cassel et Monica Bellucci ?
Frédéric Schoendoerffer : Oui, bien sûr. Mais bizarrement, je n’ai ressenti réellement le poids du projet que la veille du tournage. Pendant la préparation, il y avait tellement de choses auxquelles il fallait penser et de problèmes à résoudre. Mais, à la veille du jour J, j’étais assez intimidé. 15 Me, Vincent Cassel, Monica Bellucci, André Dussollier, Charles Berling… Ce n’est pas mal pour un jeune réalisateur, en effet. J’avais bien conscience qu’il ne s’agissait pas d’être ridicule ! Mais une fois dans l’aventure, on se pose moins ce type de question. Il faut faire face, c’est tout. Faire un film, c’est comme sauter en parachute. Le plus dur, c’est franchir la porte et se jeter. Concernant Monica et Vincent, c’est très agréable de travailler avec des professionnels de ce niveau. J’aime les acteurs en général, et tout particulièrement les “vedettes”. Ce n’est pas par hasard si elles sont devenues des pointures.

Comment avez-vous réussi à les réunir ?
F.S. : C’était une idée d’Éric.Le premier acteur que j’ai rencontré pour le film, c’est Monica. Le casting n’a pas duré très longtemps…
Eric Névé : J’avais déjà travaillé avec eux sur Dobermann. C’était le début de la carrière de Monica en France, mais on voyait déjà quelqu’un de très sérieux, d’organisé, de travailleur. Je m’étais dit alors qu’elle aurait sûrement un jour l’envie, et l’opportunité, de jouer un rôle qui ne reposerait pas uniquement sur son physique. Elle en avait déjà la capacité d’actrice et de femme. J’y ai repensé pour Agents secrets, j’en ai parlé à Frédéric…
F.S. : Je ne la connaissais pas. J’ai eu un véritable coup de foudre professionnel, sans aucune ambiguité. Comme si je m’étais pris une claque. J’ai découvert une personne très intéressante, intelligente. Ensuite, je me suis dit : “J’espère qu’elle va accepter”, car ce n’est que mon deuxième film. De plus, Scènes de crimes ne mettait en scène que des garçons. Quand vous travaillez avec une femme, d’autres rapports s’installent. Quoi qu’il en soit, son accord a été une chance incroyable, c’est certain.
E.N. : Puis quand Vincent est “rentré” de Blueberry, on lui a proposé ce rôle, qu’il a accepté immédiatement. Tout s’est alors précipité. On a bénéficié d’un concours de circonstances très favorable : parvenir à faire travailler deux stars aux plannings très compliqués, c’est quasi unique !
F.S. : Et que ça leur plaise à tous les deux. Dans ce métier, la chance est un élément très très important. Monica et Vincent sont la chance d’Agents secrets !
E.N. : Une chance pareille, non seulement vous ne la refusez pas, mais vous ne cessez de dire merci (rires).

Quelle est la vraie nature de la relation entre les deux personnages principaux ?
F.S. : Je trouvais intéressant de raconter une histoire d’amitié entre un homme et une femme, où il n’y ait pas de sexualité, si ce n’est inconsciente.
E.N. : C’est un nouveau concept : l’érotisme de l’inconscient. On peut tout imaginer à la fin…
F.S. : Le fait qu’ils soient un vrai couple dans la vie donnait une puissance supplémentaire à ce principe.

Se sont-ils sont beaucoup impliqués ?
F.S. : Ils se sont mis au diapason, ils ont joué le jeu. Vincent a tenu à faire de la chute libre pour le film. Artistiquement, il valait mieux le faire avant le tournage, ce qu’on a fait, alors qu’il aurait été plus sage de le faire à la fin. Quand un acteur est capable de faire ça, c’est qu’il reste encore une petite part de rêve, de folie dans le cinéma, qu’il faut préserver. Tous les acteurs du film ont été un soutien de toutes les heures : Todeschini, Dussollier… Et puis la fleur que Charles Berling nous a faite, avec la scène d’ouverture…

Après Scènes de crimes, comment est né Agents secrets ?
Éric Névé : C’est Frédéric qui avait envie de faire un film d’espionnage, et cela rejoignait un de mes désirs. Mais on ne lance pas ce genre de projet à partir de rien. Un producteur doit trouver à la fois le désir d’un réalisateur et un angle intéressant et nouveau pour aborder le sujet.

D’autant que film d’espionnage n’est pas le plus en vogue dans le cinéma français...
E.N. : Effectivement, c’est compliqué en France de lancer un film d’espionnage qui ne soit pas de pur “entertainment”. En dehors du modèle James Bond, qui demande des moyens colossaux, l’opération est vite limitée ! Mais faire la même chose que les autres en moins bien n’a aucun intérêt. C’est pourquoi la proposition de Frédéric, sa vision personnelle du genre m’intéressait.

