ACCUEIL < ENQUÊTE > ARCHIVES
ENQUÊTE

Le cinéma ibérique entre espoir et promesses

A la veille de l’ouverture du 52e Festival international de San Sebastian – qui se tient du 16 au 25 septembre –, l’attente des producteurs espagnols est à la hauteur des espoirs placés dans un nouveau gouvernement particulièrement concerné par l’exception culturelle.

 
Bombon, el pero de Carlos Saurin, auteur espagnol révélé à San Sebastian il y a deux ans, est présenté en compétition.
La 52e édition du Festival de San Sebastian intervient cette année dans une période charnière pour le cinéma national quelques mois après le changement de gouvernement. Tout a commencé lors de la cérémonie des Goyas (les César espagnols) en janvier 2003, point de départ d’une mobilisation sans précédent du milieu du cinéma contre l’engagement de l’Espagne en Irak. Un mouvement de contestation qui s’élargira au fil des mois prenant même la forme inédite d’un film, Hay motivo (Il y a une raison), composé de plusieurs courts métrages de cinéastes connus et critiquant la politique du président Jose Maria Aznar. Autre expression de ce mécontentement, la création d’une plate-forme pour la défense du cinéma espagnol regroupant une vingtaine d’entités professionnelles qui dénonçait la concurrence déloyale du cinéma américain et proposait une quinzaine de mesures d’urgence afin de venir en aide à la cinématographie locale. Devant l’absence de réponse à ces revendications, la profession a accueilli avec espoir le changement de gouvernement intervenu en mars dernier.

Dès son arrivée, la nouvelle équipe gouvernementale a multiplié les déclarations en faveur de la défense de l’exception culturelle. Carmen Calvo, qui assistera pour la première fois au Festival de San Sebastian en qualité de ministre de la Culture, a fait adopter par le conseil des ministres, début juillet, un décret sur l’application d’une loi de 1999 qui contraint les chaînes de télévision à investir 5% de leur chiffre d’affaires dans la production de films européens. 60% de ce montant devront être affectés à la production nationale dans l’une des quatre langues officielles espagnoles. Si elle a provoqué la colère des opérateurs de télévisions privées (Antena 3, Telecinco, Sogecable), cette obligation a été particulièrement bien accueillie par les producteurs indépendants. Pour la Fapae (Fédération des producteurs espagnols), “ce décret devrait aider le cinéma espagnol à développer des projets plus ambitieux et à consolider une base industrielle pour la production cinématographique et audiovisuelle”. Car si en 2003, l’audiovisuel espagnol a maintenu son niveau de production avec 110 films, les disparités restent énormes. 51% des films nationaux produits l’an dernier n’atteignaient pas 2 ME de budget et moins de 5% dépassaient les 6 ME. Même résultat en trompe-l’œil pour la part de marché du cinéma espagnol qui, avec 16%, a légèrement progressé par rapport à l’année précédente mais s’appuie sur le succès de deux comédies, Mortadelle y Filemon et Dias de futbol, qui ont enregistré à elles deux la moitié des recettes du cinéma espagnol en 2003. Quant à la campagne de presse organisée en début d’année par les professionnels afin de réconcilier le public espagnol avec son cinéma, elle a quelque peu déçu : fin août, deux films seulement dont La mala educacion de Pedro Almodovar atteignaient un million d’entrées. Si les producteurs les plus forts comme El Deseo des frères Almodovar se font distribuer par les Américains avec des budgets de marketing considérables, les plus faibles ne résistent pas à la concurrence imposée par les studios américains sur le marché espagnol. Le manque de moyens financiers sur un marché étroit est l’un des problèmes majeurs du cinéma espagnol, aggravé par une atomisation de la production, huit sociétés sur dix ne produisant qu’un seul film par an. Des films qui parfois ne restent que quelques jours à l’affiche. Autant dire que le cinéma national dépend plus que jamais des investissements de la télévision. Mais là encore, la baisse d’audience du cinéma en Espagne suscite des interrogations dans les états-majors des chaînes. Alors que l’audience de Telecinco récemment cotée en Bourse a fortement progressé, sa case Cinco estrellas consacrée le vendredi soir au cinéma, a perdu sept points depuis 1999 à moins de 23%. Une érosion à laquelle n’échappe pas le cinéma espagnol à l’exception des nombreux films anciens programmés par la télévision publique et qui demeurent très populaires. L’endettement abyssal de la RTVE – 7 MdE cumulés – et les hésitations de la nouvelle direction sur les orientations de la société ne sont guère plus rassurants pour les professionnels. Alors que la pay-TV continue de digérer la fusion des deux plates-formes digitales intervenues en juillet 2003, la RTVE demeure en effet la principale source de financement pour les producteurs espagnols. L’insuffisance des ressources conduit le cinéma espagnol à s’internationaliser depuis quelques années et à développer la coproduction lui permettant en plus d’accéder aux programmes Eurimages et Ibermedia. Sur les 42 films coproduits en 2003, 17 l’ont été avec des pays d’Amérique latine et 14 avec la France. Jouant son rôle de contact entre les cinématographies française et espagnole, le Festival de San Sebastian qui avait accueilli l’an dernier une rencontre informelle entre producteurs des deux pays a renouvelé son invitation afin de faciliter les échanges. Cette rencontre qui se déroulera autour d’un déjeuner aura lieu à San Sebastian le lundi 20 septembre.

Reste les aides publiques qui ont été au cœur des débats politiques ces derniers mois en Espagne. Même si le montant global de ces aides a progressé régulièrement depuis quelques années, les arriérés de paiement accumulés par le précédent gouvernement ont contribué à fragiliser l’industrie espagnole. Tandis que les professionnels demandent une remise à plat de l’ensemble des mécanismes de soutien à la cinématographie locale, une nouvelle loi sur l’audiovisuel devrait être adoptée qui comprendrait entre autres la création d’une instance de régulation avec des pouvoirs de sanction. Si l’ensemble de la profession s’accorde à dire que le cinéma espagnol traverse aujourd’hui une période de transition, chacun attend avec espoir et impatience les premiers indices de changement.

Hélène Cobo

Vendredi 24 septembre 2004

"La production de films dépend plus que jamais des investissements de la télévision."


  AccueilContactez-nousAbonnez-vousRecommandez ce sitePoints de vente
 © Le Film Français 2004