ACCUEIL < ENTRETIEN > ARCHIVES

ENTRETIEN DU FILM FRANCAIS

Jean-Pierre Jeunet et Francis Boespflug Un long processus de fiançailles

À quelques jours de la sortie en salle d’Un long dimanche de fiançailles, alors que la polémique rebondit au sujet de l’agrément de son produceur sans pour autant ternir la réussite artistique et technique du film, Jean-Pierre Jeunet et Francis Boespflug reviennent ensemble sur la genèse de cette œuvre qui reste, avant tout, l’événement majeur de l’année cinématographique en France.

 
 

 

Un long dimanche de fiançailles a occasionné une rencontre sous haute surveillance entre vous, Jean-Pierre Jeunet, cinéaste français parmi les plus convoités par les groupes de production français et étrangers, et vous Francis Boespflug, patron d’une structure de production française partenaire d’un studio américain. De quoi être-vous le plus fier dans cette première collaboration ?
Jean-Pierre Jeunet : Il faut d’abord que je précise que si les droits d’Un long dimanche de fiançailles avaient été entre les mains d’UGC, les producteurs d’Amélie Poulain, je l’aurais fait avec eux. Je suis de nature assez fidèle. Ils se sont comportés parfaitement bien avec moi, à tous les niveaux. Il n’y avait donc aucune raison pour que j’aille ailleurs, si ce n’est que le sujet y était. Il se trouve qu’avec Warner, cela s’est passé aussi bien qu’avec UGC. Et ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir obtenu la même liberté auprès d’une major qu’avec un partenaire français. Cela va sans doute faire hurler les réalisateurs américains qui vont trouver injuste qu’un cinéaste comme moi ait eu le final cut. Mais c’est un fait : j’ai eu 100% de liberté, de respect, aucune pression et finalement que des compliments.
Francis Boespflug : Mon angoisse au départ, c’était de décevoir Jean-Pierre avec qui je n’avais jamais travaillé auparavant. Mon rôle était avant tout de le protéger par rapport aux éventuelles contraintes imposées par une major. Ne pas l’emmener là où il n’avait pas envie d’aller. À l’arrivée, au-delà du film lui-même dont on ne peut qu’être fier, mon plus grand plaisir aura été qu’il a eu la maîtrise de son film de A à Z. Et puis j’ai eu le plaisir de découvrir chez quelqu’un que j’admirais en tant que cinéphile, de multiples autres facettes…
J.-P. J. : Un long dimanche… est une production française et les Américains sont clairs, au moins à ce niveau. Ce n’est pas uniquement moral. Si un film est français par contrat, ils ne sont pas tentés d’y mettre le nez. Ceci dit, il y a des hommes derrière tout cela dont Richard Fox, chargé de l’international pour Warner, très européen par ses affinités parce que son ex-femme est allemande, qu’il a une maison en Italie, et des copains comme Almodovar etc. Il n’est pas étranger à la décision de Burbank de prendre le risque d’un projet lourd et risqué parce qu’en langue française. On n’a eu qu’un rapport d’amour avec lui.

Mais cette liberté et ce rapport de confiance établi avec Burbank, il a bien fallu les gagner. Comment vous y êtes-vous pris ?
F. B. : Dans son insistance à faire un film français, en France et en langue française, Jean-Pierre est venu conforter ma vision des choses : s’inscrire en marge du système traditionnel américain dès lors qu’il s’agit d’un projet 100% français. Entre la volonté de Richard Fox de suivre la logique de Jean-Pierre, elle-même induite par le roman, et ce que je développe depuis sept ans sur le cinéma français, on a gagné une crédibilité sur l’ensemble du projet, y compris sur l’intérêt de la création de 2003 Production, structure totalement autonome, et dans laquelle le studio demeure minoritaire.
J.-P. J. : Il y a toujours un moment dans le développement d’un film où on a pas assez d’argent. Il s’agit alors de faire des efforts de part et d’autre : le réalisateur et le financier doivent apporter des solutions. De leur côté, je m’attendais à tout instant à ce qu’ils me demandent de faire le film en anglais. Ce qui n’est jamais arrivé.
F. B. : On a bien entendu étudié la délocalisation, en Tchécoslovaquie notamment, et d’autres solutions techniques pour réduire les coûts. La victoire du 100% français a permis la création de 2003 Production, société de production française qui n’est pas un herzatz de Warner. Un vrai travail de conviction, je peux vous le dire. Ce n’est pas une mince affaire que de pousser un studio à venir en France, faire des films français en payant plus cher et alors que tous les autres pays ont des systèmes incitatifs absolument opposés avec pour leitmotiv : “venez faire vos films chez nous, pour moins cher…”
J.-P. J. : Au départ, il s’agit aussi d’une vraie volonté artistique. L’adaptation du roman de Japrisot, si lié à l’histoire de France, était inconcevable ailleurs. Après Amélie Poulain, j’avais bien envie de repartir tourner en Amérique. Comme aujourd’hui, d’ailleurs. Mais le sujet l’excluait. Et cela a été admis de bonne grâce par les responsables de Warner, loin d’être aussi bornés qu’on le suppose. Je me souviens d’une rencontre, à Cannes, avec Richard Fox et Alan Horn, le patron de la production de Warner Bros. C’était pendant la guerre d’Irak, au moment où il y avait les rivalités imbéciles entre les États-Unis et les Français. Ils m’ont dit être très heureux qu’un film puisse rapprocher les deux pays, à un moment si polémique.

