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“Les choristes” : radiographie d’un succès

Alors que sept mois après sa sortie, Les choristes de Christophe Barratier dépasse les 8 millions d’entrées et les 800 000 disques vendus, le plus grand succès français de l’année amorce aujourd’hui une mise en place vidéo de près d’un million d’exemplaires et pourrait représenter la France aux prochains Oscars. Détails de la composition de cette alchimie, de la genèse du projet à ses retombées économiques et financières.

 
Gérard Jugnot, le professeur de musique au grand cœur des Choristes.
“Je suis tout à fait conscient que l’on ne vit cela qu’une seule fois dans sa vie”, lance Christophe Barratier, encore serein malgré ce qui lui arrive. À cela près que le jeune réalisateur, encore inconnu au début de l’année, aura connu le triomphe public dès son premier long métrage, un cas rare dans les annales du cinéma français. Pourtant, à l’écouter parler, inlassablement (et passionnément) des Choristes, on apprend qu’il a sûrement été le premier (et le seul avec Jérôme Seydoux) à avoir pris conscience, dès sa genèse, du potentiel public du film. Il faut dire que l’histoire des Choristes est aussi un peu la sienne : celle d’un enfant timide qui s’ouvrira au monde grâce au chant et à la musique. Et puis au cinéma. “J’ai vécu dans une famille de cinéma, j’ai toujours baigné dedans, se souvient Christophe Barratier. Chez nous, on aime autant La notte d’Antonioni que Collateral de Michael Mann.” La notion de famille, autre de ses valeurs essentielles, revient d’ailleurs régulièrement dans sa bouche comme dans celle de ceux qui ont collaboré, de près ou de loin, sur Les choristes. Ainsi, malgré les vicissitudes de la production (un tournage éprouvant avec 30 enfants dans une Auvergne écrasée par la canicule de 2003), et jusque dans les bons moments (les premières projections, le succès en France puis à l’étranger), certains ne veulent se souvenir que de ça : une ambiance familiale. “Et des moments d’émotion uniques et très forts, poursuit Gérard Jugnot, comme celui, en tournage, où je me suis retrouvé en train de diriger ma chorale, touché par l’émotion du regard des enfants…”

Nous sommes en janvier 2002. Christophe Barratier dîne avec Jacques Perrin (son oncle, qui produira Les choristes au sein de Galatée Films). “Après mon court métrage, Les tombales, j’avais très envie de faire une adaptation de La cage aux rossignols de Jean Dréville, film de 1945 avec Noël Noël.” Et Jacques Perrin de renchérir : “Il parlait depuis longtemps de ce film qui l’a marqué. Son envie de mise en scène le hantait depuis de longues années.” Barratier commence donc à travailler sur le scénario à mi-temps, occupant l’autre moitié à la finition du Peuple migrateur chez Galatée. D’un remake pur et simple de La cage aux rossignols, le scénario évolue. Deux mois plus tard, il parle du film à Gérard Jugnot avec qui il avait eu un projet inabouti en tant que producteur mais qui avait scellé une nouvelle amitié. L’acteur est intrigué, même s’il redoute la couleur un peu trop angélique de l’histoire. Il lui présente alors Philippe Lopes Curval qui deviendra coscénariste du film. À la rentrée 2002, Christophe Barratier démarche d’éventuels partenaires. Gaumont a bien cédé les droits de La cage aux rossignols mais ses responsables ne sont pas alors convaincus par l’histoire. Christophe Barratier n’en veut à personne. “Mais je suis un peu tombé de haut, note-t-il. Nous nous retrouvions sans personne, TF1 et M6 ayant à leur tour refusé d’entrer dans le tour de table.” Pour Jacques Perrin, c’est aussi parce que le projet semble difficile qu’il est intéressant : “Quand on vous parle d’un film impossible à faire, on réagit dans l’optique d’une économie de marché. Et pour moi, le cinéma ne peut pas rentrer dans ce cadre. La production cinéma, c’est avant tout de la passion, mais aussi beaucoup de rigueur. Le plus grand danger pour un producteur est d’entendre un réalisateur lui dire : ‘Fais-moi confiance !’.” C’est lors d’une soirée Unifrance que le réalisateur retrouve Romain Le Grand, jeune producteur chez Pathé, qu’il avait connu au Festival de Clermont-Ferrand. Ce dernier lit le scénario et moins d’une semaine plus tard, l’équipe de Pathé (Jérôme Seydoux, Richard Pezet, Olivier Granier, Jean-Claude Bordes) entre dans la danse. Accepter un projet refusé par beaucoup d’autres (et pas des moindres), une affaire de flair ? “Non, j’ai juste été ému aux larmes en lisant le scénario, répond Romain Le Grand. C’est un film qui parle du présent à travers le passé. De plus, avec un budget de 5,33 ME, nous restions dans le domaine du raisonnable.” À son tour, Les Productions Catherine Dussart et France 2 Cinéma entrent dans la danse. C’est, selon le responsable de la filiale de la chaîne publique, Pierre Héros, “un film symbolique de la ligne énoncée par Marc Tessier sur des films plus surprenants, plus novateurs.” Après six mois de casting (nécessaires pour trouver les enfants idoines), le tournage des Choristes commence au début de l’été 2003.

