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ENTRETIEN DU FILM FRANCAIS

David Kessler
Directeur général du CNC

Réforme du soutien, baisse de la fréquentation et explosion du DVD, défense des aides d’État à Bruxelles, mais aussi réforme du Cosip et nouvelle définition de l’œuvre audiovisuelle : après trois ans de mandat, David Kessler revient sur tous les dossiers qui occupent actuellement le CNC.

 
   

Vous avez ouvert la boîte de Pandore en agréant les films produits ou coproduits par 2003 Productions, et ce, en dépit des remarques de la commission d’agrément. À l’heure où une filiale américaine comme BVI prend son autonomie avec des velléités de production, ne craignez-vous pas une généralisation des sociétés plus ou moins contrôlées par les Américains ?
Tout d’abord, je tiens à faire remarquer que j’ai strictement suivi l’avis de la commission d’agrément concernant le film de Jean-Pierre Jeunet, Un long dimanche de fiançailles. Sur la question de la nature du contrôle de 2003 Productions, le CNC a obtenu la modification des statuts de l’entreprise. Pour ce qui concerne le fond, je ne considère pas que nous ayons ouvert la boîte de Pandore. Je rappelle que 2003 Productions est une société portée par des capitaux américains minoritaires et qu’elle produit un film 100% français, entièrement fait en France. Nous ne sommes donc pas dans le cadre de ce que je lis ici ou là, à savoir un agrément français qui irait à des films américains !

C’est donc pour vous une chance plutôt qu’une menace…
Je n’y vois aucune menace au premier abord. Mais si d’aventure, il y avait des volontés de détourner le système, il faudrait alors le rendre plus sévère. Nous pourrions notamment modifier la notion de contrôle pour la rendre plus stricte afin que d’éventuelles sociétés écrans ne puissent pas avoir accès au soutien. Nous avons, le cas échéant, les armes juridiques nécessaires.

Qu’en est-il de la concertation engagée sur la question de l’accès au soutien de ces sociétés ?
La question centrale demeure la même : faut-il ouvrir le soutien à des filiales de sociétés extra-européennes ? Il y a ceux au sein de la profession qui y sont très favorables et d’autres plus réservés, voire carrément hostiles. Le risque principal évoqué par un certain nombre de participants est une éventuelle déstabilisation des sociétés françaises. C’est une question à laquelle je suis également très sensible. Nous avons la chance d’avoir en France plusieurs sociétés capables de produire des films à gros budgets, il ne faudrait donc pas prendre le risque de les déstabiliser en ouvrant notre système. Parmi les propositions évoquées figure celle d’un cantonnement du soutien afin d’éviter, en cas d’ouverture, que l’accès au soutien de sociétés extra-européennes ne dépasse un certain pourcentage.

Ne faut-il pas cantonner le soutien aux seuls films français, afin d’empêcher des films comme, par exemple, Alexander d’Oliver Stone de pouvoir en bénéficier ?
S’il est agréé, c’est parce qu’il répond aux règles de l’agrément, notamment son producteur est français et son réalisateur a la nationalité française… Il est clair que notre système est déjà aujourd’hui un système ouvert qui permet des coproductions en langue anglaise. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : il sera difficile de revenir en arrière, notamment en raison des contraintes européennes. Il faut voir également que beaucoup de coproductions restent majoritairement françaises. Le financement international ne se fait pas au détriment de la production nationale.

Alors que l’on pensait assister à une baisse du nombre de films agréés, 2003 a confirmé une nouvelle hausse. Est-ce économiquement viable ? Dans un contexte de baisse de la fréquentation, ne pensez-vous pas qu’on arrive à une surchauffe du système ?
Je ne crois pas au malthusianisme en ce qui concerne la production. Cela dit, la vraie question est celle des chances d’un film de trouver un public. Aussi, le vrai risque n’est pas tant dans la fixation d’un quantum de production que dans les difficultés rencontrées dans la distribution et l’exploitation.

