ACCUEIL < ENQUÊTE > ARCHIVES
ENQUÊTE

L’été, nouvel eldorado des distributeurs

L’été devient une période propice à tous types de sorties. Si les majors ont depuis longtemps adopté cette période, les distributeurs et les producteurs français leur emboîtent le pas. En témoigne la programmation de juillet et août dont une sélection sera proposée au Festival des films de l’été de Saint-Malo, du 18 au 20 juin.

 
Just a Kiss de Ken Loach (Diaphana), sortira le 14 juillet 2004.
L’ été serait-il encore une saison maudite pour le cinéma ? Tout porte à croire que non au regard des résultats estivaux des dernières années et du programme chargé de juillet et août 2004. Longtemps l’été fut considéré comme une période peu propice aux salles obscures. Du coup, les sorties se résumaient à une kyrielle de reprises et de fonds de tiroirs dont les résultats confortaient les professionnels dans leur refus de tenter leur chance à ce moment de l’année. Quelques films sont sortis dans ce désert cinématographique comme L’arme fatale 1 en 1987 ou sa suite en 1989, mais ce genre d’initiative restait isolé. Au cours de l’été 1990, un changement s’est amorcé avec le lancement du troisième volet de Retour vers le futur. Le film de Robert Zemeckis débarque sur les écrans en plein mois de juillet, sans que cela nuise à sa carrière avec 1 677 333 entrées. L’année suivante, Robin des bois, prince des voleurs sort le premier mercredi d’août. Là encore, le succès est au rendez-vous avec près de cinq millions d’entrées. Preuve que le public peut répondre présent pour peu qu’on lui en donne la possibilité. Les majors prennent alors conscience du potentiel de l’été et lancent désormais chaque été plusieurs productions qui attirent des millions de spectateurs : Last Action Hero en 1993, Maverick en 1994, Une journée en enfer et Lancelot en 1995, Rock et L’effaceur en 1996, Speed 2 et Men in Black en 1997, L’arme fatale 4 et Armaggedon en 1998, La momie et Wild Wild West en 1999… L’an dernier, les blockbusters se sont ainsi succédés dans les salles pendant tous l’été, de Hulk à Charlie’s Angels, de Terminator 3 à Pirates des Caraïbes. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis plusieurs années, la fréquentation est bien meilleure en août qu’en septembre. En 2003, les salles ont ainsi enregistré 13,42 millions d’entrées en août contre 10,89 millions en septembre. Restait, bien sûr, à régler le problème du cinéma français et des films d’auteur qui désertaient les salles, au point de faire dire à Patrick Brouiller, président de l’Afcae (l’Association française des cinémas art et essai) que “c’était une gageure pour les salles art et essai de rester ouverte pendant l’été tant l’offre de films était faible”. Deux tentatives ont pourtant prouvé qu’il était possible de sortir des films français pendant l’été. En 1996, Priez pour nous de Jean-Pierre Vergne arrive sur les écrans sans aucun nom célèbre à son générique. Seule comédie française à l’affiche, elle en profite pour s’imposer comme une alternative aux produits américains et réalise plus de 600 000 entrées à la surprise générale. En 1999, la donne est la même avec La dilettante de Pascal Thomas qui enregistre plus de 500 000 entrées. Ces films auraient-ils moins marché à une autre période de l’année ? Personne ne peut le savoir, mais tout le monde s’accorde pour dire qu’ils n’auraient pas fait mieux.

