| ENQUÊTE
Le nouvel âge du cinéma
belge
Dynamisme de la production, renouvellement des
talents, structuration du métier caractérisent la
production cinématographique actuelle de la Belgique francophone.
Et ce malgré une situation financière difficile, en
attendant les premiers effets des mesures récemment adoptées
par les pouvoirs publics. Le cinéma belge ressert aussi ses
liens avec la production française indépendante sans
pour autant perdre son identité.
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Folle embellie, de Dominique Cabrera
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Lan dernier sur la Croisette, le cinéma belge était
à nouveau à lhonneur avec Le fils, prix dinterprétation
pour Olivier Gourmet, après la Palme dor attribuée
aux cinéastes Luc et Jean-Pierre Dardenne pour Rosetta en 1999.
Cette année, la représentation belge sur la Croisette
est plus le fait de jeunes talents avec le premier film de coproduction
belge majoritaire, Des plumes dans la tête de Thomas de Thier,
et plusieurs coproductions minoritaires avec la France, Depuis quOtar
est parti de Julie Bertuccelli, Stormy Weather de Solveig Anspach
et Le monde vivant dEugène Green. Plusieurs films qui
illustrent le renouveau de la production belge actuelle, portée
par des nouveaux talents et de nombreuses coproductions avec des producteurs
indépendants français.
Un vent nouveau souffle en effet depuis plusieurs années chez
nos voisins francophones avec une véritable structuration de
la profession, entamée il y a une dizaine dannées,
et qui se poursuit aujourdhui avec lémergence dune
nouvelle génération de talents, quils soient artistes,
techniciens ou producteurs. Un dynamisme qui se ressent directement
à la commission daides sélectives de la Communauté
française de Belgique : Il y a une accélération
des demandes depuis environ trois ou quatre ans, cest un peu
leffet Rosetta, explique Véronique Pacco du Centre du
cinéma et de laudiovisuel du ministère de la Communauté
française. On recensait 192 demandes en 1997 contre 270 en
2001 et 224 en 2002. La reconnaissance internationale du cinéma
belge a eu un effet boule de neige avec des métiers qui attirent
de plus en plus les jeunes. Et aujourdhui, la production belge
a une capacité à monter des films plus ambitieux.
Cet essor est né vers la fin des années 1990. Des
films comme Cest arrivé près de chez vous, Le
huitième jour, Ma vie en rose ont fait connaître des
nouveaux cinéastes belges, rappelle la réalisatrice
et productrice Marion Hansel (Mans Films), qui a présidé,
à plusieurs reprises, cette commission. Aujourdhui, il
y a un véritable vivier de jeunes réalisateurs. La qualité
des projets na cessé de saméliorer ces trois
dernières années, y compris au niveau des coproductions
minoritaires, donc majoritairement françaises. Mans
Films vient dachever le tournage de 25oC en hiver, avec Jacques
Gamblin et Carmen Maura, premier long métrage de Stéphane
Vuillet, un Français mais Belge dadoption découvert
dans le court métrage. Marion Hansel fait partie de la génération
des producteurs installés qui initient depuis longtemps
des films belges, comme entre autres Patrick Quinet (Artémis)
ou encore Dominique Janne (K2), producteur notamment du Roi danse
de Gérard Corbiau. Au 1er collège (premiers films)
de la Commission daides sélectives qui siège trois
fois par an, cinq à six projets par session sont très
bons. Il y a une nette amélioration de lexigence artistique,
une professionnalisation des talents, catalysée par la circulation
des professionnels européens, notamment avec la France,
constate ce dernier. Mais il relève aussitôt le paradoxe
de la production belge. Nous sommes dans une situation de suroffre
créative et de sous-financement. Je pense que ce sous-financement
conduit à être meilleur, plus créatif. Ce qui
me fait dire, dune certaine manière, que jespère
que nous serons toujours pauvres ! Avec K2, en coproduction
avec K-Star basée à Paris, Dominique Janne vient de
produire le deuxième film de Benoît Mariage, La part
manquante, un auteur révélé avec Les convoyeurs
attendent. Il développe également Confituur, le deuxième
film en flamand de Lieven Debrauwer (Pauline et Paulette) ou encore
le premier film que réalisera Benoît Poelvoorde en 2004,
Les inutiles. Dans la sphère dArtémis, on retrouve
notamment deux auteurs en vue du cinéma belge, Frédéric
Fonteyne, réalisateur dUne liaison pornographique, et
Philippe Blasband, scénariste du même film et qui est
depuis passé à la réalisation avec Un honnête
commerçant (inédit en France). Tous les deux travaillent
à leurs prochains films. Artémis coproduit également
plusieurs films avec Nord-Ouest Productions en France (Christophe
Rossignon). Autre acteur installé depuis les années
80, Hubert Toint qui, avec sa société Saga Films, alterne
en cinéma les coproductions minoritaires avec la France, comme
Pas si grave de Bernard Rapp (Extravaganza) ou Nationale 1 dEve
Heinrich (Maïa Films) et les films majoritaires comme Les suspects
de Kamal Dehane.
