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Délocalisation : l’explosion

Le secteur des industries techniques est de plus en plus fragilisé par une délocalisation croissante aussi bien dans la production télé que cinéma. En attendant son extension pour l’audiovisuel, la mesure du crédit d’impôt pour le cinéma sera-t-elle suffisante pour endiguer ce phénomène ?

1-la fiction

 
Alizés Films réalise des économies non négligeables en tournant à l’étranger une série comme Ariane Ferry pour M6.

Colette tourné à Vilnius en Lituanie, Clochemerle à Prague en République tchèque, ou Lagardère au Portugal… Depuis le début de l’année, les fictions télévisées françaises délocalisées semblent se multiplier à une rapidité étourdissante. Les chiffres le confirment : selon des estimations de la Ficam (Fédération des industries du cinéma, de l’audiovisuel et du multimédia), environ 35% de la production de fiction française en valeur est actuellement délocalisée, comparée à 22% il y a cinq ans (d’après un sondage des adhérents de la Ficam).

Selon le coprésident de la Ficam, Thierry de Segonzac, l’année 2003 serait même à marquer d’une pierre noire : “Il y a un dérapage important, surtout à cause du conflit des intermittents qui, en perturbant les tournages, a poussé quelques producteurs de plus à délocaliser vers la Belgique ou le Portugal. Nous estimons qu’une proportion de 10 à 15% de tournages supplémentaires ont été délocalisés par rapport à l’année précédente.”

Plus grave encore, cette tendance croissante serait directement liée à des raisons économiques et non au besoin de coproduction internationale, celle-ci étant, d’après les chiffres les plus récents de TVFI, en diminution de 23,2% pour l’année 2002 par rapport à l’année précédente, passant de 125,9 ME à 96,6 ME (source : CNC/INA- TVFI, étude 2002). Comme le souligne le directeur de la fiction de TF1, Takis Candilis : “Dans tous les pays européens, il y a une nette préférence à l’heure actuelle pour la production nationale, de l’Allemagne à l’Italie, et cela a eu une influence directe sur la coproduction internationale de fiction.” Le CNC, dans son dossier sur la production audiovisuelle aidée en 2002, confirme ce phénomène. Sur 279 semaines de tournage à l’étranger en 2002, 180 n’entrent pas dans le cadre d’une coproduction avec le pays du lieu de tournage, une augmentation de 32,4% par rapport à 2001. À l’heure où le secteur des prestataires connaît une sinistrose sans précédent, cette tendance croissante à la délocalisation pour des raisons économiques a nécessairement un impact négatif sur les industries techniques. Selon la Ficam, près de 1 500 emplois directs et indirects sont fragilisés par ce phénomène global (en cinéma, fiction et pub), et le secteur technique embauchait environ 15 000 personnes de manière permanente. À titre de comparaison, l’impact de la délocalisation sur les emplois télé serait même plus important que dans le cinéma, car l’industrie des téléfilms est, selon Thierry de Segonzac, plus “structurante” au niveau des retombées économiques que celle du cinéma. “Si la taille des deux marchés en termes de chiffre d’affaires est à peu près équivalente, la part technique des emplois est plus élevée dans la production de téléfilms”, explique-t-il. Le risque, comme ce fut le cas pour le textile, est que toute la prestation technique des téléfilms français soit, finalement, effectuée “offshore”.

