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PORTRAIT
DU FILM FRANCAIS
Tarak Ben Ammar
Après La Passion du Christ qui a baptisé,
sur fond de polémiques, sa structure de distribution salle,
lhomme daffaires international poursuit lédifice
de son groupe autour de la postproduction en France, les studios
et labos en Tunie, la télévision en Italie
Sans
oublier la production des prochains De Palma et lacquisition
de films tels que Mariage mixte qui sort le 26 mai, Espion mais
pas trop avec Michael Douglas le 9 juin, Balistic avec Antonio Banderas
en juillet et City by the Sea avec De Niro à la rentrée.
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La naissance de Quinta Distribution avec La Passion
du Christ de Mel Gibson marque-t-elle une étape importante
pour votre groupe ?
Oui, par la nature événementielle et la qualité
du film de Mel Gibson. Moins pour mon groupe, qui sest déployé
avant tout sur la production et les industries techniques, en France
et en Tunisie, et la télévision en Italie. Si la création
dune structure de distribution salle répond bien à
une réflexion stratégique de ma part, la distribution
de La Passion du Christ, elle, tient plus du hasard. Le film va
faire 2 millions dentrées. Il y avait donc 2 millions
de personnes qui avaient envie potentiellement de voir un film sur
ce sujet. Dun point de vue purement commercial, je dirais
que les distributeurs français en place nont pas fait
preuve de beaucoup de flair, et encore moins de courage. Cela dit,
je respecte quelquun comme Marin Karmitz qui, pour des raisons
idéologiques, a refusé de le prendre dans ses salles.
Cest son droit le plus strict. Je respecte moins sa manière
de faire.
Vous aviez pourtant bien prévu dintégrer
la salle à vos activités françaises ?
Oui, mais pour plus tard, et avant tout pour que les cinq films
que je produis ou dont jacquiers chaque année les droits
européens, pour la salle, la vidéo et la télévision,
bénéficient dune sortie correcte en France,
où le marché est saturé de films. Auparavant,
je les confiais à des distributeurs en place, mais je trouve
que la mentalité a changé. On sent une vraie frilosité,
parce que cest devenu lactivité sans doute la
plus risquée, et certainement pas la plus rentable. Léquipe
de Quinta Distribution a montré son professionnalisme auprès
des programmateurs, et cest aussi important.
Vous navez pas évité la polémique
en France ?
Il y a dabord le débat national. Jai été
à nouveau étonné du décalage entre le
sentiment du public et les prises de position des critiques. Le
sondage que jai voulu à tout prix faire auprès
des spectateurs à la sortie de La Passion du Christ
ne serait-ce que pour savoir si je ne métais pas fourvoyé
ou si le film nétait pas tout simplement hors sujet
, ma conforté dans ma certitude personnelle :
87% des interrogés ont affirmé que le film leur avait
plu, 57% quils ne pensaient pas quil y avait trop de
violence gratuite, 88% que le film ne favorisait pas lantisémitisme
et 70% que les critiques nétaient pas justifiées.
En résumé : le film nest pas antisémite
et ne peut provoquer de quelque manière que ce soit une renaissance
du racisme, ou une incitation à la violence. Au fond, que
retient-on de cette affaire : une grande civilité du public
français qui, en outre, a su se démarquer de cette
élite qui prône la pensée unique.
La polémique est tout de même allée jusquà
la démission de producteurs de lUPF
Ce que je peux vous dire, cest que de lextérieur,
de létranger, on voit des producteurs français
se bagarrer avec des producteurs français. Et personne nen
sort grandi. Jai été touché par le soutien
dAlain Terzian que, bien entendu, je navais pas sollicité,
et qui a défendu avant tout la liberté de circulation
des uvres. Je nai pas produit La Passion du Christ,
je navais donc pas autorité pour demander laval
de qui que ce soit. Mais, je ne trouve pas normal que Marin Karmitz
ait pris position par rapport au film en tant que président
de la fédération des distributeurs français,
tout comme je trouve déplacée la démission
dAlain Goldman et Sylvain Bursztejn. Ils ont sans le savoir,
du moins je lespère, alimenté un faux débat
qui donne des idées que le public naurait pas eues
naturellement. Si jétais cynique, je dirais que la
polémique a servi le commerce
Fin de lhistoire.
Le prochain film distribué par Quinta est Mariage mixte
dAlexandre Arcady. Encore un film qui traite de la culture
juive
Cest un concours de circonstances, puisque cest
le film avec lequel je devais lancer Quinta Distribution, avant
même davoir décidé de prendre La Passion.
