ACCUEIL < ENQUÊTE > ARCHIVES
ENQUÊTE

USA : la VO s’invite (timidement) au BO

Les films en version originale se classent de plus en plus souvent dans les premières places du box-office américain, empiétant sur la suprématie hollywoodienne. Les distributeurs de films étrangers le savent qui travaillent à séduire un public malgré tout encore réticent à lire les dialogues sur l’écran.

 
Deux films cannois s’apprêtent à traverser l’Atlantique dans leur langue originale: Le secret des poignards volants de Zhang Yimou en décembre et Mondovino de Jonathan Nossiter l’an prochain.
C’était il y a deux mois. En quelques semaines, le sacro-saint box-office nord-américain, terrain de jeux favori des studios hollywoodiens, accueilliait deux longs métrages en version originale dans son Top 10. Hero de Zhang Yimou s’est même payé le luxe de trôner deux semaines de suite, grâce à l’habile travail de Miramax. Profitant de la période traditionnellement creuse en blockbusters pour placer près de 2 100 copies à travers le pays, Miramax a renvoyé Hollywood à ses contradictions : un film, pour plaire autant au public du Texas qu’à celui de Los Angeles, a-t-il forcément besoin d’être tout en anglais, avec un scénario souvent bâclé ? En dix semaines, Hero a rapporté plus de 53 M$. De son côté, Diarios de motocicleta (Carnets de voyage) de Walter Salles a également pénétré le système de la plus belle des manières, en s’invitant à la neuvième place du box-office, sur une combinaison ridiculement basse de 167 copies en troisième semaine, tandis que Shark Tale (Gang de requins) caracolait en tête dans plus de 4 000 sites. L’épopée sud-américaine du cinéaste brésilien devrait rapporter, en bout de course, 15 M$ et son distributeur, Focus Features, aura une nouvelle fois réussi un tour de passe-passe : imposer le sous-titre au royaume du siège en gradin et du pop-corn sucré. Il faut croire, pourtant, que les deux ne sont pas incompatibles. “Le nombre croissant de succès inhabituels de films en langue étrangère a permis à un plus grand segment de notre public de s’habituer à la lecture des sous-titres, explique Mark Urman, en charge de la distribution salles chez ThinkFilm, distributeur indépendant new-yorkais qui sortira Mondovino de Jonathan Nossiter l’an prochain. Une fois que les gens ont réalisé qu’ils pouvaient aimer lire des sous-titres, ils sont aptes à renouveler l’expérience. Nous sommes passés d’un seul hit par an à plusieurs, en quelques années. Il n’y a aucune raison pour que cela s’arrête.” Pour Mark Gill, patron de Warner Independent Pictures (WIP), cette tendance a également beaucoup de chances de se confirmer. “J’espère que nous sommes dans un nouveau mouvement. Quand j’étais chez Miramax, nous avions l’habitude de travailler des films, comme La vie est belle de Roberto Benigni, Amelie de Jean-Pierre Jeunet ou Il postino de Michael Radford. C’était des sorties rares. Désormais, nous pouvons compter chaque année sur deux à trois films en langue étrangère qui seront des succès. J’espère que ce sera le cas pour Un long dimanche de fiançailles que nous sortons bientôt, ou pour House of Flying Daggers (Le secret des poignards volants) que Sony Classics distribue en décembre. En fait, il y a deux catégories de films en VO qui peuvent marcher : les films de genre, comme Tigre et dragon ou les films d’horreur, ainsi que les films à fort contenu.” À ce titre, Newmarket a obtenu la Palme, toutes catégories confondues, en distribuant The Passion of the Christ de Mel Gibson en février dernier. Pour que le public américain arrive à se satisfaire d’un film en araméen et en latin, il a fallu que le sujet soit suffisamment fort et fédérateur. Dans l’Amérique de George W. Bush, les 370 M$ engrangés n’ont plus rien de surprenant. Mais le principal facteur déterminant reste la qualité même du film. Pour Edward Noeltner, ancien président des ventes chez Miramax, et actuel directeur de Global Cinema Group, structure de ventes basée à Los Angeles, “le succès d’un film en langue étrangère repose sur sa qualité, tout simplement. Historiquement, ces films étaient bien plus populaires dans les années 70 et au début des années 80, lors des nouvelles vagues française ou allemande. Aujourd’hui, les