Les producteurs eux-mêmes reconnaissent être de plus en plus incités à délocaliser, pour économiser sur les coûts salariaux et les charges sociales plus importantes en France qu’ailleurs en Europe, notamment à cause de l’augmentation des assedics et de l’introduction des 35 heures. Ces coûts augmentent alors que les budgets de fiction des chaînes – particulièrement sur le service public – sont, quant à eux, moins élevés que dans les autres pays européens. “Bien entendu, je préfère tourner en France. C’est très compliqué de tourner à l’étranger. Mais la production de fiction française est sous-financée à un point tel que je suis obligé de réfléchir à délocaliser certaines productions. Pour vous donner un exemple, je pense sérieusement tourner Boulevard du Palais, une série que j’aime beaucoup, initialement située à Belleville, à l’étranger. C’est une mesure de dernière instance : j’ai tout fait pour la produire en France avec le budget très insuffisant imparti par France 2. J’ai supprimé des seconds rôles, j’ai beaucoup tourné en studio mais cela ne suffit plus”, déplore Jean-Pierre Guérin, le Pdg de GMT. Pour les producteurs, la délocalisation est souvent la seule façon de réaliser une marge de bénéfice ou même de récupérer les frais généraux qui servent notamment à payer leurs salaires. Car les économies réalisées en tournant dans des pays comme le Portugal, la Belgique ou la Roumanie (Alizés Films y tourne, par exemple, des fictions pour M6, dont la nouvelle série Ariane Ferry), pour n’en citer que quelques-uns, sont loin d’êtres négligeables. D’après Christian Charret, le Pdg de Gétévé : “Tourner un téléfilm à l’étranger, comme je l’ai fait pour Nana en Belgique, peut revenir entre 20 et 25% moins cher que de le faire en France.” Jean-Pierre Guérin, quant à lui, souligne que “le salaire des figurants dans les pays de l’Est est en moyenne dix fois moins élevé que celui des figurants français.” De l’avis de tous, les incitations du CNC à produire en France (cf. tableau du calcul du producteur), ne compensent pas les économies réalisées en tournant à l’étranger. Le plafond de dépenses minimum en France pour obtenir le compte de soutien est, dixit Jean-Pierre Guérin, souvent atteint une fois que l’équipe artistique du film a été recrutée, c’est-à-dire le réalisateur, les scénaristes et les comédiens.

Selon François Sauvagnargues, le directeur de la fiction d’Arte, délocaliser peut faire économiser 50 000 E sur un téléfilm de la chaîne, dont le budget moyen avoisine 1,3 ME. “Nous tournons beaucoup à l’étranger, mais au départ c’est une décision éditoriale plutôt que financière. Il serait ridicule de tourner Le choix d’Assan ailleurs qu’en Syrie car l’histoire se passe à Damas et est à moitié en langue arabe. Cela dit, pour certains de nos téléfilms, surtout ceux dont nous sommes le deuxième diffuseur, comme Robinson Crusoé, tourné à Cuba pour France 2 ou La bête du Gévaudan, tourné en Hongrie pour France 3, le choix de tourner à l’étranger était plutôt guidé par des facteurs économiques”, indique-t-il. Car si toutes les chaînes délocalisent, certaines le font plus que d’autres notamment France 2 et M6. Si les responsables fiction de M6 ont refusé de répondre à nos questions, la directrice de la fiction de France 2, Laurence Bachman, reconnaît pour sa part qu’en 2002, 20% des fictions de la chaîne ont été tournées à l’étranger. Elle réfute le chiffre de la Ficam, qui estime la proportion à 31%, en nombre de semaines et de 40 à 45% en valeur. Elle ajoute que le nombre de délocalisations en 2003, à 15%, est de toute façon en baisse et les justifie par les choix éditoriaux de la chaîne. “Contrairement à TF1 qui produit plus de fictions contemporaines, nous avons choisi de puiser dans notre patrimoine historique et de diffuser des reconstitutions coûteuses en costumes, avec beaucoup de figurants, notamment pour la case du lundi soir. Ce sont des productions qui ne pourraient pas toutes se faire sans recours à la délocalisation”, argumente-t-elle. Elle souligne que la chaîne n’a pas les moyens techniques régionaux de France 3 et elle insiste sur le besoin de mettre l’argent à l’image, avec des beaux castings. C’est d’ailleurs en partie là que le bât blesse, selon la Ficam. Les salaires des stars récurrentes et des comédiens venus du cinéma à la télé ont explosé, en raison d’une surenchère démarrée par TF1, alors que les budgets des téléfilms, surtout des séries récurrentes, sont restés généralement constants. Selon Thierry de Segonzac, la part des coûts artistiques des téléfilms a augmenté de 40% en six ans. Les chiffres du CNC pour 2002 montrent également une érosion importante de la part technique des postes de dépenses dans la production audiovisuelle (cf. tableau de la répartition des postes de dépenses).

Selon Takis Candilis, l’augmentation des coûts artistiques n’est pas une raison suffisante pour délocaliser. “Sur 85 téléfilms tournés pour TF1 l’année dernière, seulement quatre ont été délocalisés, dont deux pour des raisons de coproduction. Je suis généralement opposé à la délocalisation, car artistiquement cela se voit. Le Portugal n’est pas la France et l’on a beau faire tous les efforts pour masquer les différences, elles sont quand même perceptibles à l’écran. De plus, les rôles secondaires sont souvent donnés à des acteurs locaux et le doublage se sent aussi.” Selon lui, mieux vaut tourner moins de téléfilms mais le faire avec plus de moyens et ainsi éviter le risque pour le producteur de recourir à la délocalisation. “Pourquoi tourner absolument 120 téléfilms chaque année ? Je préfère en initier moins d’une centaine, mais mieux financés.” La directrice de la fiction de France 3, Perrine Fontaine estime que le recours à la délocalisation, “exceptionnel dans notre cas”, est inévitablement lié au sous-financement du service public.

