|
ENTRETIEN
DU FILM FRANCAIS
Alain
de Greef
Acteur
Plus de deux ans après avoir quitté
le groupe Canal+, lancien directeur général
de la chaîne cryptée, Alain de Greef, publie chez Flammarion
un état des lieux du paysage audiovisuel, Vous regardez trop
la publicité, dans lequel il déplore notamment la
suprématie de TF1 et labsence dun réel
service public.
| |
 |
| |
|
Pourquoi ce livre ?
Mon coauteur, Gilles Verlant, me tannait depuis un moment pour
que jécrive mes mémoires sur Canal+ , ce dont
je navais pas du tout envie. Un jour que je ressassais mon
point de vue sur la domination de TF1 et le danger quun jour,
cette chaîne tombe entre les mains dun Berlusconi à
la française, qui sen serve pour tout à fait
autre chose que ce quen font ses actuels propriétaires,
Gilles Verlant a pensé que cela pouvait être le point
de départ dun livre.
Le postulat de base de votre ouvrage concerne en effet le déséquilibre,
que vous déplorez, existant entre TF1 et les autres chaînes
hertziennes.
Cette question nest pas nouvelle : elle existe depuis 20 ans,
cest-à-dire depuis la privatisation de TF1. En prenant
cette décision, en 1986, le ministre de la Culture et de
la Communication de lépoque, François Léotard,
a créé un déséquilibre très grave,
que lon na jamais réussi à compenser.
Nous arrivons aujourdhui à un tournant. Avec larrivée
de la TNT, et la montée, dans les années qui viennent,
de lADSL, il ne reste que quelques années seulement
de compétition entre les quatre grands canaux hertziens que
sont TF1, France 2, France 3 et M6. Si lon ne crée
pas les conditions pour que cette compétition soit équilibrée,
les positions seront figées et il sera trop tard.
En quoi la privatisation de France 2, que vous préconisez,
changerait-elle la donne ?
Dune part, cest le seul moyen de vraiment donner
un concurrent à TF1, et dautre part, cela constituerait
enfin un aiguillon pour M6, qui serait obligé de sortir du
bois et de ne plus se satisfaire de son audience actuelle. La privatisation
de France 2 serait également une manière de remédier
à la situation impossible dans laquelle elle se trouve aujourdhui
: à savoir concurrencer TF1 sur le terrain de la publicité,
ce que lon a refusé à Jean-Pierre Elkabbach,
et rendre précisément des services au public, ce que
réclamait récemment Jean-Jacques Aillagon. Quant à
la dimension pédagogique, qui est pour moi inhérente
aux missions du service public, je note quelle est totalement
mise de côté. À part sur France 5, qui est dédiée
à cela.
Y a-t-il des émissions programmées sur France
2 qui, selon vous, ny ont pas leur place ?
Beaucoup, par exemple une émission quotidienne daccueil
dite de loisirs et de culture comme celle de Laurent
Ruquier et son panel de chroniqueurs pour le moins hétéroclites,
ne me semble pas du niveau de ce quon est en droit dattendre
du service public sur ce sujet.
La télévision, vous la regardez beaucoup ?
Quand je suis en Provence, où je passe la moitié
de ma vie aujourdhui, je la regarde pas mal. Mais, équipé
dun instrument formidable, qui sappelle le Pilotime,
un enregistreur numérique doté dun guide de
programmes et dun disque dur capable denregistrer actuellement
environ 40 heures de programmes. Ma consommation est par conséquent
très sélective, maîtrisée et libérée
des programmateurs et des annonceurs.
Quel regard portez-vous sur la télé-réalité,
qui a considérablement bouleversé la programmation
ces dernières saisons ?
Ce genre ne me pose pas de problème particulier. À
titre professionnel, jai regardé un peu le Loft 1 et
la première Star Academy et puis jai cessé car
cela ne mintéresse pas. La seule chose que je réclame,
cest davoir de vraies alternatives avec un service public
complètement dégagé de cela. Cest dailleurs
le choix qua fait Marc Tessier. Je pense quil le paie
en audience. Si les chaînes publiques programmaient de la
télé-réalité, leurs audiences annuelles
moyennes seraient certainement meilleures.
