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ENTRETIEN DU FILM FRANCAIS

Tonino Benacquista
Écrivain, scénariste

Auteur de L’outremangeur et des Morsures de l’aube, de Sur mes lèvres et de Fingers, porté à actuellement à l’écran par Jacques Audiard, Tonino Benacquista navigue entre l’écrit et l’image au gré de ses romans, bandes-dessinées et scénarios originaux ou adaptés. Rencontre à Monaco, lors du Forum cinéma et littérature, avec celui qui incarne au mieux la croisée des chemins entre les différents modes narratifs.

 
   

Alors que votre nouveau roman, Malavita, s’apprête à paraître, votre dernier scénario est en tournage...
Fingers que j’ai coécrit avec Jacques Audiard, en tournage en ce moment, est une entreprise assez unique, puisqu’il s’agit du remake d’un film américain. Fingers a été réalisé par James Toback en 1978 avec Harvey Keitel dans le rôle principal. Jacques Audiard avait été très marqué par ce petit film. Le producteur Pascal Caucheteux a réussi à acheter les droits d’adaptation et nous nous sommes donc attelés à transposer l’histoire ici et maintenant, à Paris en 2004. Romain Duris reprend le rôle de Harvey Keitel.

En quoi l’exercice du remake vous a-t-il intéressé ?
C’était d’autant plus une inconnue pour moi que, contrairement à Jacques Audiard, je n’ai trouvé au film original ni qualité ni charme particuliers. Plutôt des défauts à vrai dire. Mais je me suis dit que la réunion du souvenir idéalisé de Jacques et de mes réserves pouvait finalement être un bon moteur. Pour moi, l’intérêt de l’exercice reposait sur la possibilité de transposer l’histoire de ce garçon en collant aux méthodes qu’il emploie : comme dans le film original, il s’agit d’un voyou assez violent dans l’exercice de son métier. Mais sa mère lui ayant appris le piano dès son plus jeune âge, il est tiraillé entre sa vie de voyou et son envie de devenir concertiste. Du coup, sa morale comme son idéal de vie sont remis en cause par une irrésistible attirance vers Bach, et par le rêve de s’affranchir par la musique classique de la violence qui l’habite.

Avec Jacques Audiard, avez-vous en tête que vous écrivez avec celui qui va réaliser le film ?
Lorsque j’écris un scénario, je suis au service du réalisateur, et je colle à ses souhaits de la manière la plus sincère possible. Je suis celui qui va l’aider à faire aboutir son projet. Avec Jacques Audiard, je joue sur du velours : il accorde tellement d’importance à l’écriture que je sais qu’il tournera exactement ce que nous avons écrit.

Vous avez abordé l’univers de la bande dessinée avec L’outremangeur, qui a été adapté au cinéma, mais pas par vous. Qu’avez-vous pensé du film ?
L’outremangeur était mon premier scénario de BD, et j’ai reçu le prix Goscinny, ce qui m’a particulièrement touché car Goscinny est celui qui a inventé le métier… Pour le film, la première question que je me suis posée était la crédibilité d’un mec qui maigrit de 50 kilos en une heure et demie… Cantona est parfait dans le rôle. Cela dit, j’ai des réserves sur le film car il s’attache moins au cœur de l’histoire – le tête à tête entre la Belle (Rachida Brakni) et la Bête (Cantonna) –, qu’à l’intrigue policière, contrairement à la BD. C’est cet amour improbable qui, selon moi, fait la force de l’histoire.

Pourquoi ne pas l’avoir adaptée vous-même ?
Je ne sais pas si cela aurait aidé le film. Lorsqu’on vend les droits, on sait que l’on se sépare d’un univers que l’on a créé pour le confier à d’autres. Ce serait pure chimère que d’attendre une fidélité absolue. D’ailleurs, je ne me sens pas dépossédé.

