| ENQUÊTE
Chronologie des médias : une
révision pour qui et pourquoi ?
La chronologie des médias
est au cur des renégo-ciations de laccord entre
Canal+ et les professionnels du cinéma. Avec le boom du DVD,
lévolution de la consommation des films et les nouveaux
modes dexploitation, de simples ajustements ou une modification
significative de cette chronologie seront-ils nécessaires
? Le film français vient nourrir le débat.
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Les Triplettes de Belleville (Les Armateurs),
qui vient de sortir en DVD en France, a déjà
été diffusé à la télévision
anglaise (BBC).
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Le 24 décembre dernier, le film de Sylvain Chomet, Les
triplettes de Belleville, production majoritaire française
(Les Armateurs) a été diffusé sur la BBC, moins
de quatre mois après sa sortie en salle : lanecdote
évoquée par Marc-Antoine Robert, directeur financier
de France 3 Cinéma, est symbolique. Une telle diffusion serait
en effet totalement impossible en France où lexposition
des films est régulée par une chronologie des médias
(cf. encadré). Sous cette appellation (qui peut paraître
obscure à certains) sorganise en fait la succession des
différents marchés dexploitation que connaîtra
un film. Le point de départ correspond à la sortie en
salle suivi par la déclinaison des délais de diffusion
alloués à chaque mode dexploitation (vidéo,
pay per view (PPV), chaînes à péage, chaînes
généralistes), des délais déterminants,
notamment pour léconomie des différents acteurs
de chaque secteur. La chronologie des médias résulte
à la fois daccords collectifs entre les ayants droit
et les diffuseurs (selon la directive européenne Télévision
Sans Frontières), mais aussi de textes réglementaires
pour le seul domaine de la vidéo. Élaborée progressivement
depuis une quinzaine dannées, avec lapparition
de Canal+, elle na cessé de devenir un peu plus complexe
suite à lévolution ou léclosion de
différents modes dexploitation. Aujourdhui, dans
des secteurs économiquement fragilisés (que ce soit
lexploitation en salle ou encore la télévision
à péage) ou en ascension (DVD, vidéo à
la demande/VOD), certains demandent une redistribution des cartes
ou, du moins, un nouveau réglage des curseurs
Chacun
tentant de défendre son pré carré
1/ Qui veut réviser la chronologie
des médias ?
Banalisation des films à la télévision
avec le développement des chaînes cinéma, baisse
de leur audience sur les chaînes en clair, explosion de la consommation
de DVD
Les délais dexploitation actuels correspondent-ils
encore aux besoins de tous les marchés au regard de leur contribution
? La question se pose du côté des principaux financeurs
du cinéma : les diffuseurs. Pierre angulaire de la chronologie
actuelle, avec un délai de diffusion à 12 mois en contrepartie
dimportantes obligations financières (9% de son chiffre
daffaires pour lachat et le préachat de films français),
laccord entre Canal+ (principal bailleur de fonds) et le cinéma
français est en cours de renégociation. Le dernier accord
en date, signé en mai 2000, arrive en effet à échéance
à la fin 2004. Il y a bien plusieurs questions en suspens,
comme le maintien de la clause de diversité ou encore le souhait
dassouplissement des grilles de programmation.
Canal+, à linstar dautres consurs, souhaiterait
en effet avoir la possibilité de diffuser des films dans les
plages encore interdites comme le mercredi soir ou le samedi soir.
Le maintien ou non à 12 mois (après la sortie salle)
du délai minimum de diffusion des films est un autre des enjeux
essentiels de cette négociation. Si la chaîne cryptée
na formulé aucune demande officielle aux organisations
concernées, son souhait serait de raccourcir ce délai
de 12 à 9 mois. Largument est le suivant : répondre
à la concurrence du DVD, dont le délai de six mois dénaturerait
grandement lattractivité des films quelle diffuse
en première exclusivité. Le fait que le DVD nuise
à Canal+ napparaît pas dans les récentes
études réalisées par le CNC, estime Jean-Yves
Mirski, délégué général du Syndicat
de lédition vidéo (SEV). De plus, si le délai
alloué à la pay TV était réduit, cela
ne viserait que les films français et non les films américains.
Avec le risque de réduire encore la part de marché des
films français en vidéo (actuellement de 20%, ndlr).