Face à l’inflation du nombre des sorties qui raccourcit considérablement la durée de vie des films et complique leur accès aux salles, la saison estivale est cependant apparue comme une solution efficace à l’embouteillage de septembre. L’été 2003 en a apporté la meilleure preuve, plusieurs films français ayant réussi à trouver leur public au cours de cette période. Ainsi, 7 ans de mariage a été distribué le 25 juin 2003. Profitant d’une faible concurrence et d’un bon bouche à oreille, il a enregistré plus de 1,6 million d’entrées. De même, Le coût de la vie est sorti fin juillet sans embûche, le film de Philippe Le Guay affichant plus d’un million d’entrées en fin de carrière. Sans compter Le mystère de la chambre jaune et Les triplettes de Belleville qui ont profité de l’été pour engranger des entrées supplémentaires alors qu’ils étaient à l’affiche depuis le 11 juin. Du coup, l’été 2004 sera marqué par une forte présence du cinéma français. Parmi les sorties les plus importantes : L’Américain de Patrick Timsit, Atomik Circus avec Vanessa Paradis et Benoît Poelvoorde, Cause toujours ! de Jeanne Labrune, J’me sens pas belle avec Marina Fois, Nos amis les flics avec Daniel Auteuil ou encore Mon père est ingénieur de Robert Guédiguian. Jean-Paul Rougier, directeur de TFM qui distribuera Atomik Circus et Nos amis les flics sur des combinaisons de 350 copies, estime “qu’il est aujourd’hui plus facile de fédérer les spectateurs en juillet et août car ils sont plus disponibles”. Un constat qui est aussi valable pour le cinéma art et essai. Là encore, l’été 2003 fut exemplaire avec les succès de Soy Cuba, Wanda, Noi Albinoi et Lost in La Mancha. “Il est plus facile en été de s’inscrire dans la longueur en misant sur une vraie contre-programmation”, note Laurence Petit, directrice de la distribution chez Haut et Court, qui sortira Ne dis rien de l’Espagnol Iciar Bollain le 7 juillet. Elle précise à ce titre “qu’il s’agit d’un film fort que nous n’avons pas voulu noyer dans la masse à la rentrée”. Même son de cloche chez Diaphana où Didier Lacourt, directeur de la distribution, explique que “les films ont plus le temps de s’installer en été car ils sont retirés de l’affiche à des niveaux d’entrées inférieures au reste de l’année”. Il sortira donc Just a Kiss de Ken Loach le 14 juillet. “C’est la première fois que Diaphana distribue un film de Ken Loach en plein été, mais il s’agit d’une œuvre plus optimiste qui peut trouver sa place à cette période”, précise-t-il. De son côté, Humbert Balsan, producteur de Alexandrie New York, reconnaît qu’il parie “sur une circulation plus longue en été du film de Youssef Chahine”. D’où sa volonté que celui-ci sorte le 7 juillet et non pas en décembre comme cela était initialement prévu. Il rappelle aussi que deux de ses productions (Total Kheops et Mauvais genre) étaient déjà sortis en été. Chacune avait dépassé la barre des 100 000 entrées, un résultat dont il s’estime satisfait. Si les films d’auteur peuvent tenir plus longtemps l’affiche, ils peuvent aussi rentrer plus facilement dans les salles car la concurrence est moins importante. Ainsi, Didier Lacourt cite l’exemple de Super Size Me. Pour lui, “il est plus aisé de placer 80 copies de ce documentaire le 30 juin et donc de lui garantir une plus grande visibilité”.

Au-delà de l’accès aux salles ou de la disponibilité du public, les sorties estivales sont aussi motivées par des raisons économiques, même si les mesures prises par le CNC voici quelques années pour soutenir la distribution en été n’avaient pas eu les effets escomptés au point d’être abandonnées. L’affichage, premier poste de dépenses marketing en France, est en effet moins cher entre le 14 juillet et le 15 août. Didier Lacourt explique ainsi que la campagne d’affichage de Just a Kiss sera plus importante que celle de Sweet Sixteen, le précédent film de Ken Loach sorti en décembre 2002, alors qu’elle coûtera 30% de moins. Il faut toutefois noter que cette réduction des coûts s’applique essentiellement à Paris. Nicole Morizet, directrice clientèle de Clear Channel, explique que “cela est moins vrai pour les villes côtières et les villes de passages en raison de la forte affluence des vacanciers”. Dans cette même logique, elle ajoute que “les tarifs des espaces d’affichages dans les gares sont moins négociés en juillet et en août”. Dans les salles, l’achat d’espace est aussi moins coûteux. Sophie Alliel, directrice de la publicité sur les spots distributeurs chez Talent Group, estime que “les tarifs baissent de 30% à 40% par rapport aux prix les plus élevés qui sont pratiqués le reste de l’année”. De même, la couverture médiatique que beaucoup de producteurs et de distributeurs estimaient moins importante en été ne semble plus être aujourd’hui un problème pour personne. Laurence Petit chez Haut et Court considère d’ailleurs que le relais dans la presse de Noi Albinoi, sorti en juillet 2003, était “pratiquement événementiel”. Au final, le film a réalisé plus de 70 000 entrées. Un score inenvisageable à un autre moment de l’année”.

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles de la sortie estivale. La plupart des professionnels déclarent être prêts à sortir leurs films en été, certains tenant à préciser qu’ils ont toujours été favorables à cette période. Humbert Balsan ose pourtant mettre un bémol. Selon lui, “si le public parisien est toujours réceptif à des films pointus en été, cela est plus dur en province où l’on constate une dilution du public notamment dans les grands pôles étudiants”. Les résultats de l’été 2004 seront donc à suivre de près.

Anthony Bobeau

Vendredi 25 juin 2004

"Depuis plusieurs années, la fréquentation est bien meilleure en août qu’en septembre."


  AccueilContactez-nousAbonnez-vousRecommandez ce sitePoints de vente
 © Le Film Français 2004