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ENTRETIEN DU FILM FRANCAIS

Patrick Le Lay

Entre ses différentes implications dans le cinéma et la fiction, ses rapports avec ses concurrents et partenaires, ses premiers pas à l’international ou dans la télévision par ADSL, le président de TF1 cultive l’indépendance de son groupe, et défend sa politique du long terme et de la division des risques.

 
  Pdg de TF1

Le dernier entretien que vous avez accordé au Film français coïncidait avec la signature, pendant le Festival de Cannes, de l’accord de distribution salle entre TF1 et Miramax. Un an et demi plus tard, le bilan de TFM est-il à la hauteur de vos attentes ?
Oui, même si, comme dans d’autres domaines, il faut du temps pour faire les choses. La 9e place au classement des distributeurs en 2003 est correcte, sachant qu’il nous a fallu prendre position sur le marché en créant un outil. La première année de TFM a été surtout portée par des films de Miramax. TFM ne prend pas de risque financier puisqu’il s’agit d’un GIE de gestion transparent, chacun des partenaires fondateurs que sont Miramax et TF1 assurant ses propres risques. Ainsi, c’est à Miramax et à TF1 de prendre les décisions d’investissement dans tel ou tel film qu’il veut distribuer dans les salles françaises, à telle ou telle condition. Pour notre part, nous attendons que l’outil TFM soit bien assis pour imaginer quel développement lui donner. Notre accord s’inscrit dans la durée, il est conditionné par l’envie des deux parties de continuer à travailler ensemble. Jusqu’ici, nous sommes heureux de cette association qui rapproche, il faut bien le dire, deux entités à forte personnalité.

Quelques semaines avant l’annonce de la création de TFM, vous nous disiez ne pas voir TF1 pénétrer le marché de la distribution salle…
Comme quoi, on peut changer d’avis !

Cette stratégie a-t-elle été dictée par le besoin d’asseoir la position de TF1 par rapport au cinéma ?
Vous savez, je n’ai pas forcément de stratégie… Plus simplement, dans le domaine du cinéma, je pense que notre intervention doit suivre la logique de l’édition/distribution plutôt que celle de la production. Être producteur, c’est posséder un projet, mener une démarche créative, plus que juridique, administrative et financière ! Les vrais bons films ont été l’œuvre d’un homme… Notre volonté est d’apporter les moyens nécessaires pour que des “artisans” du cinéma puissent créer des œuvres, tout en y retrouvant tout de même un profit. C’est quand même le premier but recherché. Encore une fois, notre activité dans le cinéma n’est pas dogmatique. Cette souplesse nous a conduits à intervenir autant dans l’achat de droits vidéo pour tel petit film, que dans la production entière d’un long métrage ambitieux, mais dans l’esprit d’un prestataire de services. À ce titre, TF1 couvre tout le spectre, à l’exception de la salle…

Et si un réseau de salles venait à être en vente ?
Je regarderais le dossier, comme tout un chacun. Francis Bouygues avait montré son intérêt pour le concept de multiplexe, lorsqu’il était apparu en Belgique. Il m’avait emmené visiter le Kinépolis de Bruxelles. Mais, l’affaire était totalement gérée par une famille, selon des pratiques assez lointaines de celles d’un groupe comme TF1… Et pour l’heure, il n’y a pas d’opportunité en la matière. Il ne faut pas avoir de stratégie par rapport à des ensemble vides. Après, tout est possible...

Comment fonctionne votre groupe en matière de cinéma, et quelle est dans cet univers, la répartition des responsabilités. On a du mal à faire le distinguo entre TF1 Films Production, TF1 Cinéma et TF1 International ?
Le schéma est assez simple. TF1 Films Production est la plus ancienne filiale du groupe, qui existait avant même la privatisation. C’est une structure qui a pour mission de répondre aux obligations légales consistant à employer 3,2% de son chiffre d’affaires dans la production cinématographique. La logique de TF1 Films Production étant une logique d’antenne, le processus de décision revient exclusivement à Etienne Mougeotte et Laurent Storch. Idem en ce qui concerne TPS qui acquiert des droits de diffusion sur le marché pour ses différentes chaînes. Le bouquet étant détenu par TF1 et M6, il s’agit là encore d’une structure indépendante dirigée par Emmanuel Florent et Philippe Bony. Parallèlement, TF1 Vidéo est une structure également indépendante que dirige Pierre Brossard. Ces entités, tout comme TF1 International, ne travaillent pas de concert, même s’il y a parfois des discussions communes. Elles sont indépendantes et individualisées.