Un mot sur Canal+ qui, écrivez-vous, manque daudace
Disons que le petit poil audacieux est planqué dans
la grille et que ce qui est mis en avant, dans les programmes en
clair, en tout cas, cest Stéphane Bern. Je nai
rien contre ce garçon, mais là encore, son émission
daccueil est plutôt sans surprise. On ne prend pas beaucoup
de risques en invitant dans son émission comme dans celle
de Michel Denisot des people que lon voit partout. De la même
façon que sur Canal+, chaîne du cinéma, des
films très ciblés, qui sadressent à la
diversité des petits publics, ne sont pas suffisamment mis
en avant.
Suppression de la publicité dans les cases jeunesse, recours
au mécénat pour le financement du public
À
qui sadresse votre livre et ses propositions ? Aux pouvoirs
publics ?
Aux lecteurs dabord. Ensuite, jespère quil
y aura parmi eux quelques décideurs qui pourront éventuellement
être séduits. Mais vous savez, ce livre nest
pas le résultat du travail dune commission denquête
parlementaire ! Mon idée de départ était décrire
un pamphlet, tout en proposant des pistes de réflexion.
Vous prétendez ne pas être candidat à la
succession de Marc Tessier à la présidence de France
Télévisions. Doit-on vous croire ?
Absolument. Non seulement je suis incompétent pour cela,
mais en plus, président de chaîne est le boulot le
plus chiant de la télévision. Jai trouvé
admirable quà lépoque Pierre Lescure se
dévoue pour nous. Jamais de la vie je ne laurais fait.
Vous relevez, pour finir, les accointances, qui, selon vous,
subsistent entre lÉtat et la télévision
publique.
Oui, ces relations existent toujours. Attendez de voir qui
remplacera Marc Tessier en août prochain. Je serai extrêmement
surpris que ce ne soit pas un proche, voire un très proche
de Jacques Chirac.
Lors de la soirée des 20 ans de Canal+ au Zénith,
à Paris, André Rousselet était le seul représentant
de lancienne garde, aux côtés de léquipe
actuelle. Votre absence était-elle délibérée
?
Oui. Je considère que Pierre Lescure a été
particulièrement maltraité par Vivendi et Canal+.
Je pense à Jean-Marie Messier. Mais aussi à Jean-René
Fourtou et Bertrand Meheut qui, quand ils sont arrivés, auraient
pu se montrer juste polis et sympathiques avec lui. Ils ne lont
pas été. Par conséquent, je navais en
aucun cas envie de my montrer. Dautant plus que je savais
que javais été invité, comme André
Rousselet, pour être sur la photo de famille. Sans Pierre
Lescure, cela navait pas de sens.
Avec le recul, quel sentiment gardez-vous de votre sortie ?
Je garde avant tout une vraie amertume vis-à-vis de
la façon dont a été traité Pierre Lescure.
Car cest grâce à lui que tout ce qua fait
Canal+ depuis 20 ans a été possible. Je ne suis pas
sûr que les dirigeants actuels en aient forcément conscience.
Quant à moi, dès la fusion avec Vivendi, je navais
plus quune envie : quitter cette entreprise.
Souhaitez-vous aujourdhui revenir dans le secteur de laudiovisuel
comme votre ami Pierre Lescure, récemment sollicité,
et engagé, par Endemol en qualité de conseiller ?
Ces 18 derniers mois, jai été surtout sollicité
par les chirurgiens puisque je suis passé trois fois sur
le billard. Je me suis donc occupé de ma santé, que
javais négligée pendant 35 ans. Cétait
ça le plus important. Aujourdhui, je suis plutôt
tranquille, notamment quand je suis en Provence où jenvisage
de minstaller complètement.
Propos recueillis par Emmanuelle Miquet
|