L’écart se creuse entre gros et petits budgets avec une baisse sensible des films aux budgets moyens, alors même que l’étude que vous publiez sur la rentabilité montre que ce sont ces derniers qui sont les plus rentables. Comment pensez-vous pouvoir réguler ce mouvement ?
Cette étude, commandée par le CNC, est une première tentative d’avoir un outil d’évaluation. Ses grilles d’analyse ont été critiquées et nous allons nous efforcer d’améliorer le travail. Il est vrai que l’on assiste une nouvelle fois en 2003 à une polarisation entre films à petit budget et films à gros budget. Cela prouve tout d’abord qu’il y a toujours des investisseurs prêts à engager de grosses sommes sur des projets. En revanche, les films à moyen budget ont plus de difficulté à se financer alors que ce sont eux qui aident à maintenir la part de marché du cinéma français. C’est un phénomène qui doit retenir notre attention. La discussion engagée entre les professionnels et Canal+ sur la clause de diversité et ses modalités d’application doit être à cet égard suivie avec beaucoup d’attention.

Maintenant que le crédit d’impôt est mis en place, quels en sont les premiers effets ?
Il est encore trop tôt pour dresser un premier bilan. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est l’intérêt que suscite le crédit d’impôt. Nous avons déjà enregistré beaucoup de demandes. Je pense que l’une des vertus de cette mesure sera d’aider essentiellement les petits et moyens budgets et de relocaliser certains tournages en France, ce qui est son objectif premier.

Sera-t-il étendu à la production audiovisuelle ?
Je comprends très bien que ce combat soit mené par les producteurs audiovisuels cette année. Le ministre de la Culture a donné une orientation favorable. Le crédit d’impôt a été créé dans le cadre d’une réflexion sur l’amélioration du financement du cinéma. C’était déjà un effort très important dans le contexte actuel de rigueur budgétaire et un réel succès pour Jean-Jacques Aillagon.

La mise en place des fonds régionaux faisait également partie de cette réforme. Où en est-on ?
Il y a un certain nombre de régions qui se sont portées candidates. Compte tenu des élections régionales, nous n’aurons pas de signature officielle de convention avant le scrutin.

Alors que l’on évoque de plus en plus l’influence du DVD sur la fréquentation, persistez-vous à penser que la chute de la fréquentation est plus conjoncturelle que chronique ?
L’hypothèse d’une baisse durable de la fréquentation est, pour l’instant, contredite par les chiffres observés depuis 4 mois. La fréquentation est de nouveau en hausse, ce qui semble confirmer que la baisse était avant tout conjoncturelle, et notamment liée à l’offre de films. Nous avons sûrement manqué en 2003 de quelques locomotives hollywoodiennes ou françaises supplémentaires, en particulier lors des 6 premiers mois de l’année.

Est-ce que 2004 sera pour vous une année test dans ce domaine ?
Oui. Si l’on devait observer dans les mois à venir une nouvelle baisse des entrées, la thèse structurelle reprendrait de la vigueur ! Mais, pour l’heure, puisqu’on a observé dans beaucoup de pays une chute des entrées similaire à celle observée en France, j’ai plutôt tendance à y voir une affaire d’offre.

Y a-t-il déjà des pistes de réflexion à ce sujet, comme par exemple un déplacement du jour de sortie des films au vendredi ?
Changer la date de sortie des films devrait être lié à des analyses de comportement des spectateurs et pose certainement des problèmes complexes à l’exploitation. En revanche, les exploitants ont raison de mener une réflexion sur la valorisation de la salle dans un contexte où l’offre de films ne cesse de se démultiplier. N’y a-t-il pas une possibilité de faire un meilleur marketing de la salle ? C’est un sujet majeur. L’expérience américaine montre que le succès du DVD, qui dépasse la recette salle, n’a pour autant pas fait chuter les entrées. Notre mission est donc de continuer à valoriser la salle comme lieu symbolique du cinéma.

Il y a un autre problème, celui du prix du billet qui coûte aujourd’hui parfois autant qu’un DVD de catalogue…
Le facteur prix peut jouer dans le comportement. La question de l’optimisation des prix se pose aux exploitants afin de ne pas écarter de la salle certains publics. Mais le cinéma demeure encore aujourd’hui en France la sortie culturelle la moins chère.