Si lon en croit la tendance de la critique, Mariage mixte
risque aussi dêtre traité de film antisémite,
ce qui serait un comble de la part dAlexandre Arcady qui,
au contraire, fait preuve dune grande tolérance. Je
nen suis pas le producteur, mais Mariage mixte fait partie
de notre line-up à venir, aux côtés de films
que jai produits, ou achetés tous droits pour la France,
lEspagne et lItalie : Espion mais pas trop avec Michael
Douglas sort le 9 juin, et ensuite suivront en juillet Balistic
avec Antonio Banderas et Lucy Liu et en septembre City by the Sea
avec Robert De Niro.
On vous connaît comme un homme daffaires international.
Pourquoi avoir investi en France essentiellement dans les industries
techniques, secteur le plus fragile ?
Noubliez pas que je suis au départ producteur
de films internationaux et prestataire de services en Tunisie. Je
connais bien lindustrie du cinéma au sens large. Lexpérience
de Femme fatale que jai produit à 100% en France, ma
poussé à prendre pied dans cette prestation technique
française qui a enthousiasmé Brian De Palma : il nhésite
pas à dire que le son, les effets spéciaux, ou la
postproduction ont un niveau égal, voire supérieur
dans les sites parisiens. Quand se sont présentées
les opportunités de reprendre Ex-Machina, LTC, SIS, Data
Ciné, le groupe Duran Duboi, jai vu une vraie possibilité
de restructurer ces entreprises et les reconstituer autour dun
pôle haut de gamme.
Quel est votre investissement dans les industries techniques
françaises à ce jour ?
Il ma fallu dabord assainir les sociétés
et pour cela injecter du capital. Jai investi 15 millions
deuros, et sauvé 450 emplois.
On parle dun intérêt que vous porteriez aux
laboratoires Eclair et/ou à GTC ?
On a eu effectivement de nombreuses conversations avec Éclair
qui nont pas abouti jusquà présent. Fusion,
rapprochement
plusieurs options ont été en effet
évoquées. En revanche, je nai jamais approché
GTC, qui est lesté dun problème foncier très
complexe. De plus, je ne suis pas sûr quil y ait en
France la place pour trois grands laboratoires. Avec GTC, il ny
a eu aucune conversation, ni officielle, ni secrète
Vous avez la culture du secret. Pourquoi ?
Parce que le cinéma est un métier où tout
sébruite trop vite. Avoir le sens du secret, cest
dune certaine manière affirmer sa crédibilité.
Dans le monde des affaires, et le cinéma en est un, il ne
faut jamais parler tant que tout nest pas signé, définitivement
conclu. Cela dit, je ne me cache pas non plus. Simplement, je nai
pas lobsession des médias, ni le goût de la fanfaronnade.
Lassociation avec un autre acteur de lindustrie
française pourrait-elle vous intéresser ?
Pas pour linstant. Jai simplement promis à
Luc Besson dapporter les entreprises de Quinta dans sa cité
du cinéma, à Saint-Denis. Je trouve son projet bien
conçu, dune grande intelligence.
Certains pensent que vous allez délocaliser la postproduction
dans vos studios tunisiens
Cest faux ! La postproduction en Tunisie est un non-sens
et je lutte au contraire contre la délocalisation. Les réalisateurs
exigent le plus souvent de travailler chez eux, au moins après
le tournage. Mon ambition en Tunisie, parallèlement à
mes studios qui accueillent essentiellement des grandes productions
internationales, porte uniquement sur le tirage des copies. Non
pas pour concurrencer les laboratoires français, et au passage
me tirer une balle dans le pied, mais pour renverser la mainmise
des grands laboratoires américains sur le marché européen.
La concurrence vient donc des Américains ?
Oui, en matière de postproduction, De luxe et Technicolor
ont des centres de production à Londres et en Italie qui
consolident leurs positions. À eux deux, ils tirent 4 milliards
de mètres de pellicule par an, dont 230 millions importés
en France. Cest plus que les 220 millions de mètres
issus des labos français. Ce sont ces 230 millions de mètres-là
que je vais aller chercher. Je tiens aussi à préciser
que le tirage des copies nest pas source demploi. Il
sagit dune activité mécanique totalement
automatisée, qui génère peu de valeur ajoutée.
Les talents français, je fais tout, au contraire, pour les
préserver. Quant à la délocalisation au niveau
des tournages, elle vient essentiellement des pays de lEst.
À quand la rentabilité de votre pôle de postproduction
français ?