Vous n’auriez pas intérêt à plus de synergie ?
C’est une belle idée sur le papier, mais dans les faits, cela ne fonctionne jamais. Vous le savez, vous vous entendez toujours mieux avec des personnes extérieures qu’avec vos cousins germains. Nous sommes dans la division des risques. Chacun de ces dirigeants est responsable de ses propres comptes et libre de ses choix. Il ne peut donc y avoir de processus imposé à l’un ou à l’autre.

Et TF1 Cinéma ?
Elle relève de la responsabilité de Patrick Binet et réunit sous sa houlette TF1 International, structure de ventes, TFM, structure de distribution salle, et, le cas échéant, le financement de films au coup par coup, comme par exemple Agents secrets, le prochain film de Frédéric Schoendoerffer. L’entreprise que dirige Patrick Binet est la seule à être appelée à se développer fortement. Toujours dans la même notion de division des risques.

Le film d’Enki Bilal, Immortel, est un projet qui semble vous tenir à cœur et, plus prosaïquement un des plus gros budgets jamais financés par le groupe pour Téléma. Comment se passe votre collaboration avec Charles Gassot ?
Très bien. Le projet est très ambitieux, et nous avons soutenu autant que possible le film d’Enki Bilal. C’est un investissement lourd mais pas disproportionné. Il aurait sûrement coûté beaucoup plus cher s’il avait été produit aux Etats-Unis… Encore une fois, il faut savoir être à géométrie variable. Je rappelle que Téléma est une filiale de production cinéma de TF1, détenue à 50/50 avec Charles Gassot. Charles a porté le projet avec ses tripes et nous avons décidé de prendre une part importante des risques financiers, en collaboration avec UGC qui assure la distribution salle suite à l’accord de distribution sur plusieurs films Téléma, et TPS. Nous le distribuerons en vidéo et nous le vendrons à l’international. Et je pense que le résultat sera à la hauteur des attentes.

La législation française vous obligeant à investir dans la production cinématographique vous satisfait-elle ?
Le cinéma n’est pas un problème pour TF1, contrairement à la fiction télévisée. Alors que la fiction représente en effet 16% de notre chiffre d’affaires, c’est un investissement pour lequel nous ne conservons in fine aucune propriété.

Mais c’est le type de programmes qui fait les meilleures audiences et vous rapporte donc beaucoup d’argent…
Ce n’est pas une raison. Lorsque vous payez quelque chose, vous devez en être propriétaire… On ne peut même pas parler de location puisque, dans ce cas, vous rémunérez une personne qui finance un produit. Si c’était le bon système, il existerait dans tous les pays d’Europe. Pourtant, il ne se pratique qu’en France ! Prenez l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou l’Italie : ces pays produisent autant de fictions que la France mais les relations des télévisions avec les producteurs ne sont pas les mêmes. Savez-vous qui est propriétaire in fine de L’affaire Dominici ? Les fonds de pension néerlandais ! Pourquoi TF1 devrait-elle les financer ? Pourquoi devrions-nous financer le catalogue de concurrents, comme c’est le cas avec Julie Lescaut ?

Pourtant, une suppression pure et simple des quotas n’est pas envisageable...
Je ne crois pas qu’un règlement, une administration, une aide ou un quota puisse faire une œuvre. Ce sont les talents et les artistes qui les font. Dans cette optique, les décrets parus en 2002 n’ont provoqué qu’une appropriation par d’autres du fruit du travail du groupe TF1. Mais nous sommes bien obligés d’accepter la règle du jeu.

La réglementation peut quand même avoir du bon… Vous vous êtes d’ailleurs appuyé sur une décision de Bruxelles pour interdire la diffusion de TF1 sur CanalSatellite…
CanalSatellite est une entreprise commerciale privée qui utilise pour se développer sa propre chaîne, Canal+. Encore une fois, pourquoi serais-je obligé d’offrir à un concurrent le fruit de mon travail ? Nous ne sommes pas un bien à disposition. Je vous rappelle que nous avons acheté TF1. Canal+ a bénéficié à la création d’un réseau gratuit mis à sa disposition par les pouvoirs publics…

Le DVD est devenu le premier support, avant la salle, en termes de recettes pour les films. Cela ne va-t-il pas pousser TF1 à investir plus qu’auparavant dans l’acquisition de films pour la vidéo ?
Tout est notion de risque. Vous pouvez vous contenter d’être éditeur en limitant votre apport, vous pouvez aussi opter pour un minimum garanti et cela devient alors un investissement lourd et risqué. Dans le cas du Seigneur des anneaux 2, dont nous sommes seulement distributeur pour Metroplitan Filmexport, l’équilibre se trouve quand même à 1,5 million d’unités vendues.