Parallèlement à ces sociétés, toute une
vague de jeunes producteurs, souvent de moins de 40 ans, a émergé
ces dernières années, accompagnant de jeunes auteurs.
Cest le cas de Denis Delcampe (Need Productions), qui a commencé
dans le métier avec une association devenue une société
en 2001, en se créant une assise financière avec de
la prestation de services. Il a notamment coproduit minoritairement
avec la France Quand tu descendras du ciel dEric Guirado et
Carnages de Delphine Gleize. Aujourdhui, il développe
deux films dinitiative belge, le premier film de Yves Cantraine,
Lhypothèse du feu, quil a produit en court métrage
et Belhorizon, premier film dInès Rabadan. Comme nombre
de producteurs de sa génération, il tisse des liens
à moyen terme avec des confrères français. Ainsi
Belhorizon est coproduit avec la société française
Balthazar producteur de Carnages. Les mentalités changent
chez les plus jeunes producteurs qui cherchent à instaurer
des relations durables. De plus en plus, on ne se partage plus les
territoires des films mais les droits au prorata de ce quon
amène financièrement. Il sagit donc de vraies
collaborations. Inès Rabadan tournera son film cet été
en France avec Emmanuel Salinger, Nathalie Richard et Bruno Putzulu.
Belhorizon raconte lhistoire dimmigrés espagnols
dans une pension de famille dans laquelle débarque par erreur
une famille riche. Tourner en France et non en Belgique avec des comédiens
français résulte en loccurrence dun choix
artistique. Mais il est très important pour nous de garder
notre identité, un esprit belge avec une équipe belge,
et une partie du casting et des comédiens français à
qui lon a expliqué quils allaient simbriquer
dans un projet belge. Même dynamisme et approche de la
production pour Olivier Bronckart, producteur exécutif des
Films du Fleuve, la société de Luc et Jean-Pierre Dardenne
fondée en 1994 à Liège. Il y a une génération
de producteurs trentenaires qui commencent à avoir des formations
diverses, notamment sur le plan économique. Lidentité
belge des films vient des projets eux-mêmes. Les coproductions
nentraînent pas un melting-pot culturel. Les films des
frères Dardenne en sont lexemple. Leur imaginaire prend
sa place en Belgique et leurs films ont quand même une répercussion
internationale. La force du cinéma belge est de ne pas trouver
le plus petit dénominateur commun dans les coproductions.
À côté des films des Dardenne, la société
se développe maintenant avec des coproductions initiées
majoritairement par la France : Stormy Weather de Solveig Anspach
avec Agat Films, Le soleil assassiné dAbdelkrim Balhoul
et Le monde vivant dEugène Green avec Mact ou encore
Le mystère de la chambre jaune de Bruno Podalydès et
bientôt Roi et reine dArnaud Desplechin avec Why Not Productions.
Autre jeune producteur en pleine ascension, Diana Elbaum avec sa société
Entre chiens et loup, qui a coproduit minoritairement la Trilogie
de Lucas Belvaux, Depuis quOtar est parti de Julie Bertuccelli
ou encore Mille mois de Faouzi Bensaïdi, et initie, côté
belge, les films de Pierre-Paul Renders (Thomas est amoureux), de
Sam Gabarski (Le tango Rashevski) ou Alain Berliner toujours en coproduction
avec la France. Un autre exemple de jeune société en
expansion, Versus Productions, fondée il y a quatre ans par
le frère dOlivier Bronckart, Jacques-Henri. Après
des débuts dans le documentaire et le court métrage,
il sest lancé dans le long avec plusieurs coproductions
minoritaires avec la France : En territoire indien de Lionel Epp,
(devant faire face à la défaillance du producteur français
Euripide), Mariées mais pas trop de Catherine Corsini avec
Les Films Pelléas et Dans les champs de bataille de Danièle
Arbid produit par Quo Vadis Cinéma. Il développe maintenant
plusieurs films dinitiative belge dont le premier film de Bouli
Lanners, La vraie vie, avec Quo Vadis Cinéma sur lequel la
RTBF sest déjà engagée. Nous sommes
énormément sollicités par les Français.