On a le sentiment que la réussite du film tient, selon vous, beaucoup au fait qu’il a été fait en France ?
J.-P. J. : Le film s’est fait en pleine crise des intermittents du spectacle. Franchement, outre le fait que plein de choses ne collaient pas dans la délocalisation à l’Est, on a eu envie de s’inscrire dans un cercle vertueux, “sainement politiquement correct”. Pour aller jusqu’au bout de la démarche, l’équipe a accepté de faire un effort. Moi par exemple, j’ai baissé mon salaire, et ce, de manière assez importante.
F. B. : Le cercle vertueux a eu ses effets sur les industries techniques, notamment Duboi qui, à l’époque, était en faillite. Ils ont été sauvés par le film. Mais encore une fois, cela a été possible parce qu’il s’agit d’une production française. L’argent des films de 2003 Production ne vient pas de Burbank. Je l’emprunte à Coficiné. Si les à valoir et MG Warner aident bien sûr au financement, tout le reste relève de la mécanique française, des chaînes de télévision coproductrices au fonds de soutien, que chaque partenaire peut récupérer ainsi pour réinvestir dans le cinéma français.

Justement, le film reste au cœur d’une polémique sur 2003 Production. Comment le vivez-vous ?
F. B. : D’autant plus mal que c’est au moment où on est parvenu à sauver l’esprit français, les intermittents et les laboratoires français, qu’on est venu nous chercher sur la question de la validité de l’agrément. Un contre-pied d’autant plus ridicule que Barry Meyer, le président de Warner, est le partenaire du financement d’Alexandre Le Grand, film tourné en anglais avec l’agrément français. Un film tourné au Maroc, avec Colin Farrell, Angelina Jolie…
J.-P. J. : Oui, mais réalisé par Olivier Cailloux, tout de même ! (référence à Oliver Stone, le réalisateur du film dont la double nationalité franco-américaine, lui a ouvert en partie des portes de l’agrément français NDLR.). Je tiens à dire que sur cette question, tous les responsables politiques et autres décideurs que j’ai eu l’occasion de rencontrer à ce moment-là, de droite comme de gauche, étaient en bloc horripilés par cette polémique.

La polémique a-t-elle remis en question votre envie de faire le film à l’un et à l’autre ?
J.-P. J. : Pas l’envie, ni même le projet lui-même, qu’il n’était pas question d’abandonner. Mais, j’en garde le souvenir assez désagréable d’une menace qui devenait de plus en plus pressante. On était en plein tournage, et c’était le jour de mes 50 ans : on m’appelle pour dire qu’il y a péril en la demeure. Drôle de cadeau d’anniversaire !

Un long dimanche de fiançailles, c’est aussi toute la famille Jeunet. Était-ce une nécessité absolue pour relever le défi d’une production aussi ambitieuse ?
J.-P. J. : Quand tu as trouvé les bons collaborateurs, tu les gardes. Cela facilite les choses. 99% de l’équipe d’Amélie s’est retrouvée pour Un long dimanche de fiançailles, à part le premier assistant, parti vers de nouvelles aventures, et le compositeurs, pour des raisons artistiques. Yann Tiersen ne collant pas à l’univers du film, j’ai choisi Angelo Badalamenti. Et attention, non pas parce qu’il est américain, mais bien parce que c’est l’artiste qui convenait parfaitement au film. Quant à la présence de Jodie Foster, c’est parce par le passé, elle m’avait dit vouloir travailler avec moi. Le premier rôle étant pris par Audrey Tautou, je pensais lui proposer d’apparaître en guest star. C’est elle qui m’a demandé un rôle plus important. Qu’à cela ne tienne, je lui ai confié celui d’Élodie Gordes.