“On cherche par tous les moyens à ne pas tourner à l’étranger, mais on ne veut pas non plus que le producteur soit exsangue. Nous n’avons pas les budgets fiction de TF1.” Pour de nombreux producteurs, dont Jean-Pierre Guérin, ce manque de moyens des chaînes françaises est une conséquence directe du mépris des pouvoirs publics pour la production télévisée, dont la dernière manifestation en date est la décision d’accorder le crédit d’impôt qu’aux productions cinéma. (cf. encadré). “Je suis en colère. Le crédit d’impôt nous permettrait d’investir, de créer de nouveaux emplois. Les pouvoirs publics le voient comme un avantage qu’ils préfèrent, pour toutes sortes de raisons, donner au cinéma. Je pense qu’il est temps pour le gouvernement de considérer la production télévisuelle comme une industrie à part entière au même titre que le cinéma”, indique t-il. Cette opinion n’est pas tout à fait partagée par la Ficam. Selon le délégué général Alain Magnan, la mesure du crédit d’impôt est le signe que les pouvoirs publics ont enfin compris l’importance des industries techniques en termes de retombées économiques, et ce changement de perception devrait, au bout du compte, avoir un impact positif sur la production audiovisuelle. “La pensée qui a prévalu pendant de nombreuses années dans les milieux politiques était qu’il fallait surtout favoriser la création, sans réellement se préoccuper des aspects techniques, qui pouvaient être sous-traités. Le crédit d’impôt, mesure adoptée en dépit des nombreuses restrictions budgétaires en 2004, est le signe que les pouvoirs publics ont changé d’optique de manière fondamentale. Selon lui, “le crédit d’impôt sera aussi disponible, d’ici un an ou deux, à la production de fiction.” Les déclarations récentes du ministre de la Culture pendant la séance de l’Assemblée nationale consacrée au budget communication vont d’ailleurs dans ce sens…

En attendant, les producteurs de fiction télé se débrouillent comme ils peuvent avec les moyens existants. Christian Charret a choisi, de longue date, de tourner dans certaines régions, en utilisant les aides existantes. Sa société de production, Gétévé, a signé un partenariat avec la région Aquitaine, après avoir tourné La rivière Espérance près de Bordeaux en 1994. Selon cet accord, qui vient d’être renouvelé en juin, la société de production s’engage à tourner six téléfilms en deux ans dans la région contre un montant d’aide moyen de 76 000 E par projet. Un autre accord-cadre a été signé par Gétévé avec l’île de la Réunion, qui vient aussi d’être renouvelé. Selon ses termes, l’aide de la région correspond à un montant de 25% des dépenses locales effectuées par la société. Gétévé est aussi sur le point de signer un accord similaire avec la région Poitou-Charentes. Selon Christian Charret, cette approche régionale est une façon d’éviter la délocalisation, même si les montants d’aides ne sont pas comparables à ce qu’offrent certaines régions étrangères comme les Länder allemands.

Un petit signe d’espoir apparaît dans l’augmentation de l’apport de certaines régions, notamment l’Île-de-France. Le montant d’aide accordé aux productions cinéma et audiovisuelles dans cette région est ainsi passée de 4,2 ME en 2002 à 10 ME en 2003 et devrait encore augmenter en 2004. Une des fictions à en avoir bénéficié récemment est le nouveau feuilleton d’access d’Arte, Vénus & Apollon, dont le budget de 8 ME est un des plus importants que la chaîne ait dépensé sur une fiction. Mais ces nouvelles aides régionales restent encore dérisoires en comparaison des économies offertes par la délocalisation.

Catherine Wright

Vendredi 21 novembre 2003

 

  Calcul type d’un producteur de fiction*

   Répartition des postes de dépenses

  Le crédit d’impôt : un premier pas trop timide ?

 

 

"Les incitations du CNC ne compensent pas les économies réalisées en tournant à l’étranger."


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