Réduire le délai minimum de diffusion des films ne sappliquerait
en effet quaux films français diffusés
le plus souvent entre 12 et 13 mois après leur sortie en salle
alors que les films américains sont diffusés la plupart
du temps dans un délai de 18 mois, en fonction des contrats
passés entre diffuseurs et grands studios hollywoodiens.
Les chaînes généralistes semblent être aujourdhui,
avec Canal+, les plus demandeuses dune modification de la chronologie
des médias. René Bonnel, directeur de la stratégie
de Francetélévisions fait ainsi le constat suivant :
La consommation de films à la télévision
va croissant. Cependant, avec la multiplication des différents
supports dexposition du film, les chaînes généralistes
qui arrivent en bout de processus sont celles qui souffrent le plus.
Car les films, déjà multidiffusés, sont moins
frais. Doù une baisse de leur audience qui peut atteindre
30%. Du côté des chaînes privées, la tendance
à la baisse de la diffusion de films est patente. Mais Francetélévisions
a décidé pour sa part de maintenir ses engagements face
au cinéma, que ce soit en terme de production ou de diffusion.
Pour autant, nous souhaiterions que nos délais de diffusion
puissent être légèrement rapprochés dans
le temps. À linverse, pour le SEV comme dailleurs
beaucoup dautres dinterlocuteurs du cinéma, la
chronologie actuelle a fait ses preuves. Lintérêt
de bouger les délais en vigueur nest pas démontré
et les risques encourus sont inconnus. Accéder à cette
demande pourrait avoir pour conséquence une accélération
générale de la consommation des films sur tous les supports.
Ne jouons pas aux apprentis sorciers, prévient ainsi
Marc-Olivier Sebbag, délégué général
du SPI, le Syndicat des producteurs indépendants. La chronologie
des médias relève du fine tuning (lajustement
à la marge) : si un curseur est bougé, il peut avoir
des conséquences très importantes. La chronologie actuelle
est constituée dun ensemble de strates cumulées
au fil des années. Si on modifie un curseur, personne ne connaît
les conséquences sur les autres marchés. Et raccourcir
les délais va augmenter lusure des films, un état
de fait dont se plaignent déjà les chaînes généralistes,
poursuit Marc-Olivier Sebbag. Le pays qui a le cinéma le plus
fort, les États-Unis, est celui qui contrôle le plus
sa chronologie des médias ! Est-il besoin de revoir la
chronologie des médias ? Cest une demande de Canal+
et éventuellement des autres chaînes de télévision,
rappelle Marin Karmitz, président de la Fédération
nationale des distributeurs de films et coprésident de lAssociation
des producteurs indépendants. Si nous accédons à
cette requête, les autres chaînes demanderont la même
chose. Toucher à un des éléments en place signifie
une remise en cause de tout un équilibre. Les dégâts
seraient très importants pour la salle, pour le DVD et les
chaînes hertziennes, sans que lintérêt pour
le cinéma soit prouvé. Le problème de Canal +
nest pas une question de délai, ajoute-t-il. Et je suis
très heureux de lire que la chaîne a commencé
à redresser la barre avec une amélioration de la qualité
de ses programmes. Réaction également dubitative
dans le secteur de lexploitation : si, en tant que nouveau président
du Blic, Jean Labé réserve sa réponse en priorité
à Canal+ , en sa qualité de président de la Fédération
nationale des cinémas français, il ne cache pas que
les exploitants sont très réticents à une
accélération de la chronologie et nen voient pas
lintérêt. Même son de cloche pour les
producteurs de lUPF : Alain Terzian, leur président,
estime que le système actuel a montré son efficacité.
On ne nous a pas, pour linstant, démontré le contraire.
Si tout le monde est daccord pour bouger, nous réfléchirons.
Dautres organisations du cinéma sont plus ouvertes à
la discussion, privilégiant cette fois la logique du plus gros
financeur du cinéma français. Ainsi, à
la Chambre syndicale des producteurs, si on attend aussi des démonstrations
claires, Jean Cottin précise que la chronologie des médias
na pas vocation à être sanctuarisée. Nous
navons pas de position arrêtée. Mais nous avons
tous intérêt dun côté à ce
que Canal+ se porte bien et dun autre à réfléchir
à lincidence dune réduction des délais
par rapport à la salle. La vidéo est, pour sa part,
fortement favorisée par son délai à six mois
contre une contribution moindre que celle des autres. |