À ce propos, il manque deux noms au générique de départ : celui de Jodie Foster et celui de Francis Boespflug…
J.-P. J. : Jodie ne veut pas que son nom serve d’outil de promotion pour le film, aux États-Unis moins encore qu’en France. Ce qui est plutôt honnête de sa part. Elle n’est pas totalement fermée non plus aux propositions. Pour la bande annonce française, je l’ai appelée directement pour qu’elle y figure, ce qu’elle a accepté aussitôt. Quant au producteur cité au générique, un certain Billy Gerber, charmant monsieur au demeurant, il n’est là que parce que cela faisait partie du contrat de cession des droits à Warner. Je ne l’ai vu qu’une fois, à l’occasion d’un petit-déjeuner. La seule chose que je puisse dire de lui, c’est qu’il prend des œufs brouillés le matin…
F. B. : Moi, je ne pouvais pas mener deux luttes en même temps. 2003 Production est une œuvre collective que j’ai bien du mal à faire reconnaître. L’absence de mon nom ne me gène pas en soi. Ce qui me gênerait, encore une fois, c’est qu’on pense que ce film n’est pas une initiative française, menée en France de bout en bout par des Français. Au générique, il y a 2003 Production, puis TF1, Canal+ et Tapioca Production, la société de Jean-Pierre.

Un long dimanche de fiançailles est un film événement à plus d’un titre : 2e budget pour un film tourné en français (45 ME, contre 49 pour Astérix et Obélix, mission Cléopâtre), porte-étendard du savoir-faire français… Comment répond-on à un tel niveau d’exigence ?
F. B. : Assez naturellement. Jean-Pierre est un chef d’orchestre doublé d’un chef d’entreprise qui emmène avec lui ses premiers violons. Difficile de ne pas faire confiance à des orfèvres. Il a eu par exemple l’idée extraordinaire d’un bus qui montait et projetait en même temps sur le tournage.
J.-P. J. : Je n’avais pas réalisé que le montage devait démarrer si tôt pour des raisons de délai de livraison du film, avec la date impérative de sortie, fixée au 27 octobre 2004. Cela m’aurait vraiment chagriné de ne pas assister à tout le montage. Comme on avait déjà tout un cirque Pinder, un bus de plus ou de moins ne changeait pas grand-chose. On en a donc aménagé un en salle de montage et de projection numérique où je me rendais à l’heure du déjeuner. Chaque jour, je faisais les choix de prises. Et du coup, on a eu un premier montage du film le lendemain du dernier jour du tournage.

Aujourd’hui, des regrets, l’un et l’autre ?
F. B. : Peut-être celui de n’avoir pas pu être présent quotidiennement pour voir comment Jean-Pierre travaille. Comment il parvient à la perfection.
J.-P. J. : Tu regarderas le making of… (Rires)
F. B. : C’est une leçon extraordinaire. Je suis admiratif du travail fourni, artistique et physique… Chapeau.
J.-P. J. : Pour ma part, je ne regrette pas grand-chose. J’avais eu des tests sur Delicatessen et La cité des enfants perdus. Mais j’ai vraiment appris sur Alien IV. Sur Un long dimanche…, j’ai fait pour la première fois des screenings moi-même. Non pas comme aux États-Unis, où toutes les indications du public sont prises au pied de la lettre. Moi, si les gens n’aiment pas la voix of, je leur dis d’aller se faire foutre, parce que c’est un parti pris artistique, un choix d’auteur. En revanche, si 12 personnes sur 80 disent ne pas comprendre une scène, là j’en tiens compte. J’ai fait quatre tests qui ont permis d’affiner, couche par couche, la narration. Quitte à faire des retakes, des modifications en post-synchro, pour rendre les choses plus compréhensibles. Car l’histoire est compliquée.

Ne craignez-vous pas les comparaisons avec Amélie Poulain ?
J.-P. J. : Bien sûr, il y avait un petit danger du fait de la présence d’Audrey Tautou. Mais si j’ai fait ce film, c’est justement parce que je l’ai rencontrée et qu’elle m’est apparue comme la seule possible dans ce rôle. C’est elle qui m’a donné l’envie de relancer le truc. Je lui ai fait lire le roman, elle a aussitôt accepté le rôle. Dans le cas contraire, je n’aurais rien entrepris.
F. B. : Et puis, le fait que Jean-Pierre ait du style est indéniable. On ne va tout de même pas le lui reprocher.
J.-P. J. : J’aime bien les metteurs en scène qu’on reconnaît. Tous les grands musiciens ou les cinéastes qui ont baigné ma vie, les Sergio Leone, Fellini, Kurosawa, ont du style.

Propos recueillis par Sophie Dacbert


vendredi 19 novembre 2004

“Ce qui me génerait, c’est qu’on pense que ce film n’est pas une initiative française. F. Bloespflug”



  AccueilContactez-nousAbonnez-vousRecommandez ce sitePoints de vente
 © Le Film Français 2004