Les changements de comportement du public ont déjà mis en danger l’industrie du disque, suite au développement du téléchargement. N’avez-vous pas peur que cela se reproduise pour le cinéma, comme l’a d’ailleurs analysé une étude récente de l’école des Mines (cf. FF 3029) ?
Il y a aujourd’hui une vraie interrogation sur ce que seront à l’avenir les différents modes de consommation du film. Il est très clair que le cadre classique, qui additionnait la salle, un peu de vidéo, puis la télévision hertzienne payante et en clair, peut éclater dans les années à venir. Internet est certes un lieu de piratage mais pas seulement. Il y a aussi la possibilité de télécharger de manière licite. D’autres vecteurs comme la VOD, l’ADSL, le pay per view ou le DVD multiplient les modes de consommation. L’intérêt de l’étude de l’école des Mines est de définir un modèle économique où les fournisseurs d’accès captent une partie de l’économie des contenus. Cela doit inciter à une discussion sérieuse avec eux.

Faudra-t-il pour autant évoquer une possible taxation de la VOD ou des fournisseurs d’accès, comme cela a été fait en son temps pour la vidéo ?
Le téléchargement comme la lutte contre le piratage sont effectivement des sujets essentiels. La logique du soutien a toujours reposé sur le fait que les supports qui profitent du contenu payent pour ce contenu. Ce sera à coup sûr la question centrale dans les années à venir.

Sur le dossier des Aides d’État examiné à Bruxelles, pensez-vous pouvoir obtenir un statu quo sur les règles actuelles ?
Nous ferons tout pour cela. C’est la première fois que les ministres de la Culture et les CNC européens ont une position unanime sur la question, ce qui est déjà un pas considérable dans la discussion entre les États et la Commission. Ce front commun pour un maintien des règles est d’ailleurs également soutenu par les pays entrants. Même si ce dossier demeure une prérogative exclusive de la Commission, Viviane Reding a elle-même indiqué qu’elle était favorable au statu quo. Dès 1998, nous avions fait plusieurs concessions, notamment sur la territorialité, afin de nous conformer au droit communautaire. Il n’y a aucune raison d’aller plus loin. Le calendrier est aujourd’hui dans les mains de la Commission. Elle a terminé ses consultations et j’espère qu’elle nous convoquera à nouveau prochainement.

Concernant le 51, rue de Bercy, on croyait le dossier pacifié mais il semble qu’une nouvelle polémique se fasse jour sur la mise en place d’une exposition de peintures sur le cinéma voulue par Claude Berri, président de la Cinémathèque et grand collectionneur ?
On ne peut pas parler de polémique. La détermination du programme est d’ailleurs de la responsabilité même de la Cinémathèque et non des pouvoirs publics. Nous fixons seulement comme condition un respect des délais, un coût constant et une volonté de continuer à lier l’action du 51, rue de Bercy à son objet, c’est-à-dire le cinéma. L’engagement déterminant du ministre sur ce dossier est évidemment à ce prix.

Dans le domaine audiovisuel, où en est le dossier de la réforme du Cosip ? On le dit bloqué au ministère de la Culture pour des raisons d’incompatibilité européenne…
Non. Nous avons achevé de notre côté une série de consultations avec les organisations professionnelles afin de rallier le plus de soutien possible. Il s’agit, pour le Cosip, d’aménagements techniques qui ne nécessitent pas une nouvelle notification à la Commission européenne. Le travail est achevé, et le ministre de la Culture communiquera prochainement sur ces aménagements.

Cela pourrait se passer lors du Mip-TV ?
Ou plus tôt…

Pour autant, les barèmes seraient déjà appliqués, notamment sur le documentaire et ce, en l’absence de texte…
Le choix essentiel que nous ayons fait pour 2004 est de préserver le point minute et cela nous conduit, d’ores et déjà, à être plus stricts. Les commissions sélectives sont déjà plus sélectives.

Les chaînes thématiques s’inquiètent déjà de ne plus pouvoir avoir accès au Cosip…
Non, elles continueront à y avoir accès. Simplement, ce financement doit rester un complément, l’essentiel étant apporté par le diffuseur. C’est la nature même de ce mécanisme. Mais la multiplication des chaînes a pu conduire parfois à un détournement des règles du Cosip. Nous nous sommes retrouvés, pour un certain nombre de cas, dans la situation où le seul financement en nature d’une œuvre était celui du Cosip. Les aménagements apportés visent à rétablir les règles initiales.

