| ENQUÊTE
Documentaire en salle : le genre tisse
sa toile
Plus de sorties, davantage dagréments
: en trois ans, le documentaire destiné au cinéma
a vu tous ses clignotants passer au vert. Attirant dans son sillage
de nouveaux protagonistes (producteurs, diffuseurs) et un public
qui, lui aussi, tend à sétoffer.
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BVI sortira La marche
de lempereur de Luc Jacquet (Bonne Pioche), le 26 janvier
sur plus de 400 copies. |
Record absolu : 51 films documentaires sont sortis en salle en 2004
! Ils étaient déjà 43 en 2003 et 26 en 2002.
Des films à grand spectacle aux productions plus intimistes
en passant par les sujets politico-historiques ou musicaux, désormais,
pas un mois ne passe sans que plusieurs documentaires, français
ou étrangers, ne sortent en salle.
Lannée charnière pour la production française
remonte à 2001, avec une hausse sensible du nombre de documentaires
de longs métrages agréés : 14 films contre 6
lannée précédente. Le mouvement sest
accéléré en 2002 (22 films) et en 2003 (20 films),
avec un devis moyen de 0,75 M€. En 2004, ils étaient déjà
12 à la fin du mois doctobre (source CNC).
Pourquoi un tel mouvement du documentaire vers le cinéma ?
Le succès du genre a pu entraîner ce regain de sorties
en salle de films français et étrangers. Laissant dailleurs
la place à tous les genres. Depuis le plébiscite dun
film à grand spectacle comme Le peuple migrateur de Jacques
Perrin en 2001, ces deux dernières années ont confirmé
lattrait du public pour des uvres plus personnelles avec,
par exemple, le succès inattendu dÊtre et avoir
ou la belle performance de 10e chambre, instants daudience.
Sans compter la déferlante des films géopolitiques en
2004, liés en partie aux élections américaines
(Le monde selon Bush).
Lactualité des sorties démontre que ces films
peuvent dorénavant créer lévénement
au même titre quune fiction. Le dernier trappeur, le documentaire
fictionné de Nicolas Vanier (sur les écrans
depuis le 15 décembre), est ainsi sorti sur une combinaison
de 500 copies (TFM), tandis que La marche de lempereur de Luc
Jacquet est prévu le 26 janvier sur plus de 400 copies (BVI).
Contrairement à de nombreuses fictions, les documentaires à
grand spectacle sur la nature offrent une attraction cinématographique
évidente, pour un public à la fois familial et international.
Pour Emmanuel Priou, producteur TV (Bonne Pioche), dont La marche
de lempereur est une première expérience du cinéma
autant que du film animalier, le sujet était par définition
destiné au grand écran : Quand Luc Jacquet nous
a proposé son projet, nous y avons vu une histoire universelle
qui touche à la vie, à la mort, à la reproduction.
Il était possible de transcender le film animalier traditionnel
de télévision. Le script était plus fort que
nimporte quel scénario de fiction. La filiale de
Disney, Buena Vista International, sera la première à
sengager dans laventure pour la France, permettant ensuite
de réunir les 2,8 ME du budget avec Canal+, un coproducteur
et un minimum garanti important de Wild Bunch qui a lancé les
ventes à Cannes en mai dernier. Au même moment, Bac répliquait
en lançant celles de La planète blanche de Stéphane
Millière, Thierry Plantanida et Jean Le Mire. La démarche
est identiquepour Jean-Pierre Bailly de MC4, producteur aguerri de
documentaires pour le petit écran. Nicolas Vanier ma
dabord proposé Le dernier trappeur pour la télévision.
Jai dit non. Je lui ai demandé den faire un film
pour le cinéma, dix fois plus cher (5 ME). Cest un choix
de cinéma, avec une orientation grand public dès lorigine.
Idem pour Les animaux amoureux que prépare Laurent Charbonnier
pour 2007 : le film a été développé pour
le grand écran comme lavait été Être
et avoir. En revanche, je ne crois pas au film fait pour la télévision
et distribué en salle, ni à ceux qui fabriquent un long
métrage à partir de beaux rushes sur la nature. Il ne
faut pas griller toutes les cartouches du documentaire à grand
spectacle. Le documentaire de cinéma en général
nest pas une émanation de la télévision,
pas plus que ne lest un film de fiction. Le spectacle cinématographique
ne doit pas être bradé. Il va de Salvador Allende au
Peuple migrateur. Le marché va vite trancher, conclut
le producteur. (cf. entretien Serge Lalou, p. 10).
