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Piratage internet : de Peer-en-Peer

En analysant les implications du développement de l’internet haut débit sur l’industrie des contenus – musique et cinéma en tête –, une étude réalisée par les chercheurs de l’école des Mines conforte les pires cauchemars de l’industrie du cinéma et confirme l’urgence d’un débat entre les deux industries.

 
Blueberry de Jan Kounen. Retournant la logique du Peer-to-Peer, la production a mis en ligne une fausse version du film, avec interview du réalisateur incitant à aller dans les salles.
Après avoir coulé l’industrie du disque, le piratage internet aura-t-il la peau de l’industrie du cinéma ? Alors que les majors du disque affichent une chute de 15% de leur chiffre d’affaires en 2003, après quatre années de baisse consécutive, la question est sur toutes les lèvres. Le développement exponentiel de l’internet haut débit dans toute l’Europe en fait aujourd’hui une question centrale pour toute l’industrie du cinéma. Après avoir publié en 2002 une passionnante étude sur la projection numérique, les chercheurs du Centre d’économie industrielle (Cerna) de l’école des Mines, récidivent aujourd’hui avec une étude consacrée à l’internet (1) qui vient à point nommé pour éclaircir le débat. Et ses conclusions sont pour le moins alarmantes, confirmant les pires cauchemars des professionnels du cinéma.
Dans leur rapport, les auteurs démontent ainsi “un phénomène économique inédit : le détournement massif de l’utilité d’une industrie par une autre. À l’origine de ce mécanisme, on trouve les possibilités techniques offertes par l’internet haut débit, et les technologies associées, de contourner les droits de propriété des contenus numériques.” Autrement dit : le développement exponentiel de l’industrie des réseaux – +100% d’abonnements au haut débit en France en 2003 – s’appuie essentiellement sur la possibilité offerte aux abonnés de télécharger gratuitement – via le Peer-to-Peer – films et musiques, sans payer de droits… comme le confirment toutes les études consommateurs sur les motivations d’abonnement au haut débit.

Première victime de ce hold up légal, l’industrie du disque qui doit revoir d’urgence son modèle économique. L’étude montre ainsi une corrélation directe entre la baisse de CA de cette industrie depuis quatre ans et le développement exponentiel du Peer-to-Peer.

Et cela ne risque pas de s’arranger : “L’originalité historique de la numérisation est que ces innovations technologiques créent des utilités profondément complémentaires, soulignent les auteurs. La dématérialisation des contenus incite au transport, lequel engendre des effets de club ou de réseau, lesquels sont amplifiés par les outils d’échange et de gestion décentralisés.” Au cœur de cet effet boule de neige des technologies numériques, le principe du Peer-to-Peer qui fait potentiellement de tout ordinateur connecté au réseau, un site de chargement et d’émission de fichiers.

Le danger est d’autant plus grand que le succès du Peer-to-Peer incite aujourd’hui l’industrie des réseaux à orienter ses investissements pour faciliter ce type d’échanges. En raison de l’ampleur des investissements engagés par cette industrie, qui se comptent en dizaines de milliards d’euros, on risque d’arriver très vite à une situation d’irréversibilité : l’architecture des réseaux s’adaptant de plus en plus au Peer-to-Peer.

“Le problème majeur avec les réseaux haut débit, c’est que la diffusion de contenus gratuits – musique, films… – subventionne le reste des activités classiques de l’internet, comme la communication de données personnelles, souligne Olivier Bomsel, coauteur de l’étude avec Gilles Le Blanc. Si cette situation perdure, elle va donner de mauvaises idées aux investissements, en orientant l’architecture des réseaux vers le contournement de droits et en cassant les incitations au paiement du consommateur pour les contenus. Ce qui est très grave, puisque cela contribue à déstabiliser le modèle économique de l’industrie des contenus, en réduisant à terme la création et la diversité.” Précisément le phénomène à l’œuvre aujourd’hui dans l’industrie du disque.

Les auteurs soulignent ainsi que dans l’industrie du cinéma, la pression du téléchargement sur internet va renforcer une logique déjà en action : inflation des coûts de sortie des films en salle, raccourcissement des cycles d’exploitation, incitation au lancement mondial, intégration verticale… Paradoxalement, les films à très petit budget, protégés par leur marché très réduit, et les blockbusters, qui peuvent lutter à coup de campagnes marketing, apparaissent moins exposés aux effets du Peer-to-Peer. A contrario, le cinéma français, avec ses films aux budgets median, qui ont besoin de plus de temps pour s’imposer, devrait le plus souffrir dans la bagarre.

Comment contrer cette logique implacable alors que la lutte contre la piraterie apparaît illusoire – le Peer-to-Peer ne contrevenant pas aux règles de la copie privée –, dangereuse – en opposant les artistes à leur public –, et injuste, en n’attaquant pas les vrais bénéficiaires des téléchargements gratuits de contenus : les fournisseurs d’accès et d’équipement internet ?
Les auteurs soulignent que le problème est d’autant plus ardu à résoudre qu’il met “les pouvoirs publics en position d’arbitrer entre deux objectifs économiques conflictuels : d’un côté, soutenir des industries de contenus créatrices et innovantes. De l’autre, favoriser le déploiement rapide du haut débit sur le territoire”. Un véritable dilemme pour les gouvernants alors que l’internet haut débit est perçu comme un facteur de croissance économique à court et moyen terme. Autant dire que la bagarre entre les puissants lobbies de l’audiovisuel et des télécoms va faire des étincelles jusqu’au sommet de l’état dans les prochains mois.

Face à cette situation, les chercheurs de l’école des Mines pensent qu’il est urgent pour les deux industries – contenus et réseaux – d’engager rapidement le dialogue.
“Le déploiement du haut débit en Europe rend nécessaire une réflexion collective sur l’articulation entre contenus et réseaux, souligne Olivier Bomsel. Il faut que le débat soit clairement posé. À charge pour les acteurs industriels et politiques du pays de se mettre autour d’une table et de proposer des solutions, qui prennent en compte à la fois la singularité de l’industrie européenne des contenus et les nécessités du développement de l’industrie des réseaux. Dans cet esprit, nous avons proposé de taxer le trafic montant (upload) comme une piste – parmi d’autres – de réflexion.”

De son côté, la SACD vient de faire du sujet un de ses dossiers prioritaires. L’industrie des télécoms va bientôt faire connaissance avec Pascal Rogard… Souhaitons-leur bien du plaisir.

Patrick Caradec

(1) “Enjeux économiques de la distribution de contenus” d’Olivier Bomsel et Gilles le Blanc, Cerna, Ecole nationale supérieure des Mines de Paris, janvier 2004. L’étude est téléchargeable sur www.cerna.ensmp.fr.

Vendredi 20 février 2004

 

"Le hold up légal de l’industrie des réseaux sur l’industrie des contenus."


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