Une fois le film terminé, un premier bout à bout est projeté. Christophe Barratier sent, lui aussi, que la mayonnaise est en train de prendre. Plusieurs projections privées puis quelques avant-premières publiques confirment son sentiment. La critique, elle, soutient sans excès ce qu’elle appelle “un beau film nostalgique”. Chez les anti, Télérama voyait à sa sortie un “remake très vieille France”, et considérait que “les jeunes préféreraient attendre Rock Academy, sur un sujet similaire, en salle la semaine d’après (sortie fin mars 2004, NDLR.)”. Dans un exercice acrobatique de mea culpa quelques semaines plus tard, l’hebdomadaire culturel est revenu sur le sujet en titrant : “Des Choristes dans l’air du temps ?”…

Finalement, le 17 mars, comme les 17 000 entrées réalisées par Les choristes dès le premier jour sur Paris périphérie, ne semblent pas être restés gravés dans l’esprit de Christophe Barratier : “j’attendais encore que le bouche à oreille porte le film.” Durant un mois, Les choristes demeure en tête du Top 20, voyant sa combinaison grossir et les coefficients demeurer positifs. “Nous étions en train de devenir un énorme train blindé que rien ne pouvait arrêter.” Un succès de cette ampleur est difficilement explicable. “Je crois que la grande force de Christophe et des Choristes est d’avoir refusé de céder aux effets de mode, avance le compositeur de la musique du film, Bruno Coulais. À force d’être questionné sans cesse sur les raisons du succès de son film, Christophe Barratier note “que les deux films ayant réalisé le plus d’entrées en 2004 (Les choristes et Harry Potter) se déroulent étonnamment tous les deux dans un pensionnat, dans une ambiance scolaire, et ont pour thème la réalisation de soi…” Pour le reste, les millions d’entrées relèvent aujourd’hui aussi de l’inconcevable. “Cela tient quand même du miracle, note Jacques Perrin. Mais nous ne sommes pas fiers, nous sommes heureux !”

Autre ingrédient essentiel au succès des Choristes : la musique. Qui aurait pu imaginer que des chœurs d’enfants pourraient atteindre et largement dépasser les scores que réalisent Sardou, Madonna ou Obispo. Christophe Barratier a fait appel à Bruno Coulais, dès la préproduction, pour composer des chants originaux. “C’était un registre inhabituel pour moi, confirme le compositeur. Nous voulions une musique simple mais surtout pas de la musique de patronage. Il fallait juste qu’elle soit émouvante et de plus en plus complexe au fur et à mesure que l’intrigue se développe.” Là encore, certains sont passés à côté du phénomène. Tout d’abord Virgin qui n’y croit pas assez pour se lancer. Et, à nouveau, un chevalier blanc fait son apparition, en l’occurrence Marc Lumbroso de Warner qui décide en un temps record de produire la bande originale du film. Un disque qui s’est aujourd’hui vendu à près de 800 000 exemplaires. Y aura-t-il un second volume de la musique du film, comme cela se fait souvent lorsque qu’une BOF crève des records de vente (Le grand bleu, Moulin Rouge, Buena Vista Social Club) ? “Nous y avons pensé et nous en parlons avec Christophe, continue Bruno Coulais. Mais nous ne le ferons que si cela peut amener quelque chose de nouveau. Il ne faut pas être à la remorque d’un succès.”

Aujourd’hui, c’est à l’étranger que Les choristes confirme son attrait. Le film a été vendu sur l’ensemble des territoires par Jacques-Éric Strauss. Il est d’ores et déjà sorti dans une dizaine de pays, avec à chaque fois des résultats plus que probants (Taïwan, Hong Kong, Singapour, Allemagne, Belgique, Italie et prochainement l’Amérique du Sud, le Québec et la Chine où le film fait ce vendredi l’ouverture du Festival de Shanghai). Dans cette ronde étourdissante, il y a bien sûr l’engouement d’Harvey Weinstein, le patron de Miramax qui a acquis les droits nord- américains des Choristes à Berlin en février où il avait emporté le film pour 2 M$ suite à une surenchère de beaucoup de prétendants. Mais, pour Christophe Barratier, la cerise sur un gâteau déjà riche en calories est le choix de son film pour représenter la France dans la sélection à l’Oscar du meilleur film étranger en février 2005. “Les choristes aux Oscars, c’est un rêve de gosse qui se réaliserait.”

Après cette expérience, Christophe Barratier sait pertinemment qu’il sera doublement attendu au tournant pour Faubourg 36, son second film (cf. encadré). “Le seul danger est de se retrouver obligé de réitérer un succès identique. Je crois que le premier qui va m’attendre au tournant, c’est moi-même ! Je peux tirer beaucoup d’explications du succès des Choristes. Mais ce ne seront jamais des règles à suivre pour la prochaine fois. Contrairement à la cuisine, les recettes ne marchent qu’une fois au cinéma.”

Fabrice Leclerc

Vendredi 29 octobre 2004

"Gaumont, TF1, M6 ou encore Virgin ont refusé le projet… devenu “impossible à faire”."


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