Où en est la mise en place de la nouvelle commission sélective ? On parle d’un triplement du nombre de dossiers…
Le fait de renvoyer vers l’aide sélective un certain nombre de dossiers, qui avaient jusque-là accès à l’automatique, aura pour effet d’accroître le nombre de dossiers. Cela implique donc une commission renforcée pour faire face à cet afflux.

Quelles sont les hypothèses retenues pour la réforme de l’œuvre audiovisuelle et quand comptez-vous les annoncer ?
Nous avons fait avec le directeur du développement des médias, Alain Seban, trois propositions aux professionnels. L’une visait à établir un sous-quota Cosip pour la production et la diffusion. Une deuxième hypothèse tenait dans le fait d’établir pour les magazines un décompte des temps de plateau. La troisième était de procéder comme le fait la Procirep quand elle affecte des valeurs aux œuvres, à savoir un coefficient pondéré par les temps de plateau et le montage qui est apporté. Finalement, les producteurs ont adhéré à ces deux dernières propositions. L’intention du ministre est donc désormais de demander l’avis du CSA à ce sujet. La responsabilité du décompte ainsi mis en place reviendra de toute façon au Conseil…

Dans cette optique, Popstars aurait toujours accès au Cosip…
En effet. La question de la télé-réalité n’est qu’un aspect annexe de ce dossier. Le sujet principal des producteurs est, comme chacun le sait, le fait qu’ils contestent l’assimilation des magazines à des œuvres.

Les producteurs, jamais à court d’idées, proposent aujourd’hui une prise en compte des recettes SMS et recettes surtaxées dans l’assiette de la taxe audiovisuelle et dans les quotas. Qu’en pensez-vous ?
Le rapport Leclerc avait déjà rappelé le fait que le parrainage n’était pas pris en compte dans le calcul de la taxe Cosip et souhaité une telle ouverture. Les demandes des organisations de producteurs prennent en compte l’évolution très marquante de la diversification des chaînes. Mais c’est un choix de politique publique sur lequel le CNC n’est évidemment pas décisionnaire. Je crois que l’important est d’avoir une approche globale de la question du financement.

Un prérapport de la Cour des comptes publié en janvier dans le Canard enchaîné évoquait une gestion aléatoire de vos prédécesseurs à la tête du CNC. À l’heure où certains demandent une remise à plat du système français, comme le sénateur Cluzel, travaillez-vous à une amélioration du contrôle de la remontée des recettes ?
Je me refuse à commenter un article du Canard enchaîné concernant un prérapport de la Cour soumis au processus de la discussion contradictoire. Mais je tiens à dire que la gestion de mes prédécesseurs n’est nullement remise en cause. Ce sont certains mécanismes qui sont discutés. Cela dit, concernant l’avance sur recettes, qui est mentionnée, la vraie question est : comment en évaluer les résultats ? Je pense qu’il faut prendre en compte une série de critères : les entrées bien sûr mais aussi la sélection dans les festivals, la découverte de nouveaux talents. Mais il peut aussi nous être reproché de ne pas avoir toujours réussi à générer un taux de remboursement suffisant, même s’il est aujourd’hui de 11 à 12% et non de 5 à 6% comme cela a été écrit.

Vous avez évoqué lors des vœux 2004 du CNC des rumeurs faisant état de votre prochain départ. Que pensez-vous des noms qui circulent dans l’éventualité de votre remplacement ?
Je suis et je demeure directeur général du CNC. Je m’honore d’avoir la confiance du ministre, condition indispensable à ma présence à ce poste. Cela dit, ces emplois sont à la discrétion du gouvernement. Lorsque les pouvoirs publics souhaiteront me remplacer à ce poste, ils le feront. C’est la règle du jeu.

Propos recueillis par Sophie Dacbert, Sarah Drouhaud et Fabrice Leclerc


vendredi 27 février 2004

"Nous ferons tout pour un statut quo sur les aides d’État”

"Le financement international ne se fait pas au détriment de la production nationale."



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