Cette manière qu’il a d’aborder l’espionnage, de l’intérieur, comme le genre policier de Scènes de crimes ?
F.S. : Après l’univers des flics de Scènes de crimes, j’ai le sentiment d’avoir monté une marche. Les agents secrets évoluent hors du cadre de la loi. Ici, il est question de
trahison, de mensonge, de manipulation, des éléments qui, s’ils ne sont pas forcément spectaculaires, sont très cinématographiques.
E.N. : Et, mine de rien, les agents secrets parlent aussi de leur époque. Avant la chute du mur de Berlin, ils cristallisaient la dualité du monde d’alors, entre le bien et le mal, l’Est et l’Ouest. C’était d’ailleurs une des questions que nous nous sommes posées : comment faire un film d’espionnage après la chute du mur. Les services secrets sont de plus en plus mêlés à des grandes affaires d’argent, bien plus qu’à des problèmes politiques. Finalement, cela reflète pas mal le monde dans lequel nous vivons.

Le film prend le parti du réalisme... Vous êtes-vous inspirés de faits réels ?
F.S. : C’était le point de vue de départ. Comme nous voulions parvenir à un film sérieux mais pas ennuyeux, il fallait qu’on puisse y croire. C’est un peu la pierre d’achoppement. J’ai beaucoup lu, rencontré quelques personnes. Il y a un gros travail de documentation, bien sûr. Mais au milieu de toutes ces recherches, il ne fallait pas perdre de vue qu’il s’agissait d’un film, ce qui nécessite un exercice de simplification, de décryptage. Pas question de faire d’Agents secrets un documentaire !
E.N. : Pour l’architecture générale de l’intrigue, un des éléments que Frédéric a utilisé était un rapport de l’Unesco sur le trafic d’armes et de diamants. Mais le film est d’abord un spectacle qu’on propose au public. À défaut d’en faire quelque chose de “supra-spectaculaire”, il faut que ce soit sufisamment prenant pour que les spectateurs se sentent embarqués par l’histoire. Plus on se raccroche à la réalité et plus il y a de matériaux. Après, cela reste de la fiction.
F.S. : Nous voulions faire un film d’espionnage dont on comprendrait l’histoire aisément, ce qui n’est pas toujours le cas d’un genre qui, au contraire, cultive souvent la confusion.
E.N. : Tout en respectant le genre, avec des histoires complexes, voire tordues. Par principe, elles sont à la fois compliquées à scénariser et à rendre compréhensibles par le public. C’était un des enjeux du projet : pour ne pas perdre le spectateur, faire en sorte qu’il comprenne l’histoire.
F.S. : Pour autant, notre point de vue n’est pas théorique, c’est surtout une question de goût. C’est d’ailleurs pour cela que nous travaillons ensemble.
E.N. : Un des grands écueils dans la relation entre un producteur et un réalisateur est de ne pas vouloir faire le même film. Très souvent, chacun a son propre projet en tête et on essaie par tous les moyens de faire converger les idées et les désirs. Là, nous avions exactement les mêmes envies grâce aux nombreuses discussions préalables, au gros travail effectué en amont.
F.S. : Cela dit, je pense que nous aimons les mêmes films. C’est une complicité naturelle, une entente que nous n’avons pas construite. Tout cela reste assez simple finalement : nous avons le même âge, les mêmes références…
E.N. : … Et, c’est vrai, assez peu de divergences cinématographiques ou générales. Il y en a quand même, évidemment, sinon on serait des clones !

Il restait cependant l’obstacle que constitue le montage d’un film spectaculaire mais qui ne repose pas uniquement sur l’action ?
E.N. : Ça a été assez long, assez complexe. Il y avait un juste équilibre à trouver à l’intérieur du “plateau” que nous pouvions proposer aux investisseurs, entre le réalisateur, le sujet, son traitement et le casting. La cohérence artistique a rendu le projet faisable. Ce qui ne veut pas dire que tout a été facile !

Aujourd’hui, les gros budgets vont surtout aux comédies...
E.N. : Oui, mais il y a en a beaucoup, ce qui les rend très concurrentielles entre elles. Or, si la tendance lourde de la production française pousse à faire plutôt des comédies pour le marché intérieur, et que notre projet était plus compliqué a priori parce qu’il ne s’inscrivait justement pas dans cette mouvance, il existe aussi des financiers qui visent les marchés internationaux. Contrairement aux comédies qui s’exportent très peu, Agents secrets est un film qui pouvait d’autant plus facilement trouver un public à l’international qu’il est singulier dans le paysage actuel…
F.S. : Et puis clairement, quand Monica et ensuite Vincent ont donné leur accord, ce sont deux énormes réacteurs qui se sont allumés et l’avion a décollé. Avec des moteurs pareils, vous faites décoller une plaque de béton ! Tout à coup, le projet avance, tout devient possible. C’est magique…
E.N. : Pas forcément gagné pour autant, mais il est vrai que tous les regards se tournent soudain vers votre projet.

