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PORTRAIT DU FILM FRANCAIS

Angela Lorente, la Queer Mum de TF1

Journaliste pour Mireille Dumas, rédactrice en chef de Loft Story avant de produire chez Glem, filiale de TF1, Greg le millionnaire ou, plus récemment, Queer, Angela Lorente est un personnage haut en couleur qui assume avec passion les tenants et les aboutissants de la télé-réalité, sa force et ses excès. Portrait d’une femme productrice que Pedro Almodovar n’aurait pas sans doute pas renié…

 
 

Les quatre dates clés de angela lorente

1958 : Naissance à Barcelone

1992 : Journaliste chez MD Productions (Mireille Dumas)

2001 : Rédactrice en chef et Responsable du Casting de Loft Story 1 (Endemol)

2003 : Directrice du département Télé-réalité chez Glem : Greg le Millionaire, L’île de la tentation, Queer, etc.

Un bureau flambant neuf dans un immeuble impersonnel attenant à la tour de TF1. Un bureau qu’on sent surdimensionné pour sa propriétaire. Un sombrero posé sur le rebord d’une fenêtre qui trahit ses origines hispaniques. Et un poster de Marjolaine en bimbo trop provocante pour être vraie. Avec quelques bonnes minutes de retard (mais elle est espagnole, vous dit-on… Ceci explique cela), Angela Lorente vous reçoit détendue et amicale, loin de l’idée que l’on pourrait se faire de la productrice d’émissions à succès (et à controverse), comme L’île de la tentation, Greg le millionnaire et aujourd’hui Queer, 5 garçons dans le vent. La nouvelle prêtresse de la télé-réalité de TF1 est en fait une femme menue et attachante, flamboyante mais pas séductrice, une vraie héroïne d’Almodovar, compromis parfait entre Carmen Maura et Marisa Parèdes.

Elle défend aujourd’hui sa dernière production, Queer, sorte de mélange hybride et ludique entre On a échangé nos mamans et Téva déco. Cette adaptation d’un format américain à succès est animée par cinq homosexuels (mais il ne faut pas trop le dire, on est sur TF1), cinq garçons malheureusement trop représentatifs des poncifs et idées reçues sur le sujet. On aurait aimé plus de neutralité et moins de Zaza Napoli. Mais bon, le programme est fédérateur et diffusé en access prime time sur TF1, ce qui aurait été impensable il y a encore deux ans… Et pour l’heure, cela marche correctement pour la case avec 3 millions de téléspectateurs dont beaucoup de jeunes et de ménagères, ce qui est déjà, en soi, un début de réussite. “TF1 a acheté le format et me l’a confié, explique Angela Lorente. J’ai toujours produit des programmes un peu culottés et TF1 m’a suivie à chaque fois. À l’origine, je pensais aussi que Queer serait parfait pour une seconde partie de soirée. Cependant, c’est une émission moderne, drôle et finalement très familiale. C’est très intéressant de voir la “folie” de ces cinq garçons diffusée avant le journal de Claire Chazal… Pour le reste, nous n’avons jamais voulu faire une émission sur l’homosexualité. Ils ne sont pas représentatifs des gays mais ils sont experts dans leur domaine : coiffure, look, aménagement intérieur, etc. Tout cela avec humour : certains m’appellent la Queer Mum !”

Avec une conviction qui vous ferait presque oublier une certaine langue de bois, Angela Lorente voit, sous les airs sulfureux de L’île de la tentation un feuilleton amoureux (tout comme Etienne Mougeotte qui, lui, avait osé le terme de marivaudage). Cela ne va-t-il pas parfois trop loin ? Après un long silence, elle promet que “cela reste gentillet par rapport à ce qui se fait à l’étranger.” Si elle est aujourd’hui productrice de la télé-réalité “rentre dedans” de TF1, c’est qu’elle aime ça et ne s’en cache pas. Avec le même aplomb, elle se dit satisfaite de tout ce qu’elle a produit et ne voit rien de bien intéressant chez la concurrence.