En plus du choix du sujet, le documentaire en salle représente
une alternative pour les réalisateurs de documentaires de télévision
qui en ont assez de devoir composer, pêle-mèle, avec
le sous-financement des uvres et/ou la diffusion trop tardive
de leurs films, ainsi que les formatages de ton et de contenu souvent
imposés par les diffuseurs. Pour Jacques Bidou, le producteur
de Salvador Allende (JBA Prod), ce mouvement est né aux
alentours de 1996. Le documentaire de création paye la rançon
de son succès à la télévision où
il a plus de contraintes daudience et de rentabilité.
la conséquence est un repli du genre à la télévision.
Les enfants gâtés de lâge dor du documentaire
de création ont du mal à vivre le retour de la
commande. Il y a, du coup, un besoin de cinéma, constate-t-il.
Salvador Allende a dabord été envisagé
pour la télévision et puis, très vite, nous nous
sommes lancés vers le cinéma, qui nous a permis dacquérir
une vraie liberté. Signe des temps, dans la formation
Eurodoc à laquelle participe Jacques Bidou, vient dêtre
ouvert un groupe long métrage de 90 pour la TV ou le
cinéma.
La question des gains possibles au cinéma est lun des
arguments qui joue dans léconomie serrée du documentaire
: Quand vous faites un film pour la télévision,
quil fasse de laudience ou pas, vous ne gagnerez pas davantage
note le producteur-réalisateur Christophe de Ponfilly. Chez
Interscoop, comme cest le cas pour la plupart des producteurs,
après 88 films produits en 21 ans, nous fonctionnons avec des
trésoreries très courtes. Elles font de nous des mendiants
quand nous allons présenter nos projets dans les chaînes,
ajoute le réalisateur de Massoud lAfghan qui a fait lobjet
dune sortie en salle après une diffusion sur Arte en
1998. Cest lune des raisons pour lesquelles des réalisateurs
rêvent de la salle en se disant que sils parviennent à
toucher un minimum de public, ils gagneront de largent qui leur
servira à financer dautres films. Bref, à pouvoir
continuer dexercer leur métier, conclut-il.
Si largument de la liberté éditoriale est incontestable
et que le cinéma représente lopportunité
de faire des films incasables à la télévision,
la sortie en salle reste une entreprise risquée. Et pas
forcément la voie la meilleure, note Christian Baute,
à la tête de Movimento Productions. On ne peut
pas monter le financement dun film avec uniquement les 150 000
E de lAvance sur recettes [montant moyen avant réalisation
pour des documentaires, ndlr]. Par conséquent, il faut ensuite
revenir vers les filiales cinéma des chaînes (Francetélévisions,
Canal+, ou TPS) pour lesquelles le documentaire ne fait pas encore
partie des objectifs, note le producteur qui cherche actuellement
des partenaires pour le prochain opus de Vincent Dieutre (Mon voyage
dhiver), refusé par Arte.
La chaîne franco-allemande a dailleurs lancé en
2004 une politique de documentaires de longs métrages unique
en son genre. Traditionnellement, Arte Cinéma était
présente dans le documentaire de long métrage (Être
et avoir), rappelle son directeur, Michel Reilhac. Mais il y a deux
ans et demi, la programmation a préféré réserver
les trois cases cinéma à la fiction, et programmer les
documentaires exclusivement dans la case Grand format pour une meilleure
visibilité. Au regard de lexplosion du documentaire sur
grand écran, des nombreux projets et du goût du spectateur
pour ce genre, Thierry Garrel, de lunité Documentaire,
et moi avons joint nos forces pour créer un budget à
part, réservé à des films diffusés selon
la chronologie des médias dans les trois cases Grand format.
La chaîne consacre jusquà 300 000 € par film.
Les deux premiers sont Darshan de Jan Kounen (Les Productions de la
Roche, Manuel de la Roche) et ladaptation du livre de Clémence
Boulouque sur son père, juge anti-terroriste, par William Karel
(Roche Productions, Dominique Tibi). Hors Arte, France 2 sintéresse
au genre au coup par coup, via sa filiale cinéma (10e chambre,
Un rêve algérien) ou des sorties en salle consécutives
à des diffusions TV (Un coupable idéal et Le monde selon
Bush). De manière tout à fait exceptionnelle, France
5 a également participé au financement dHistoire
dun secret en respectant la chronologie des médias. Du
côté des chaînes privées en clair, seul
le potentiel commercial de sujets à grand spectacle peut intéresser.
Cest le cas de TF1 Cinéma pour Le dernier trappeur ou
du groupe M6 pour Les animaux amoureux de Christophe Charbonnier,
dont la sortie est déjà prévue par SND sur 400
copies en 2007. Pour des documentaires de cette envergure, le financement
est comparable à celui dune fiction. Notamment parce
quil présente lavantage, comme nous lavons
déjà souligné plus haut, dun fort potentiel
international qui permet des coproductions et dimportantes ventes
à létranger.
