| ENQUÊTE
Alerte mondiale au piratage
Sujet central dune rencontre
ministérielle et dun colloque lors du Festival de Cannes,
le piratage du cinéma (en contrefaçon ou sur Internet)
continue de prospérer sans réelle réaction
des professionnels et des gouvernements. État des lieux de
ce fléau pour la création à travers un tour
du monde
à faire froid dans le dos.
France
Début de mobilisation, enfin
| |
 |
|
Les copies asiatiaques touchent les films
US (Star Wars, Matrix), mais aussi les films français
(Trois hommes et un couffin ou Bye-bye).
|
Je suis déterminé à ce que la France soit
très présente dans la lutte contre le piratage au niveau
européen pour préserver les droits de nos créateurs.
Cette prise de position est celle de Jacques Chirac, lors dun
récent déjeuner à lÉlysée
avec une délégation de professionnels du cinéma
français. Preuve que cette question commence à mobiliser
les plus hautes autorités de lÉtat après,
il faut le dire, de longues années dinattention. Si le
monde de la musique est dores et déjà en ébullition
et multiplie les signaux dalarme, le cinéma français
est resté étonnamment peu dissert sur la question. Les
choses bougent, mais très lentement. Six internautes ont ainsi
été condamnés, le 29 avril dernier à Vannes,
à des peines de prison avec sursis et à verser de 2
000 à 5 800 E pour avoir échangé des films sur
internet. Lun des avocats de la défense sest alors
étonné que les supports, le matériel et
les sites internet permettant ce type déchange soient
autorisés. Voilà le problème français
résumé en quelques lignes : des professionnels encore
trop peu sensibilisés et des pouvoirs publics qui peinent à
concilier la création artistique et lessor économique
dinternet. En effet, est-il utile de rappeler que lun
des principaux fournisseurs daccès au haut débit
français est aussi une entreprise publique, en loccurrence
France Telecom
Dans le même temps, il faut se réjouir
de la montée en puissance dorganismes de contrôle
comme lAlpa, lassociation de lutte contre la piraterie
audiovisuelle présidée par Nicolas Seydoux, qui multiplie
depuis 18 mois les actions sur le terrain et les prises de parole.
Mais les moyens de lAlpa dans cette traque restent très
modestes. Comme souvent, David fait face à Goliath
Comment évaluer le marché français du piratage
en France ? Les données restent très approximatives.
Il y aurait ainsi 40 000 téléchargements illicites par
jour, tandis que 20 à 25 millions de copies pirates (vidéo
et DVD) seraient sur le marché. Notre enquête nous a
ainsi menés sur des sites extrêmement faciles daccès,
même pour un non-initié. Y sont disponibles des films
(pas encore sortis sur les écrans pour certains), à
télécharger en différents formats. Ainsi, il
faut huit heures pour télécharger Kill Bill volume 2
en DivX (avec une qualité respectable) et deux jours pour un
téléchargement en qualité DVD, agrémenté
de la quasi totalité de ses bonus et éléments
interactifs. La prochaine arrivée de la seconde génération
dADSL divisera par deux ces délais
Dautres
sites proposent également, en toute mauvaise foi, des jaquettes
de films tout juste sortis au cinéma comme Deux frères
de Jean-Jacques Annaud. Bref, en quelques clics, il est possible aujourdhui
de se constituer à moindre coût une DVDthèque
de films, pour la plupart, inédits. Des sites comme Edonkey
ont longtemps prospéré avant dêtre fermés
suite à plusieurs opérations policières et arrestations
menées en concertation avec lAlpa. Ces actions coup de
poing ont douché les ambitions de certains pirates français.
Quels sont les buts de ces derniers ? Certes, la revente de produits
illicites existe (des copies pirates sont ainsi aisément proposées
sur le Net, sur les marchés et même dans certains vidéo
clubs). Mais il apparaît aussi que beaucoup de hackers adoptent
une attitude dérivée de laltermondialisme. En
mettant à disposition sur le Net un film inédit, on
se mesure à lordre établi (une grosse major américaine),
et lon rentre dans le cercle très fermé des pirates
(souvent cooptés entre eux afin daccéder à
des forums déchange). Bref, cest petits téléchargements
entre amis ! Autre découverte, le piratage touche toutes
les couches de la société, même le monde du cinéma
: des films envoyés en DVD aux 3 000 votants des César
2004 se sont retrouvés ainsi disponibles sur Internet, moins
de 24 heures après leur envoi ! Que dit la loi française
à ce sujet ? La copie est autorisée si elle est réservée
à un usage privé, limité au cercle familial.
Il est interdit de revendre et de mettre en ligne des uvres
protégées sans autorisation. Cela est puni de deux ans
demprisonnement et de 150 000 € damende. Mais en
réalité, ces peines sont très rarement appliquées
Sil apparaît donc impossible dendiguer totalement
le phénomène du piratage, les observateurs et acteurs
du dossier avancent pourtant des pistes de réflexion. Tous
sont daccord pour demander une prise de conscience rapide de
lensemble des professionnels, le monde du cinéma sétant
quelque peu voilé la face jusquà présent
sur le sujet. Pour Frédéric Delacroix, délégué
général de lAlpa, il faut agir plus largement
et sur plusieurs leviers : Il serait souhaitable que les pouvoirs
publics simpliquent davantage dans la répression, en
donnant notamment plus de moyens aux services en charge de la lutte
contre le piratage. Dautres pistes existent, comme par exemple
la mise en place par les fournisseurs daccès de systèmes
contrôlant lupload des 4 millions dabonnés
au haut débit en France. Ces derniers considèrent
quils ne peuvent pas être derrière chacun de leur
abonné, surtout dans les limites que confèrent la loi
informatique et liberté. Mais surtout, Frédéric
Delacroix insiste sur le nécessaire effort déducation
à mener, notamment auprès des jeunes, afin de les sensibiliser
au problème. Au nom du SEV, le Syndicat de lédition
vidéo, Jean-Yves Mirski renchérit : Il existe
des moyens de marquage qui existent aujourdhui et qui permettent
de tracer toute uvre échangée sur le net. Et cest
par une somme de petites actions ciblées que lon fera
progresser la lutte contre le piratage. Il existe ainsi en Grande-Bretagne
un protocole regroupant plusieurs centaines dactions de protection
possibles, afin de protéger le film depuis la sortie de sa
première bobine du laboratoire jusquà son exploitation
en salle et sur les autres supports. Il faut quaujourdhui,
il y ait une véritable volonté politique. Le Festival
de Cannes la bien compris puisquil organise cette année
en préouverture, le 11 mai, un colloque sur le sujet. De plus,
le nouveau ministre de la Culture et de la Communication, Renaud Donnedieu
de Vabres reprendra à son compte linitiative lancée,
lannée dernière sur la Croisette, par son prédécesseur
Jean-Jacques Aillagon en réunissant autour de lui, le 16 mai
à Cannes, des patrons de studios américains ainsi que
des artistes et professionnels du monde entier (cf. encadré).
Se présentant lors du dernier Printemps de Bourges comme le
ministre de lEmploi culturel, il a martelé quil
ne serait pas acceptable de laisser mourir des emplois à cause
du piratage. Le locataire de la rue de Valois compte donc consulter
et écouter avant dévaluer dès que possible
les quelques mesures à prendre. Mais il faudra avant tout convaincre
les différents secteurs en présence de parler enfin
dune seule voix et au même rythme. Au regard des ravages
du piratage du cinéma dans les différentes régions
du monde, le jeu en vaut largement la chandelle
Car la situation,
même dans lHexagone, devient critique.
Fabrice Leclerc
|