La production est cosignée La Chauve-souris et Carcharodon. Qui fait quoi, précisément ?
E.N. : Nous avons produit le film ensemble avec Frédéric. À travers ma société La Chauve-souris, mais surtout par Carcharodon, une structure qui nous appartient à tous les deux et que nous avons créée pour Agents secrets afin de faciliter les choses.
F.S. : En gros, si le metteur en scène dépasse le budget prévisionnel, c’est pour sa pomme aussi ! (rires)
E.N. : Sérieusement, Frédéric s’est montré aussi concerné par les problèmes de production que moi je l’étais par ses questions de mise en scène. Nous avions en tête le même objectif, c’est-à-dire faire le meilleur film possible dans les limites fixées ensemble.

Les 15 M€ sont très visibles à l’écran…
F.S. : On s’est battus comme des chiffonniers pour y parvenir.
E.N. : Il n’y avait aucune divergence d’intérêt entre nous. Du coup, notre volonté commune d’optimisation a porté ses fruits, en termes de production du moins et, je l’espère, de résultat sur l’écran… En attendant le rapport au public.

Frédéric, pourquoi ajouter le poids de la production en plus de celui de la réalisation ?
E.N. :
 C’est une façon de travailler ensemble, fondée sur la confiance…
F.S. : … et sur une responsabilisation.
E.N. : Oui, et il y a la volonté de construire quelque chose au-delà d’un seul film. C’est un mode de fonctionnement qui peut avoir un peu d’amplitude dans le temps.

Vous vous revendiquez comme un vrai couple producteur/réalisateur ?
F.S. et E.N. : 
Pour l’instant, oui… Si on se prend une claque, on verra !
E.N. : Les vrais couples doivent subir les avaries du temps…
F.S. : Enfin, nous avons déjà fait deux films ensemble.

Comment avez-vous financé le développement sans l’appui d’un groupe ?
E.N. : 
C’est un risque de producteur. L’écriture a duré deux ans et demi. La somme engagée est importante pour une société indépendante.
F.S. : C’est le film d’indépendant total. Il n’y a plus beaucoup de gros projets fabriqués ainsi. Nous en sommes assez fiers.
E.N. : Nous avons pu garder les manettes financières et artistiques, faire le film sans influences.

Vous avez tout de même des partenaires ?
E.N. : 
Patrick Binet a permis à TFM de s’impliquer très en amont, aux côtés de TF1 Films Productions. Vincent et Monica sont à leur manière coproducteurs, tandis que Alquimia en Espagne et Medusa en Italie sont entrées en coproduction dès l’origine du financement. Enfin, Canal+, TPS et des Sofica ont bouclé le budget. Par ailleurs, le film est déjà prévendu dans plus de 25 pays. Il était d’emblée plus européen que la moyenne des films français, ce qui est un atout pour ce type de projet ambitieux à plus d’un point de vue. Enfin, la fabrication a été aussi internationale puisque nous avons tourné en Suisse, en France, au Maroc et en Espagne.

Justement, comment s’est déroulé le tournage dans ce contexte international ?
E.N. :
 En conjuguant la souplesse, la rapidité avec le poids du projet.
F.S. : À un train d’enfer ! On a dû changer de décors en plein tournage, et passer d’une station balnéaire turque à une mégapole marocaine, du fait de la guerre du Golfe.
E.N. : Tout cela en une semaine, ce qui demande d’être très réactif et de savoir renverser une catastrophe en opportunité !
F.S. : La meilleure défense, c’est l’attaque ! C’est rock’n’roll, mais ces moments sur la corde raide sont aussi les meilleurs.

Quels sont vos projets aujourd’hui ?
E.N. : 
Outre le prochain film de Frédéric dont le tournage est prévu pour cet été, je développe le premier film de Michel Leray, Croquemitaine, un autre film de genre. Je vais coproduire avec Vincent Cassel Le shetan de Kim Chapiron et, à moyen terme, peut-être faire un autre film avec Jan Kounen.

Comment abordez-vous la sortie d’Agents secrets ?
F.S. et E.N. :
La vraie question qu’on peut nous poser c’est : reste-t-il encore un public en France pour ce type de film, alternative aux productions calibrées à l’américaine ? Nous le croyons sincèrement, puisque nous l’avons fait…

Propos recueillis par Sarah Drouhaud


vendredi 19 mars 2004

"Agents secrets” réveille le film d’espionnage français



  AccueilContactez-nousAbonnez-vousRecommandez ce sitePoints de vente
 © Le Film Français 2004