Je reçois un scénario par semaine, lâche Jacques-Henri
Bronckart. Dans notre coproduction, nous ne cherchons aucune obligation
mais une compatibilité éditoriale. En effet, si
la production belge implique forcément des alliances pour pouvoir
boucler les financements, le mouvement inverse de la France vers la
Belgique sest accentué face aux difficultés rencontrées
avec le recul de Canal+ pour un certain nombre de films dauteurs.
Si tous les producteurs coproduisent, la société Tarantula
a choisi de créer un réseau de coproduction. Ainsi Joseph
Rouschop est le producteur de Tarantula à Liège, alors
quexistent trois autres Tarantula au Luxembourg, à Paris
et à Londres, chaque société ayant son propre
producteur. Nous avons des identités éditoriales
autonomes, mais ce réseau nous permet dêtre plus
forts, déchanger nos projets et nos contacts, de mettre
des services en commun et de coproduire ensemble si le projet le justifie.
Après le court métrage et le documentaire, il a produit
son premier long métrage en 2001, Une part du ciel de Bénédicte
Liénard avec JBA en France, et a quatre films en cours, dont
en coproduction Folle embellie de Dominique Cabrera.
Pour tous, la production en Belgique a donc vocation à coproduire
avec la France pour exister. Car les guichets en Belgique sont limités
pour dix à quinze films francophones produits chaque année.
La production en Belgique est un métier dangereux car
il y a peu dargent et il faut donc encore prendre plus de risques
!, résume le producteur Denis Delcampe. Lenveloppe
de la Communauté française de Belgique est limitée
à 7,685 Me dont 4,6 Me pour lécriture et la production
de longs métrages. Autre guichet important, la télévision
publique RTBF investit une enveloppe d1,2 Me pour la coproduction
dont 470 000 pour le long métrage en 2002, contre 557 000 en
2001. Les producteurs sinquiètent dune baisse de
ce budget étant donnée la situation financière
tendue de la RTBF. Mais le ministère de la Communauté
française confirme le maintien du niveau en 2003 (cf.encadré
page 21). Du côté des télévisions privées,
la situation est plus floue puisque, soumises à des obligations,
leurs investissements profitent peu à la production indépendante.
Récemment, néanmoins, le groupe AB3 a investi dans plusieurs
deuxièmes fenêtres. Du côté flamand, le
fonds public est doté de 12,5 Me et vient juste dassouplir
ses critères daccessibilité par rapport à
la langue. Il pourrait donc devenir plus accessible aux films francophones.
Longtemps, remplir lobligation de 20% de financement minimum
pour une coproduction avec la France (selon laccord de coproduction
entre les deux pays) restait un niveau difficile à atteindre
pour les producteurs belges. Larrivée du fonds Wallimage,
créé en 2001, dirigé depuis Mons par Philippe
Reynaert, a permis dapporter une manne financière nouvelle
avec une enveloppe de 10 Me sur trois ans. Ce guichet a rapidement
trouvé sa place dans le paysage audiovisuel avec une orientation
économique, complémentaire à la vocation plus
culturelle de la Commission daides sélectives : Le
fonds a trouvé en deux ans et demi dexistence son rythme
de croisière avec une quinzaine de films en 2003, dont des
projets quon nattendait pas tout de suite : des films
français tels que ceux de Bernard Rapp, Catherine Corsini ou
de René Manzor qui viennent chercher le gap financing. Ceci
sexplique en partie par les difficultés avec Canal+ en
France. Par ailleurs, les retombées économiques sont
plus importantes que ce que nous escomptions (avec en moyenne 175%
de dépenses dans la région contre 150% obligatoires)
et nous voyons maintenant des sociétés de postproduction
sinstaller dans la région. La bouffée doxygène
tant attendue au niveau du financement devrait provenir du nouveau
mécanisme dabri fiscal voté in extremis par le
dernier Conseil des ministres (cf. FF 2787). Il devrait rapporter
entre 10 et 20 Me pour toute la Belgique.
Reste à savoir comment le système va prendre auprès
des investisseurs privés et à quel film il profitera.
Il ne faudrait pas quil bénéficie quaux
grosses machines, notamment françaises, au détriment
du cinéma dauteur belge, résume un observateur.
Néanmoins, le système a largement été
élaboré avec les professionnels belges via lUnion
des producteurs de films francophones, dirigée par Patrick
Quinet. Larrivée du tax-shelter se pointe au meilleur
moment. Wallimage a joué le rôle de fusée et le
tax-shelter jouera celui du carburant, estime Philippe Reynaert. Il
faut voir comment les talents vont négocier larrivée
de ce nouveau flux économique et ne pas faire que des films
commerciaux. Mais on peut noter quà Wallimage, le film
le plus rentable reste aujourdhui Le fils car il sest
vendu dans 18 pays.
Sarah Drouhaud
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