Cinéma

Semaine 2019 - Alaa Eddine Aljem : "Le point de départ a été une situation absurde"

Date de publication : 15/05/2019 - 08:50

Avec Le miracle du Saint Inconnu, le réalisateur signe une fable moderne et burlesque, tournée dans un petit désert des environs de Marrakech et qui a séduit la Semaine de la critique.

Quelques mots sur votre parcours. Vous avez fait vos études à l’Insas et réalisé plusieurs courts métrages…
Je suis Alaa Eddine Aljem, né en 1988 à Rabat, au Maroc. En 2006, j'ai eu la chance de faire partie de la première promotion de la première école de cinéma au Maroc, l’Esavm. Puis, en 2009, j'ai rejoint l'Insas à Bruxelles. Depuis, j'ai réalisé quelques courts qui ont été bien reçu en festivals, et Le miracle du Saint inconnu est mon premier long, auquel j'ai consacré quatre années de développement et d’écriture. 

Comment présentez-vous Le miracle du Saint Inconnu en quelques mots ?
C’est une fable moderne teintée d’absurde qui emprunte au conte. C’est un film choral, bâti autour de plusieurs personnages, une histoire burlesque sur le rapport à la foi et l’observation de la transformation d’une microsociété. 

Question basique, comment vous est venue cette idée de film ?
Comme dans tous mes travaux, le point de départ est le même. Une situation absurde que je cherche à exploiter à la fois dans son potentiel dramatique et comique. Dans Le miracle du Saint Inconnu, il s'agit bien évidemment d'un sac d'argent volé qui devient un lieu sacré et qui finit par générer lui-même de l'argent. Je trouvais cette situation de départ amusante et en même temps illustratrice de notre rapport à la foi et à l'argent. Il y avait aussi une envie de filmer le désert, comme dans mon précédent court, Les poissons du désert. J'aime beaucoup tourner dans des espaces ouverts qui renvoient paradoxalement à un enfermement.
 
Quelles ont été les étapes d’écriture ? 
J'ai eu l'idée de départ il y a très longtemps mais ce n'était pas suffisant pour en faire un film. Elle est restée en moi et a grandi petit à petit dans ma tête.
Un soir, alors que je marchais le long d'une ruelle de Marrakecha avec Francesca Duca, ma femme et productrice, nous nous sommes arrêtés devant l'hôtel Le Toulousain et je lui ai dit, sans trop savoir pourquoi, "j'ai une idée de film tu veux l'écouter ?" C'est là que je me mets à pitcher ce qui était jusque-là trop brouillon dans ma tête, et sans savoir ni comment ni pourquoi, cette fois-ci, en le racontant, c'était fluide et évident. Je ne savais même pas ce que je disais, c'est sorti naturellement de ma bouche, sans filtre entre ma pensée et ce que j'exprimais. "C'est peut-être la baraka du saint !" C'était un soir de Ramadan, Francesca m'a dit : "Ça sera un beau film. Tu as un beau projet qu'il faut commencer à écrire." À ce moment-là, j'ai su que l'idée était devenue un projet.

Quelques temps plus tard, j'apprends que la responsable de l'Open Doors de Locarno est de passage à Marrakech et qu'elle est accompagnée par une directrice de production marocaine, Bahija Lyoubi, qui lui avait conseillé de me rencontrer car elle avait vu mes courts. Je me présente au rendez-vous. Cette année-là, Open Doors était un focus sur le Maghreb, cela me laissait à peine un mois pour écrire un traitement pour espérer y être sélectionné. Je fonce donc. Le traitement est sélectionné à Locarno et y gagne un prix, puis il est pris à la Fabrique des cinémas du monde. J'y rencontre Alexa Rivero, qui coproduit le film avec nous depuis.