Situez-vous la BD comme une troisième voie, après la littérature et le cinéma ?
Oui, c’est une narration par l’image, mais sans le poids de sa fabrication. C’est un peu le milieu du chemin. Pour L’outremangeur, je voulais transposer la pathologie de l’alcool, bien ancrée dans l’imagerie du polar, en solide. Au lieu d’être alcoolique, le flic est boulimique. Et pour maigrir, il fait chanter une femme, non pas à des fins sexuelles, mais pour sa propre survie et pour donner une deuxième chance à la fille. Pour moi, cette idée nécessitait absolument d’être racontée en images. Je voulais qu’on voie physiquement L’outremangeur. Or, pour le cinéma, j’avais le sentiment que cela ne serait pas facile, contrairement à la bande-dessinée qui est l’art de l’ellipse par excellente. D’ailleurs, j’en ai écrit deux depuis.

Malgré leur succès, certains de vos romans ne sont toujours pas portés à l’écran, comme Saga. Pourquoi ?
Les droits de Saga sont à nouveau libres après l’abandon de préemptions successives. C’est vrai qu’il paraissait le plus évident (Ndlr : il s’agit d’une histoire de scénaristes de deuxième zone qui remportent un succès aussi incroyable qu’inattendu avec une série TV diffusée d’abord en pleine nuit, puis en prime time, pour finir totalement culte). En fait, tous les scénaristes qui s’y sont collés ont rendu leur tablier. Ils ne savent pas quel fil tirer.

Y a-t-il des romans qui résistent définitivement au cinéma ?
Saga doit en faire partie. Il y a d’ailleurs de belles histoires à ce sujet. Ainsi, en 1973 sort Crash de James G. Ballard, qui a fait fantasmer toute une génération sans que rien ne se passe, les droits tombant les uns après les autres, jusqu’au jour où David Cronenberg s’en empare. Dans la même veine, il y a Mygale de Thierry Jonquet que personne n’a encore réussi à traduire en images. Mais selon la légende, le frère de Pedro Almodovar les aurait mis au chaud…

Quelques-uns de vos livres ont été adaptés. Qu’en retenez-vous ?
Non seulement je n’éprouve aucune méfiance, mais je trouve cela plutôt gratifiant. J’ai un excellent souvenir de La maldonne des sleepings réalisé par Luc Béraud pour la TV qui a offert à Jacques Gamblin son premier rôle. Ensuite, il y a eu Les morsures de l’aube d’Antoine de Caunes et Richard Berri a le projet de porter à l’écran ma nouvelle La boîte noire. En fait, rien n’est plus enthousiasmant que de savoir qu’un texte destiné à être lu peut un jour se transformer en images, avec ce que cela a de meilleur et de pire...

Vous sentez-vous plus proche du milieu littéraire ou cinématographique ?
Les deux sont totalement étanches mais j’ai du mal à me situer d’un côté ou de l’autre. Le milieu littéraire est paisible, c’est un travail de fourmi, une affaire de mots, de fluidité, de ponctuation qui lui est propre. Le cinéma est dix fois plus agressif, complètement assujetti aux enjeux économiques. J’ai d’abord aimé les histoires par l’image avant de passer à la littérature. Le film n’est donc pas un truc en plus ou à côté, cela fait partie de moi, même si je le vis de manière très structurée. Quand j’écris un bouquin, je ne glisse jamais un regard vers le cinéma. L’idée de prénovelisation ne m’a jamais effleuré. Pourtant, on me dit souvent voir des images sur mes histoires. Probablement parce que chez moi, enfant, il n’y avait pas de livres, mais la télé. Inconsciemment, il y a une grande part visuelle dans mes romans.

Qu’est-ce qui vous pousse à passer d’un univers à l’autre ?
Quand j’ai passé deux ans à écrire, je vais volontiers vers un scénario, vers un travail collectif. Si par hasard, il m’arrive d’écrire un roman en même temps que de travailler à un scénario, je le fais de manière archi-cloisonnée. Avec Jacques Audiard, on se voit tous les jours, on élabore l’histoire par la parole, et cela peut durer des mois, jusqu’au jour où l’un ou l’autre la couche par écrit. Parallèlement, il y a les quatre feuillets du roman à écrire l’après-midi. Et parfois, les deux exercices peuvent aboutir au même moment comme avec le scénario de Fingers et le roman Malavita.

Propos recueillis par Sophie Dacbert


vendredi 23 avril 2004

“L’image et la littérature font partie de moi, mais de façon archi-cloisonnée.”



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