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ENTRETIEN
DU FILM FRANCAIS
David
Kessler
Ex-directeur général du CNC, futur conseiller à
la présidence de Francetélévisions
À quelques jours de son départ pour
Francetélévisions et de larrivée de Catherine
Colonna à la direction générale du CNC, David
Kessler se livre sans réserve sur le monde du cinéma,
ses causes mais aussi ses travers
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Puisque vous vous apprêtez à quitter
le CNC, pouvez-vous enfin vous laisser aller à la confidence
? Ouvrir la cocotte ? !
On peut, certes, prendre un peu de recul mais cela ne pourra
se faire que progressivement et pas complètement. La nature
même du poste de directeur général du CNC mastreint
à une certaine réserve, qui se prolonge au-delà
de mon mandat, même si jai essayé déviter
la langue de bois ! Par exemple, quels que soient mes goûts,
je me suis bien évidemment toujours interdit de juger la
qualité des films produits
Cela ne vient-il pas aussi du fait que le cinéma demeure
un milieu très fermé, très encadré et
très réactif en France ?
Cest effectivement quelque chose qui ma beaucoup
frappé. La production dun film conduit souvent à
penser à court terme, avec des réactions fortes mais
circonstancielles. En plus de trois ans de mandat, il mest
même arrivé de voir des personnes venir soutenir avec
la même détermination, et dans un laps de temps réduit,
deux thèses totalement opposées !
Nest-ce pas le rôle du Dg du CNC de recadrer et de
remettre en perspective ?
Jen suis persuadé. Il faut faire le partage entre
le circonstanciel et le problème de fond. Lannée
dernière par exemple, la baisse de la fréquentation
a occasionné de nombreux rendez-vous où lon
me demandait de faire face dans la minute, en rallongeant sans attendre
le délai DVD
Finalement, on saperçoit
cette année quil y a un rebond de la fréquentation
et que la vidéo nest pas une poule aux ufs dor,
même si elle peut certainement mieux contribuer à la
production. En revanche, même si le CNC demeure juridiquement
une administration, nous avons la chance formidable de partager
les mêmes objectifs avec lensemble de la profession
: défendre le cinéma dans toutes ses branches. Cest
cela que je retiendrai de mon passage : le cinéma, la production
audiovisuelle sont des passions. Les gens passionnés peuvent
être excessifs ; ils sont rarement ennuyeux. Pour un fonctionnaire,
cest une chance immense davoir affaire à la passion.
On vous a reproché de ne pas assez réagir, de ne
pas prendre de décisions
Ces reproches ont parfois un fondement et il y a sûrement
des questions sur lesquelles nous aurions peut-être dû
être plus rapides. Mais, quelquefois, ne pas réagir
cest simplement décider de ne pas suivre la suggestion
que lon vous fait.
Vous avez des remords ?
Non. Il est vrai quentre le moment où lon
décide de sattaquer à un problème et
la mise en uvre effective des mesures, il se passe trop de
temps. Même si je pense que le CNC va plus vite que dautres
administrations, ce délai demeure encore trop important et
il faudrait le réduire. Mais je continue à dire que
le rôle du CNC nest pas de sur-réagir aux événements.
À linverse, vous êtes sorti de votre réserve
sur certains dossiers, comme laccès de Warner au soutien
français pour le film de Jean-Pierre Jeunet, que vous avez
clairement défendu
Cela restera lun des moments les plus difficiles, comme
tous mes prédécesseurs en ont connu. La profession
était profondément divisée sur le sujet et
certains avaient des points de vue extrêmement déterminés.
Il y a pour moi deux aspects dans cette affaire. Un principe général
: le rôle du CNC est avant tout daider les films à
se faire dans le respect des règles et des procédures.
Il faut toujours faire pencher la balance dans ce sens. Deuxièmement,
personne na jamais douté quUn long dimanche de
fiançailles était entièrement français
et faisait travailler tous les corps de métiers et notamment
les industries techniques. Je tenais absolument à ce que
ce film soit fait en France. Ensuite, la polémique a pris
de lampleur. Lagrément au film a provoqué
des réactions. Mais elles auraient existé même
si on lui avait refusé ! On nous a reproché daller
trop vite sur lagrément mais pas assez sur lentrée
en France des capitaux extra européens. Jai même
entendu quon me soupçonnaient de négocier en
sous-main mon arrivée chez Warner ! Je crois encore à
lintérêt général.