Pour Angela Lorente, la grande force de la télé-réalité est d’avoir mis en exergue les anonymes. “C’est une télé miroir. Regarder les gens et se dire : ils sont comme moi ou pas ? Le voyeurisme ? Tout le monde est voyeur. Il y aura toujours cette fascination de l’être humain à regarder les autres : on ralentit toujours lorsqu’il y a un accident sur la route. Et qui, dans le TGV ou le métro, n’a jamais regardé et écouté le couple assis en face. La différence avec la télé-réalité, c’est que les candidats savent pertinemment qu’ils sont regardés.”

Toujours Almodovar… La productrice voit dans ce genre télévisuel en pointe depuis plusieurs années bien des relents de l’ambiance des premiers films du metteur en scène espagnol. Il faut dire qu’Angela Lorente est une fille de la Movida, antifranquiste dans sa jeunesse, adepte de Warhol et de Morissey. “Mon regard vient de là, aussi : je suis originaire d’un pays qui s’est libéré après avoir passé de nombreuses années dans un congélateur.” C’est pourtant en France qu’elle va faire ses premiers pas d’adulte. Après des études de littératures, Radio Nova repère son accent inimitable et la fait travailler. Toujours dans cette même mouvance, elle écrit dans Actuel (des articles sur… Almodovar). Après un crochet par la télévision espagnole où elle présente une émission de mode, elle refuse le rôle de potiche, préférant le métier de journaliste réalisatrice qu’elle va exercer auprès de plusieurs producteurs français. Tout d’abord avec Pascale Breugnot et Bernard Bouthier dans la télé libérée de la fin des années 80 (Supersexy, Les 90 rugissants). “Elle était déjà très vive, très moderne, elle avait déjà son univers à elle se souvient Bernard Bouthier. Elle a toujours eu l’âme d’une journaliste doublée d’un goût irrémédiable pour le show.” Puis vient surtout son passage chez Mireille Dumas avec qui elle va travailler huit ans. C’est sûrement la rencontre professionnelle qui va transformer sa vie. Dans les couloirs de MD Productions, on parle encore des grands souvenirs qu’a laissés Angela Lorente : une enquêtrice de fond, une très bonne intervieweuse, une femme curieuse. “Je me suis rendue compte que l’être humain n’était finalement pas si différent que cela. Que l’on s’immerge dans le milieu des prostituées comme dans celui des bonnes sœurs.” Une phrase que l’on pourrait entendre dans un film… d’Almodovar. De ces années passées dans l’ombre lui viendront le sens du casting qu’elle exercera peu après sur… Loft Story.

C’est d’ailleurs en tournant un sujet en Espagne pour Mireille Dumas sur les effets de Big brother, qui divisait à l’époque le pays, qu’elle va avoir le déclic. “J’étais plutôt contre, au début. Mais j’ai vite compris les effets que cela avait sur les téléspectateurs.” En 2001, elle devient donc rédactrice en chef de ce qui va devenir le plus grand blitz audiovisuel des vingt dernières années. “Parler de Loft Story, c’est un peu de la préhistoire pour moi. J’ai vécu cette période dans un cocon de travail. Mais toute la polémique m’a dépassée. Je me souviendrai toujours de ce matin où, à la radio, on parlait du passé de Loana avant d’évoquer les attentats du Proche-Orient. Je me suis dit à ce moment-là que quelque chose ne tournait plus rond.”

Aujourd’hui, Angela Lorente travaille pour Glem sur de nouveaux projets : connus (The Apprentice, sorte de Popstars des affaires), et moins connus (un concept qui consisterait à relooker une femme avant de lui présenter une brochette de garçons). Elle s’étonne que vous soyez au courant de projets top secret mais ne s’en formalise pas. Car Angela Lorente n’est pas carriériste. Et, pour elle, TF1 n’est pas l’apothéose de son parcours. “Elle pourrait faire autre chose”, note gentiment Bernard Bouthier. L’intéressée confirme d’ailleurs une envie qui la taraude : celle d’écrire et de produire pour le cinéma. Almodovar, encore et toujours…

Propos recueillis par Fabrice Leclerc


vendredi 22 octobre 2004

"C’est très intéressant de voir la “folie” des cinq garçons de Queer diffusée juste avant le journal de Claire Chazal...”



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