Concernant la chronologie des médias, êtes-vous favorable à un raccourcissement des délais pour les chaînes coproductrices ?
Non, je pense que ce serait une mauvaise solution. On ne peut pas mettre constamment les systèmes en déséquilibre. Des fenêtres de diffusion se sont rajoutées au fil des années et tout cela fonctionne aujourd’hui. Raccourcir le délai de 2 ans accordé aux chaînes généralistes n’offrirait pas une nouvelle jeunesse à la diffusion des films sur les chaînes en clair. Bien au contraire… Si j’avais assez d’argent, je préférerais encore acheter la fenêtre cryptée et ne pas l’utiliser pour préserver la fraîcheur du film à la télévision en clair. Mais nous ne le ferons pas. La télévision ne se résume pas à un “coup” de temps en temps. C’est une affaire de tous les jours, de long terme et d’opiniâtreté.

Êtes-vous également pour une ouverture des cases interdites de films, TF1 ayant renoncé par exemple depuis la rentrée à certaines de ses cases cinéma du mardi soir ?
Non, nous ne souhaitons pas l’ouverture de nouveaux créneaux de diffusion. C’est en fait une demande de Canal+ qui entend ainsi contrer l’offre football de TPS le samedi soir ! Si nous diffusons moins de cinéma le mardi, c’est à cause du football. De plus, nous n’avons actuellement plus assez de films français qui puissent relever le défi du prime-time.

Le cinéma n’est plus vecteur d’audience télévisée comme auparavant. Comment l’analysez-vous ?
Le cinéma était très puissant quand il y avait 2 ou 3 millions d’abonnés payants. Aujourd’hui, ils sont entre 5,5 et 6 millions ! Le développement de CanalSatellite, de TPS et bientôt de l’ADSL est une des causes essentielles de la baisse de l’audience des films sur les chaînes généralistes. Aujourd’hui, près de quatre millions de foyers reçoivent plusieurs chaînes thématiques cinéma. Vous avez donc 20% du marché français qui a, à sa disposition le soir, entre 15 et 20 films. Le film continue donc d’être consommé mais de manière différente. L’échappatoire, aujourd’hui, pour les chaînes généralistes, c’est l’événementiel. Que ce soit un match de football, l’élection de Miss France, Star Academy ou encore une grande fiction… Encore que sur la fiction, le succès du genre repose essentiellement sur des personnages récurrents et non des histoires originales. C’est d’ailleurs la différence fondamentale entre la fiction et le cinéma.

TF1 s’est lancé dans l’ADSL… C’est pour vous une nouvelle évolution dans la consommation télévisuelle ?
L’avantage de l’ADSL est d’utiliser un vecteur élémentaire, la prise fixe de téléphone. Il faudra encore attendre 10 ans avant de pouvoir disposer d’une diffusion sans fil permettant une compression d’images acceptable. Je suis confiant dans cette technologie même si l’expérience de TPSL à Lyon est encore trop récente pour en tirer un premier bilan.

Vous restez un farouche opposant de la TNT ?
Je constate que sans l’aide de personne, TF1 a travaillé sur la diffusion d’images par ligne téléphonique pendant quatre ans, et qu’aujourd’hui à Lyon, en association avec France Télécom, c’est devenu une réalité. Demain, ce le sera dans toute la France et tous les opérateurs veulent s’y mettre. Pour la TNT, une loi a été votée, des opérateurs se sont déclarés. C’est aussi le grand projet du président du CSA. Et pourtant, depuis 4 ans, cela n’a toujours pas démarré ! Même les plus farouches défenseurs de la TNT demandent aujourd’hui que le baptême soit reporté à la fin 2005. La télévision numérique terrestre est un succès aux Etats-Unis et au Japon car elle repose avant tout sur le bien-être du téléspectateur en offrant la haute définition et la portabilité (la télévision disponible dans les voitures par exemple). Les terminaux haute définition existent déjà aujourd’hui pour un investissement moindre qu’un écran plasma et une qualité d’image extraordinaire. Les grands networks américains diffusent déjà des émissions de prime time en haute définition, comme le fera d’ailleurs bientôt TF1. Mais, pour revenir à la TNT, je pense qu’il y a déjà trop de chaînes aujourd’hui. Vous ne me ferez pas croire que des groupes comme NRJ ou Bolloré veulent se lancer dans une aventure pour laquelle il n’existe aujourd’hui aucun abonné ! S’ils veulent créer des chaînes, pourquoi attendre la TNT plutôt que s’adresser tout de suite à TPS ou CanalSatellite ?

