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ENTRETIEN
DU FILM FRANCAIS
Alexandre
Sokourov
À quelques jours de la sortie française
de son nouveau film, Père, fils, en salle le 21 janvier,
le réalisateur russe Alexandre Sokourov dit son admiration
pour un cinéaste tel quIngmar Bergman et parle de létat
actuel du cinéma russe.
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Allez-vous beaucoup au cinéma ?
Non, jy vais très peu, surtout ces derniers temps.
Au cinéma, je vais en général voir les films
des auteurs que jaime et suis depuis longtemps, les films
de mes amis et collaborateurs et ceux que lon me recommande.
Mais je ne vais pas voir de films au hasard car je ne retrouve plus
la qualité insolente du cinéma dautrefois. Mais,
bien sûr, si Bergman réalisait un nouveau film, je
me précipiterais. Jai vu tous ses films. Si Bresson
était encore vivant et réalisait un nouveau film,
ce serait le plus beau cadeau qui soit pour moi !
Avez-vous rencontré Ingmar Bergman ?
Nous devions nous voir à deux reprises mais le destin
en a décidé autrement. Je sais, par la presse et par
des connaissances communes, quil a vu certains de mes films.
Cest le seul cinéaste que jaimerais vraiment
rencontrer. Mais pas pour parler de cinéma, juste pour me
promener à ses côtés au bord de la mer. Cela
me suffirait largement.
Vous êtes-vous écrit ? Après tout, Kubrick
entretenait de longues relations épistolaires avec des collaborateurs
et amis sans les avoir jamais rencontrés.
Non, ce ne serait pas si intéressant. Je crois que les
réalisateurs doivent se rencontrer en chair et en os.
Quelles sont les rencontres les plus importantes que vous ayez
eues au cinéma ?
Finalement, les rencontres les plus importantes pour moi en
tant que réalisateur ne sont pas des rencontres avec des
personnalités de cinéma, mais des rencontres dordre
personnel. Mais pour être tout à fait honnête,
je dois évidemment parler de Tarkovski et de Soljenitsyne
qui mont vraiment soutenu dans mon travail de cinéaste.
Je suis du signe du Gémeaux et on dit que le Gémeaux
na confiance quen son double. Je nattends donc
jamais daide de lextérieur et ne compte que sur
moi. Cependant, une rencontre avec un être intelligent et
profond illumine tout, la pensée devient plus claire, plus
percutante
jusquà une prochaine rencontre avec
un autre artiste hors du commun.
Quelle est votre première rencontre avec le cinéma
?
Il ny a pas réellement de première
rencontre. Jai toujours été conscient
que le cinéma était une chose importante dans la vie.
Mais pour moi, le cinéma et la littérature sont indissociables.
Dailleurs mes premières idoles sont des écrivains,
non des cinéastes. Par ailleurs, je dois avouer que je naime
pas le milieu du cinéma, cette industrie obsédée
par la compétition, la course en avant, la promotion effrénée
et sans conscience. Un film va à Cannes, on joue le jeu mais
on connaît lissue avant davoir commencé.
Pourquoi cette compétition artificielle ?
Cest une vision plutôt pessimiste. Nest-ce
pas grâce aux festivals du monde entier, que le public peut
ainsi découvrir votre uvre et celle de cinéastes
méconnus en dehors de leur pays ?
Bien sûr, mais pourquoi entourer les films de cette frénésie
de compétition, cet esprit critique permanent ? Cela nuit
à la compréhension des films. Il est absurde dappliquer
le principe olympique au cinéma. Regardez les jurys des festivals,
qui sont-ils ? Ils ont rarement la compétence nécessaire
pour juger des films sélectionnés. De plus, un film
non primé perd ses chances dêtre distribué
à linternational : le système se retourne contre
lui-même. On ne devrait pas badiner ainsi avec le cinéma.
Un festival nest-il pas également pour vous loccasion
de rencontres professionnelles intéressantes ?
Non, car je nai pas une minute à moi ! Nous sommes
esclaves de la promotion de nos films mais nous devons jouer le
jeu par loyauté envers nos producteurs. Tarkovski ma
raconté comment il avait raté à deux reprises
Bresson à Cannes ! Vous voyez, le système est mal
fait, il ne nous permet pas de nous voir entre cinéastes.
Mais jexagère, jai rencontré Martin Scorsese
une fois à Cannes et jen ai été ravi.
Cest lui qui voulait me rencontrer. Les Américains
sont peut-être, après tout, plus démocratiques
que les cinéastes européens qui semblent former un
club très fermé de VIP. Ne croyez surtout pas que
je ne sois pas reconnaissant envers les organisateurs de festivals
et les journalistes sans qui notre travail resterait inconnu du
grand public. Cest le système industriel et ses effets
pervers pour les cinéastes que je dénonce. Ce système
affaiblit la qualité du cinéma européen dans
son ensemble. Celui-ci se perd à regarder vers Hollywood.
Et si le gouvernement de votre pays vous offrait le poste de
ministre de la Culture de Russie, comme ce fut le cas récemment
pour le cinéaste Lee Chang-dong en Corée du Sud ?
Impossible. Je ne pourrais pas faire de compromis avec le président
et son gouvernement. Ce pouvoir corrompu ne peut pas comprendre
que la culture doit être au centre de lexistence dune
société. La politique devrait toujours servir la culture,
et non le contraire. Il faudrait, pour commencer, limiter linfluence
de la télévision sur les écoliers et les étudiants.
Avez-vous des contacts avec les étudiants de cinéma
russes ?
Non, ils ne connaissent pas mes films. Ceux-ci ne sont dailleurs
pas montrés dans lécole de cinéma de
Moscou. Je le sais car mon scénariste Yuri Arabov y enseigne
et na jamais osé leur montrer les films que nous avons
tournés ensemble. Jai des contacts avec des étudiants
étrangers qui viennent me voir à Saint-Pétersbourg
mais Moscou et les Moscovites ont, semble-t-il, décidé
de mignorer. Ils sont irrités par le fait que mes films
soient sélectionnés à Cannes et agacés
par le fait quils ne remportent jamais de prix. De toute façon,
mes films sortent rarement dans les cinémas du pays. Noubliez
pas que les réseaux de salles de cinéma sont presque
entièrement aux mains de la Mafia locale. Le réseau
dexploitation dÉtat nose rien dire, rien
faire et na quune arme contre cette Mafia : les films
de Tarkovski.
Et les exploitants mafieux préfèrent le cinéma
américain à Tarkovski ?
Bien sûr ! Le cinéma américain vous apprend
comment tuer 20 personnes en une minute. Nous sommes loin des états
dâme des personnages de Dostoïevski !
Propos recueillis par Agnès Catherine
Poirier
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