Ensuite il y a eu un beau matin ensoleillé à Marrakech où on m'appelle de Sundance pour me demander si je voulais soumettre un projet de long à leur laboratoire d'écriture, ce qui m'a mené dans l'Utah l'été qui suivait, dans le resort de Robert Redford. Puis il y a eu Qumra à Doha, puis Venise Production Bridge pour finir. Juste après, nous avons tourné le film, avec Bahija Lyoubi en directrice de production, et nos bureaux ainsi que le logement de l'équipe du film étaient à l'hotel Le Toulousain, là où tout a commencé.
 
Comment s’est déroulée la production ?
Je suis parfois producteur, souvent par passion, quelquefois par défaut. Sur mes films, même produits par Le Moindre Geste, je ne suis pas réellement impliqué dans leur production. C'est Francesca qui s'en occupe. Je suis plus à l'aise quand je ne porte pas les deux casquettes sur le même projet.

Dès le début, nous avons cherché des coproducteurs. On a rencontré Alexa à Cannes en 2016. On avait une vingtaine de rendez-vous par jour, un peu comme des speed dating, et tous les producteurs qu'on rencontrait étaient tout à fait capables de coproduire le film. Alexa était en retard ce jour-là. C'est le seul rendez-vous que l'on n'a pas pu faire à cause d'un souci de planning. Elle nous attendait dehors et c'était trop tard. On lui a alors proposé de dîner ensemble. C'était au final plus agréable qu'un speed dating. On s'est senti rapidement à l'aise avec elle et son profil nous convenait car il apportait des connaissances approfondies sur une partie du processus qu'on ne maitrisait pas.
 
Le développement du film a été long ?
Relativement long. Quatre ans. C'était le temps qu'il fallait. C'est un premier film, je n'étais pas pressé, il fallait que ce soit bien et que je sente que c'est bon, je suis allé au bout. On a eu des financements au Maroc, en France, des fonds régionaux comme DFI et des MG du vendeur et du distributeur français.
 
Sur quelle base avez-vous choisi vos comédiens ?
Au feeling. C'est le seul vrai critère. Certains d’entre eux sont connus, d'autres débutent, mais je les ai tous vu en deux temps. Un café et une longue discussion amicale et un casting avec des essais. Tous sauf le rôle principal tenu par Younes Bouab. Je ne l'ai pas casté, on s'est juste vu deux fois pour parler de plein de choses, puis un peu du film. C'est le seul que je n'ai pas casté car j'avais travaillé avec lui sur un film italien peu de temps avant, La controfigura, et je devais revoir avec lui la scène qu'il jouait en arabe tandis que la réalisatrice italienne ne comprenait pas un mot d'arabe.... Cela me suffisait.

Le plus important pour moi était de voir les comédiens bouger, marcher, parler. Je les ai filmés autant que je le pouvais pendant les castings. Neutres, leurs regards, leurs corps, leurs déplacements... Puis je m'assurais pendant les essais qu'ils puissent jouer dans un registre qui n'est peut-être pas évident au Maroc. Il fallait qu'ils soient dans la retenue tout le temps, intérioriser et jouer avec les silences, les regards et les postures. Enfin, il fallait qu'ils me fassent confiance. 
 
Où et quand vous avez-vous tourné ?
De mi-octobre à fin novembre 2018 à Agafay. Un petit désert à côté de Marrakech.
 
Des difficultés particulières durant le tournage ?
Quand on est arrivés, le premier jour de tournage, le chef opérateur Amine Berrada et moi avions tout préparé. Tout le film était découpé plan par plan et chaque plan a été photographié avec des doublures. Le premier jour, on avait des accroches caméra, cela peut prendre du temps… Du coup, Amine a voulu répéter ses installations avec le chef machiniste et voir combien de temps ça prenait de passer d'une position à l'autre. On a passé la veille du tournage à faire cela et c'était super.
Le jour du tournage, on se met à chercher le chef machiniste. On voit un autre gars qu'on n'avait jamais vu avant et qui galére comme pas possible à chaque installation. Au bout d'un moment, on apprend que le chef machiniste n'est pas venu et a envoyé son cousin à sa place...