Vous êtes quand même le groupe qui a déposé le plus de projets sur la TNT…
Je n’ai jamais caché que je déposais des dossiers qui, économiquement, n’avaient aucun sens. Les projets remis au CSA sont tous abstraits. Personnellement, je ne crois pas au développement de la TNT. Mais, s’il s’avère que je me suis trompé, nous ferons partie de l’aventure.

Qu’en est-il du rapprochement entre Match TV et TV Breizh ?
C’est une conjonction d’intérêts. Je ne veux pas parler à la place d’Arnaud Lagardère mais je crois savoir qu’il n’avait plus d’objectifs de rentabilité pour Match TV. Mieux vaut être associé dans une affaire qui gagne de l’argent que seul dans une affaire qui en perd.

Que va-t-il se passer concrètement ?
Il y a aura une chaîne qui aura à peu près les mêmes contours que TV Breizh… Le groupe Lagardère étant un gros actionnaire de CanalSatellite, cela confortera également la présence de la chaîne sur ce bouquet.

Y a-t-il des projets d’alliance plus poussés entre TF1 et Lagardère ?
Non. D’autant que le groupe Lagardère a aujourd’hui des gros dossiers à traiter comme Editis ou EADS. Je pense qu’il aura à l’avenir des idées stratégiques dans le domaine des médias mais je ne crois pas que la télévision soit aujourd’hui sa priorité. En règle générale, je préfère faire des affaires seul et non avec des partenaires…

Et la fusion avec Canasatellite ?
Qu’irais-je faire dans le capital de CanalSatellite alors que je dispose aujourd’hui de TPS ? Plus largement, je pense que l’attrait de la sphère des médias est aussi un peu passé de mode dans l’esprit des financiers. Regardez le groupe Kirch en Allemagne, il aura mis plus d’un an avant de retrouver un repreneur.

Sur l’international, les objectifs de TF1 ont toujours été hésitants. Quelle est votre stratégie aujourd’hui sur l’Italie avec Tarak Ben Ammar ou sur l’Allemagne avec ProsiebenSat ?
Nous avions l’opportunité non seulement d’acquérir deux réseaux en Italie, mais aussi d’en devenir l’opérateur. C’est la meilleure occasion pour monter un fonds de commerce. Il n’y a pas d’autre opportunité de ce genre actuellement. Et je tiens à ajouter que TF1 est le seul groupe audiovisuel français à mériter le titre d’international, et cela grâce à Eurosport, diffusé en 18 langues, et dont la moitié du chiffre d’affaires provient d’Asie.

TF1 a connu en 2003 la plus forte chute de part d’audience. Cela vous inquiète-t-il ?
Non, car cette baisse s’inscrit dans un contexte global où il y a un accroissement de l’offre en matière de chaînes et finalement, la PDM publicitaire de TF1 est immuable depuis 17 ans, autour de 54%. Pour juger de l’évolution réelle des parts de marché, il faudrait intégrer LCI et Eurosport. Ceci est un correcteur optimiste, mais bien réel.

Jacques Chirac a souhaité le lancement de CII avant la fin de l’année. Serez-vous prêt et dans quelles conditions ?
Si le feu vert est donné, on peut démarrer dans 6 à 7 mois. CII est financée par l’État, mais il est vrai que TF1 a voulu montrer sa volonté de s’inscrire dans un projet d’intérêt général du pays, aux côtés de FranceTélévisions. Pour nous, ceci relève du devoir… pas du business.

Propos recueillis par Sophie Dacbert, Carole Villevet et Fabrice Leclerc


vendredi 30 janvier 2004

“TF1 préfère mener ses affaires seul, sans partenaire”



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