Latinos connaissent le même essor, avec quelques cinéastes européens et asiatiques triés sur le volet. Si les films sont bons, ils seront achetés et correctement exposés au public.” Mais noyés sous le marketing agressif des studios d’Hollywood, les films n’ont que très peu de chances de passer à travers le filtre de la barrière économique. Hormis le cas atypique de The Passion of the Christ, les plus gros succès sont obtenus via les filiales films d’auteur des studios, qui bénéficient de la logistique de la maison mère. Aussi, travailler un film sous-titré, en indépendant, c’est forcément limiter ses ambitions de distribution. “Jusqu’à maintenant, nous avons été très sélectifs avec nos acquisitions en langue étrangère, reprend Mark Urman chez Think Film. Nous n’en avons distribué qu’une poignée en trois ans. La façon la plus classique est de débuter à New York sur un ou deux écrans et de s’adapter à la réaction du public, en fonction des premiers résultats, pour l’ouvrir ailleurs. Nous essayons de lancer de très fortes campagnes de relations publiques et de faire d’excellentes bandes-annonces, posters et publicités. Mais nous concentrons la majorité de nos efforts et de notre argent sur les démarrages à New York et dans quelques autres villes. Si le film ne marche pas dans ces conditions, il ne marchera jamais ailleurs.” Pour Mark Gill, chez WIP, il n’y a pas de recettes toutes faites pour conduire un film vers les sommets du box-office. “Bien sûr, le plus important est d’avoir un bon film au départ, il n’y a pas de mystère. Au-delà, de très bonnes critiques, ainsi qu’avec une très bonne bande-annonce peuvent l’aider. Parfois, aussi, on peut se permettre de ne pas présenter, dans les trailers, de dialogue, donc d’omettre les sous-titres. Le public peut être alors attiré sur la foi des images, et être agréablement surpris. Il faut pourtant faire attention à ne pas survendre le film, car un public mécontent est difficile à récupérer.” Quant au doublage, ce n’est pas demain qu’une nouvelle profession verra le jour outre-Atlantique. Un temps envisagée, cette solution a été très vite abandonnée. “Plusieurs essais de films européens doublés ont été tentés, souligne Edward Noeltner. Mais les résultats n’ont jamais été à la hauteur des attentes. Du coup, il ne rime à rien de s’évertuer à doubler les films parce qu’ils ne seront pas plus vus par les spectateurs sur le marché américain. Les adeptes de films en langue étrangère préfèrent largement entendre la langue.” Même constat chez Think Film. “Les Américains n’ont jamais été heureux avec le doublage. Le reste du monde a appris à voir nos films doublés, et se sont habitués aux mouvements différents des lèvres par rapport au texte. Ici, nous n’avons pas l’historique du doublage, ni l’habitude, et c’est très désorientant pour le public.” De plus, le doublage met pas mal de monde en colère. “Nous avons essayé de doubler La vie est belle de Roberto Benigni, sourit Mark Gill. Les critiques ont été tellement furieux que nous avons été obligés de changer notre fusil d’épaule ! Et vous savez combien la critique est importante pour un film en langue étrangère.” Aussi, et malgré quelques percées significatives, le déferlement de films en VO sur les terres américaines restera limité. Si les exportations de films vers les Etats-Unis tendent à s’améliorer, elles ne visent pourtant pas des démarrages flamboyants, contrairement aux lancements de films américains doublés en Europe. Surtout, les distributeurs n’hésitent pas à avouer que leur public n’est pas prêt pour une pluralité de l’offre, surtout en VO. “Quand vous savez que 24% des Américains n’ont même pas de passeports pour voyager hors des frontières, ça restreint d’autant plus les possibilités de séduction et la curiosité sur le monde extérieur”, sourit cyniquement Mark Gill. Un constat repris par Mark Urman qui estime que “les Américains sont chauvins et étroits d’esprit”. Des facteurs largement incompatibles avec des langues étrangères…

Vincent Le Leurch

Vendredi 26 novembre 2004

"Les plus gros succès sont obtenus via les filiales films d’auteur des studios."


  AccueilContactez-nousAbonnez-vousRecommandez ce sitePoints de vente
 © Le Film Français 2004