Dans le même esprit, pour les effets spéciaux, on avait embauché l'artificier le plus réputé du pays, Hassan.  La veille d'un petit effet (on doit voir de la fumée d'une explosion au loin), il m'appelle et me demande de lui décrire la fumée que je veux. J'ai été clair : grise, épaisse. Le lendemain, on m'informe au plateau que l'artificier est arrivé de Ouarzazate. Je vais le saluer, je ne l'ai jamais vu de ma vie. Je tends la main et lui dis "Bonjour Hassan." Ce à quoi il me répond, "Non, moi c'est Abdellatif". "Et il est où Hassan ?" "Il est à Ouarzazate." "Et toi t'es qui ?" "Je suis son frère. Ne t'inquiète pas il m'a briefé on travaille toujours ensemble." Là j'aurai déjà dû tiquer. Quand le frère de quelqu'un qui remplace quelqu'un au Maroc te dit ne t'inquiète pas, c'est le signal pour s'inquiéter. Je reste calme, c'était un jour nuageux, ce qui n'était pas à notre avantage.

Je lui montre où mettre la fumée. Je le vois sortir une petite machine et, avec un regard paniqué, me dit  : "On ne va rien voir." Je lui dit d'essayer et lui demande si elle est bien grise et épaisse. "Oui, blanche fine." Je reprends et lui explique que pour que ça se voit sur un plan large avec les nuages, il faut une fumée grise et épaisse. Il était absolument d'accord. "Peut-on faire une fumée grise et épaisse sans ta petite machine ?" Il me dit oui, "avec des fumigènes". "Tu as des fumigènes ?", je demande bêtement. "Oui... à Ouarzazate." "Et comment faire alors ?" Il réfléchit pendant 10 minutes avec un papier et un stylo, comme s'il devait résoudre une équation du troisième degré. Puis me lance : "Cela ne te dérange pas que la fumée soit noire foncée ?" Au point où on en était, j'étais obligé de dire non.

Il me dit "dans ce cas-là on va brûler un pneu". Brulons ce pneu qu'on en finisse. Il me regarde, hésite avec gêne, puis me demande timidement : "Tu as un pneu ?" La chef décoratrice lui sort un pneu de son atelier. Elle avait tout. Abdellatif disparaît derrière la colline une demie heure avec son pneu et pas de trace de fumée. Puis, au talkie, il demande : "Je n'arrive pas à allumer le pneu, vous n’auriez pas un peu d'essence ?" On lui donne l'essence et on l'aide à allumer et éteindre le feu. Il rentre chez lui le soir même et nous envoie la facture pour sa prestation le jour d'après.

Des histoires comme ça, on a carburé à deux-trois par jour pendant 36 jours. J'avais deux choix : m'énerver et perdre mes cheveux ou accepter et prendre ça avec humour. Vu que j'ai encore mes cheveux, vous savez le choix que j'ai pris.

À l’arrivée, le film a beaucoup évolué par rapport à la première idée que vous aviez en tête ?
Il a pris corps, forme et âme, mais il est resté très fidèle à ce que j'avais en tête.
 
Qu'attendez-vous de cette sélection à la Semaine de la critique ?
La Semaine est une section bien adaptée au film. Sept films sélectionnés seulement, cela signifie se voir donner de l'importance, du temps et de la considération. C'est une section très réputée, je suis heureux d'y débuter ! Beaucoup de réalisateurs que j'admire ont commencé dans cette section. J'ai vu également le parcours de beaucoup d'œuvres qui y étaient sélectionnées ces dernières années, Cela fait rêver. Je suis fier d'y être. En plus pour un film qui est quand même une comédie, être apprécié par la section des critiques de cinéma est un grand point positif.

Propos recueillis par Patrice Carré
© crédit photo :


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