Cinéma

Lumière 2023 - Wim Wenders, "On the Road Again"

Date de publication : 20/10/2023 - 08:01

Lauréat du prix Lumière 2023, le réalisateur a présenté deux films en sélection officielle au dernier Festival de Cannes : le documentaire de création Anselm, qui sortira le 18 octobre prochain, et Perfect Days, le 29 novembre. Portrait d'un cinéaste qui n'arrête pas.

Né au sortir de la Seconde Guerre mondiale d’un père chirurgien, Wim Wenders étudie la médecine et la philosophie avant de trouver sa véritable vocation au cours d’une année passée à Paris où il découvre les classiques à la Cinémathèque française, mais échoue au concours d’entrée à l’Idhec. Une fois revenu en Allemagne, il intègre la Hochschule für Film und Fernsehen de Münich, dont il sort diplômé en 1970 avec son premier long métrage, Summer in the City.
 
Il contribue dès l’année suivante avec 14 autres réalisateurs à la fondation du fameux Filmverlag der Autoren, le support logistique du Jeune cinéma allemand défini dès 1962 par le fameux Manifeste d’Oberhausen, avant de créer sa propre société de production trois ans plus tard et d’affirmer définitivement sa différence avec Alice dans les villes, premier acte d’une trilogie qu’il poursuivra avec Faux mouvement (1975) et Au fil du temps (1976), sur le registre du road movie auquel le Nouvel Hollywood donne simultanément un nouvel élan.
 
Son adaptation de L’ami américain de Patricia Highsmith lui vaut d’être invité aux États-Unis par Francis Ford Coppola, qui lui confie la réalisation du biopic de l’auteur du Faucon maltais : Hammett (1982), dont il exploite la genèse interminable pour tourner un documentaire sur et avec son ami Nicholas Ray, Nick’s Movie (1980). De retour en Europe et au noir et blanc, il signe avec L’état des choses (1982), une mise en abyme de son aventure américaine qu’il va tourner au Portugal dans les décors abandonnés d’un autre film, Le territoire de Raoul Ruiz. Avec à la clé un Lion d’or à Venise en 1982.
 
Il repart alors aux États-Unis tourner son film suivant, Paris, Texas, qui lui vaut cette fois la Palme d’or du Festival de Cannes 1984. Il y obtient trois ans plus tard le prix de la mise en scène pour Les ailes du désir, une fable onirique et prophétique qui précède de deux ans la chute du mur de Berlin, suivie de Si loin, si proche, grand prix du jury en 1993. Sa conception du cinéma, Wenders l’exprime aussi en tant que président du jury cannois en 1989, qui couronne
un premier film américain audacieux, Sexe, mensonges et vidéo de Steven Soderbergh, puis à la Mostra en 2008 dont le Lion d’or est décerné à The Wrestler de Darren Aronofsky.
 
Deux auteurs majeurs ont croisé la route de Wenders. D’abord, le futur prix Nobel de littérature autrichien Peter Handke qui lui prête sa plume à plusieurs reprises, qu’il s’agisse d’adapter son roman L’angoisse du gardien de but au moment du penalty (1972), sa pièce Les beaux jours d’Aranjuez (2016), de transposer Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe dans Faux mouvement ou en contribuant aux dialogues des Ailes du désir (1987). Wenders a par ailleurs mis en scène son poème dramatique Par les villages au Festival de Salzbourg en 1982. Son autre complice de coeur est l’écrivain et acteur américain Sam Shepard, prix Pulitzer de l’oeuvre théâtrale, dont il envisage de réunir plusieurs nouvelles dès 1978 dans un projet intitulé Transfixion qui évoluera jusqu’à devenir Paris, Texas, puis à deux décennies de distance Don’t Come Knocking (2005), un road movie nostalgique dans lequel Shepard campe un acteur de western qui lui ressemble à bien des égards.
 
Célébrer la mémoire
Wenders endure un nouveau calvaire avec Jusqu’au bout du monde, projet de science-fiction conçu dès 1977 qui n’aboutit qu’en 1991, au terme d’un an et demi de tournage et dans une version expurgée passant de 4h50 à 3h. Simultanément, le réalisateur se ressource en consacrant régulièrement des documentaires à des artistes qu’il admire : le réalisateur Yasujirō Ozu dans Tokyo-Ga (1985), le couturier Yohji Yamamoto dans Carnets de notes sur vêtements et villes (1989), le photographe brésilien Sebastiāo Salgado dans Le sel de la terre (2014), mais aussi la musique cubaine dans Buena Vista Social Club (1999), le blues dans The Soul of a Man (2003), et la chorégraphe Pina Bausch dans Pina (2011) dont il filme les ballets au format stéréoscopique à Wuppertal qu’il avait déjà immortalisée dans Alice dans les villes. Une technique qu’il expérimente dans deux courts métrages, If Buildings Could Talk en 2010 et Two or Three Things I Know about Edward Hopper, tourné pour une exposition consacrée au peintre à Bâle en 2020 - et avec laquelle il renoue dans Anselm, où il célèbre cette fois un artiste plasticien aux prises avec les éléments.
 