Quant aux chaînes payantes, TPS ne sintéresse pas
au genre et Canal+ ne sengage que ponctuellement : de 50 000
€ par exemple pour La marche de lempereur à 320
000 € pour Sorties de secours, le film de Patrice Chagnard sur
une équipe de pompiers volontaires, produit par Archipel 35,
actuellement en postproduction. De nombreux reportages et documentaires
ont été faits sur les pompiers à la télévision.
Sorties de secours apporte un regard différent sur des jeunes
gens, issus de milieux populaires, avec une écriture qui na
rien à voir avec le reportage, explique le producteur Denis
Freyd. Il a été financé assez simplement.
(1 M€ avec Canal+, lAvances sur recettes, la Sofica Cofimages
et le distributeur Diaphana). Cela est à comparer à
Histoire dun secret, film encore plus personnel avec un budget
de 500 000 €. Mais attention, pour des sujets personnels,
léconomie est souvent plus difficile quen télévision,
prévient Denis Freyd. Il faut livrer le film en 35 mm et assumer
la promotion. Le choix du cinéma dépend donc vraiment
du sujet, du projet de réalisation. Il est très important
de voir si le film motive un distributeur très en amont. Si
aucun nest spécialisé, il en existe aujourdhui
un certain nombre intéressés par le genre, comme
Les Films du Losange, Ad Vitam, MK2, Rezo, Diaphana, ID Distribution,
Eurozoom ou Cara M sur le créneau militant (les films de Pierre
Carles). Mais de très nombreux films restent encore souvent
distribués par le producteur lui-même.
Côté exploitation, si quelques documentaires bénéficient
dune très large combinaison, la grande majorité
des films sappuie sur le circuit des salles Art et Essai et
sur une exploitation plus longue que la fiction. Selon une étude
du CNC, les documentaires mettent en moyenne six semaines pour atteindre
60% du total de leurs entrées, et six mois pour attirer 90%
de leurs spectateurs. Quand un sujet est fort, le documentaire
a un avantage sur la fiction au moment de lexploitation en salle,
estime Denis Freyd. Si le réalisateur est prêt à
se déplacer dans les salles, le public est très présent.
Un an après sa sortie, Histoire dun secret suscite encore
des rencontres et Mariana Otero, sa réalisatrice, en est à
sa 80e ou 100e projection débat ! Grâce à la notoriété
de la réalisatrice et au 30e anniversaire de la loi Veil sur
lavortement, le film donne lieu à de nombreux échanges
et va terminer sa carrière à 60 000 entrées.
Le spectateur semble plus sinvestir dans le documentaire et
le réalisateur est souvent mieux traité par les critiques
cinéma. Prenez S-21, la machine de mort khmère rouge
de Rithy Pan : après une discrète diffusion à
la télévision, le film est devenu un événement
médiatique lors de sa sortie en salle (47 889 entrées
à ce jour chez Ad Vitam).
William Karel, documentariste chevronné du petit écran,
est venu au cinéma avec Le monde selon Bush, sorti dans deux
salles le 23 juin dans la foulée de sa diffusion sur France
2. Il estime que lopportunité de la salle est forcément
un plus : les 40 000 entrées réalisées
sur Paris me satisfont autant que le score daudience qua
obtenu le film sur France 2 [2,3 millions de téléspectateurs
pour une PDM de 18,8%, très au-dessus de la moyenne de la case
ndlr]. Dune part, parce quil permet de toucher des critiques
différents. Et, dautre part, parce que le film est mort
et enterré sitôt sa diffusion TV alors que la sortie
en salle lui permet de continuer à vivre. À Paris, il
est ainsi resté trois mois à laffiche, avant de
sortir en province mais aussi au Québec et aux États-Unis,
deux semaines avant les élections présidentielles.
La projection numérique en salle pourrait enfin devenir un
instrument de développement de la diffusion des documentaires,
encore souvent très confidentielle (sur 110 films sortis entre
janvier 2002 et juillet 2004, 39 dépassaient les 10 000 entrées.
(source : La sortie en salle des films documentaires : enjeux décriture
et de production de Quentin Pinoteau, DESS DMEC Paris 7). Plusieurs
expériences ont ainsi été menées, dont
celle dEuropean Docuzone : ce réseau, parti des Pays-Bas,
et qui sest étendu à la France et dautres
pays européens, prévoit la distribution de douze documentaires
dans 175 salles en Europe.
Sarah Drouhaud et Emmanuelle Miquet
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