Quen retirez-vous aujourdhui ?
Je pense que le CNC a fait ce quil fallait. Ceci étant,
lentrée des capitaux extra européens reste un
sujet délicat. Il faut prendre le temps de la réflexion.
Il ny a aujourdhui aucune urgence à ce propos
car 2003 Productions est une société que nous avons
reconnue comme de droit français. Il appartient maintenant
à la justice administrative de se prononcer. Et si les majors
américaines venaient à investir massivement en France
par le biais de société filiales, nous avons des moyens
juridiques assez simples pour empêcher cela, si nous le souhaitons
Il y a pourtant dautres velléités de la part
de filiales de majors américaines dinvestir dans la
production
Cest pourquoi le débat doit effectivement être
mené. Je ne crois pas aujourdhui que les principes
mêmes de soutien soient en cause. Je suis sensible en revanche
aux arguments de ceux qui craignent une éventuelle déstabilisation
des sociétés françaises, en cas darrivée
de capitaux étrangers.
Quel a été votre secret pour vous maintenir si
longtemps après le changement de majorité en 2002
?
Il ny a pas de secret. Il y a en France une sorte de
consensus entre droite et gauche pour protéger et défendre
le cinéma. Il y a aussi une tradition, certes moins forte
que par le passé, qui veut que les hauts fonctionnaires ne
soient pas soumis aux changements politiques. Je nai jamais
caché ma couleur politique, ayant travaillé à
Matignon avec Lionel Jospin. Mais elle ne ma pas empêché
de servir loyalement les ministres avec lesquels jai travaillé.
Quest ce qui fait alors quà un moment donné,
un ministre décide de vous remplacer ?
Ce nest pas à moi à le dire. Je note avec
amusement que cela fait deux ans que, presque chaque semaine, certains
annonçaient mon départ prochain. Jai toujours
dit que leur supériorité sur moi était quun
jour ils finiraient par avoir raison. Je ne souhaitais pas quitter
le CNC mais cest la règle du jeu qui sapplique
aux fonctionnaires. Je sais gré au ministre de la Culture
et de la Communication de mavoir traité avec beaucoup
délégance et de mavoir aidé à
réussir mon départ.
Vous êtes remplacé par une femme, Catherine Colonna.
Une première pour le CNC
Cela me paraît une excellente chose. Au fond, je pense
que le jour idéal serait celui où de telles questions
nauront plus dimportance parce quelles seront
rentrées dans les murs.
Si vous deviez lui donner un conseil ?
Je lui dirai que le cinéma est un secteur où
il y a une part de rationnel et une part daffectif. Je suis
convaincu quune action rationnelle au CNC doit être
accompagnée de beaucoup de psychologie et dun travail
de conviction. Cela demande beaucoup dinvestissement et de
temps pour établir des relations de confiance avec tous nos
interlocuteurs. Comme me lavait dit Pierre Viot, lorsque jai
pris mes fonctions, la première qualité dun
directeur général du CNC, cest découter.
Pourquoi rejoignez-vous Francetélévisions à
un an de la fin du mandat de Marc Tessier ? Est-ce un CDD ou un
CDI ?
Un CDI bien sûr ! Je serai conseiller du Président.
Mon aspiration personnelle me pousse à rester plus largement
dans le secteur de laudiovisuel. Marc Tessier voulait avoir
quelquun auprès de lui pour renforcer son équipe
dans le champ des contenus, du développement culturel et
de coordinations des antennes dans ces domaines. Le rapport au temps
y est différent, la contrainte de la télévision
étant de nourrir constamment une antenne.
Votre meilleur et votre plus mauvais souvenir à la tête
du CNC ?
Ce sont des rencontres. Lune des plus belles est sans
doute celle avec Manoel de Olivera, un homme de 95 ans qui a véritablement
traversé lhistoire du cinéma ! Le mauvais souvenir,
cest évidemment la mort de Daniel Toscan du Plantier.
Jétais avec lui la veille de sa disparition. Nos discussions
me manquent beaucoup.
Propos recueillis par Sophie Dacbert et Fabrice
Leclerc
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