Wenders ressemble par bien des aspects au personnage principal de son dernier film en date, Perfect Days, un road movie minimaliste circonscrit entre quelques pâtés de maison de Tokyo qui a valu à l’acteur japonais Kōji Yakusho
le prix d’interprétation masculine à Cannes. Un vieil homme chargé de l’entretien des toilettes publiques y profite de ses trajets quotidiens pour prendre des photos en écoutant de bons vieux standards du rock. Deux passions que partage le cinéaste qui s’est intéressé à l’image fixe il y a 40 ans, à l’occasion des longs repérages de Paris, Texas dans l’Ouest américain, armé d’un appareil moyen format Plaubel. En écho lointain à cette phrase qu’il écrivait en juin 1969 : "Il faudrait que les films sur l’Amérique se composent entièrement de plans généraux, comme c’est déjà le cas dans la musique sur l’Amérique."
 
Le Festival Lumière lui consacre trois expositions dont une inédite, "Une fois", tirée de son ouvrage homonyme paru en 1994 (galerie de la rue du Premier Film), "Wim Wenders : arrêt sur image" (galerie de la rue de l’Arbre Sec) et "Lieux insolites" (galerie de la rue Pleney). Le réalisateur a en outre toujours accordé une importance particulière à la musique dans ses films depuis son fameux court métrage Drei Amerikanische LP’s en 1969, sa première collaboration avec Peter Handke. Passé de la cinéphilie à la réalisation, Wenders a toujours mis un point d’honneur à célébrer la mémoire de ses maîtres et à mettre sa notoriété mondiale au service du 7e art. C’est ainsi qu’il a dédié L’ami américain au fondateur de la Cinémathèque française, Henri Langlois (1914- 1977), et Paris, Texas à l’historienne du cinéma d’origine allemande Lotte H. Eisner (1896-1983). Il a même signé avec Michelangelo Antonioni Par-delà les nuages.
 
Titulaire de la chaire de cinéma de l’École supérieure des beauxarts (HFBK) de Hambourg de 2003 à 2017, il a également assuré de 1996 à 2020 la présidence de l’Académie européenne du cinéma fondée par Ingmar Bergman. Autre facette de sa personnalité, la Wim Wenders Stiftung, qui a ouvert ses portes dans sa ville natale de Düsseldorf en 2012, ambitionne de promouvoir l’art et la culture, qu’il s’agisse de faire vivre et connaître l’oeuvre du cinéaste ou de soutenir de nouveaux talents à travers l’attribution d’une bourse annuelle.
 
Dans le cadre du Festival Lumière, Wenders présentera en outre une carte blanche comprenant Wanda (1970) de Barbara Loden, Les moissons du ciel (1978) de Terrence Malick, Beau travail (1999) de Claire Denis et Enter the Void (2009) de Gaspar Noé. Des choix qui reflètent la diversité de ses goûts et une curiosité constamment en éveil qui l’ont incité à être également un producteur très actif, que ce soit pour soutenir son ami Peter Handke, réalisateur de La femme gauchère (1977) et L’absence (1992), son ex-assistante Claire Denis avec Chocolat (1988), en s’engageant surtout aujourd’hui sur des documentaires artistiques, musicaux ou politiques, à l’instar des films de Sonia Kennebeck National Bird (2016) et United States vs. Reality Winner (2021) consacrés à des lanceurs d’alerte.
 
Dans un article sur Nashville de Robert Altman écrit en 1976 et publié dans son recueil Emotion Pictures: Reflections on the Cinema, Wenders se résumait en ces termes : "Je suis cinéaste. Jusqu’à il y a six ans environ, j’écrivais des critiques de cinéma, mais j’ai arrêté quand j’ai pu tourner des films moi-même. Faire les deux me paraissait contradictoire." Il reste toutefois, avec Martin Scorsese et le regretté Bertrand Tavernier, l’un des plus grands passeurs de notre époque.

Jean-Philippe Guérand
© crédit photo : DR


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