Pour bientôt, je lespère. Car pourquoi ces
entreprises nétaient-elles pas rentables ? Parce quelles
navaient pas de fonds propres. En injectant 15 millions deuros
dargent frais, jai créé de la richesse,
jai pu renégocier avec les banques sur le long terme.
Et surtout, jai stoppé la concurrence ridicule exercée
sur les prix. LTC ou Ex-Machina ne faisaient pas autre chose que
du dumping. Il faut absolument assainir le secteur et instituer
de nouveaux rapports avec nos clients producteurs et nos fournisseurs.
Cest la condition sine qua non pour continuer à proposer
la meilleure prestation de services et préserver les artistes
et techniciens de talents.
Le groupe Quinta Communications est mal connu finalement. Présentez-le
nous
Jai bâti Quinta pierre par pierre depuis 1989.
Je lai développé autour de trois pôles,
dans quatre pays distincts : la France où jemploie
450 personnes essentiellement dans la prestation de services, et
maintenant dans la distribution salle, mais aussi dans la production
TV, aux côtés de Jean-Luc Azoulay ; la Tunisie où
50 personnes travaillent dans mes studios Imperium ; aux États-Unis,
Quinta a également une structure pour la production et lacquisition
de films ; et enfin lItalie où nous avons acquis deux
réseaux nationaux de télévision : Sport Italia
dont je suis actionnaire à 51% aux côtés dEurosport,
filiale de TF1 qui en possède 49%, et D.Free, bouquet de
cinq chaînes présentes sur la TNT. Le groupe compte
près de 1 000 personnes et réalise un chiffre daffaires
de 150 ME.
Quelle est votre approche de la production ?
Quand jinitie un projet et le finance, je demande en
contrepartie que les dépenses soient faites chez moi et je
garde des droits européens, tous supports, y compris pour
les films américains. Les projets peuvent ainsi bénéficier
de mon réseau européen de chaînes de télévision.
Quels sont vos projets de cinéma ?
Je suis en discussion avec Woody Allen et Baz Luhrman, mais
rien nest signé. Jai également en projet
de faire les prochains films de Brian De Palma : Black Dalhia, ladaptation
du roman dEllroy, avec Scarlett Johansson et Toyer un thriller
avec Juliette Binoche et Colin Firth. Les deux se tourneront en
Europe et plus particulièrement en Italie. Il y a également
le projet de La dernière légion, sorte de Gladiator
qui sera tourné par Carlo Carlei en Tunisie et que je coproduis
avec Dino de Laurentiis. Et puis, je prépare le prochain
film de Pierre Boutron qui se fera en France.
Avez-vous des projets en matière de télévision,
et notamment avec TF1 ?
Jai des liens damitié et des contacts réguliers
avec Patrick Le Lay, Martin Bouygues et Etienne Mougeotte. Mais
pas de projets concrets en matière de télévision.
Alors pourquoi avoir embauché Evi Fullenbach pour prêter
ses conseils à TF1 ?
Elle est dabord auprès de moi pour renforcer la
stratégie européenne de Quinta. Elle maide aussi
dans mes choix de films américains, secteur quelle
connaît sur le bout des doigts pour lavoir couvert de
longues années pour Canal+. Javais besoin de son recul.
Étant donné que je discute souvent avec TF1, je lai
détachée aussi pour les conseiller et faire le lien.
Jaime bien aider les gens qui ont la même vision des
choses que moi.
On retrouve là la patte Tarak Ben Ammar
Cest vrai (rire). Jai été consultant
de Rupert Murdoch, de Silvio Berlusconi, de Patrick Le Lay
sans pour autant être associés à eux. Car je
reste obstinément indépendant. Ma grande fierté
est davoir été accepté par les autorités
de Bruxelles pour lacquisition de mes chaînes italiennes.
Tout cela après avoir poussé Jean-Marie Messier et
Pierre Lescure à faire la paix avec Murdoch pour la fusion
de Telepiu et de Stream en Italie, transactions que jai pu
finalement conclure avec Jean René Fourtou et ses équipes.
Ensuite, il ma fallu produire tous mes bilans financiers,
prouver que je nétais pas le faux-nez de tel ou tel.
Je peux vous assurer que le blanc-seing de la Commission européenne
vaut tous les audits du monde.
Quel regard portez-vous sur le cinéma français
?
Jai limpression quon assiste à un
passage de pouvoir, à mon sens très salutaire. Les
difficultés rencontrées par Canal+, la crise de la
production et des industries techniques ont créé une
nouvelle génération de producteurs plus respectueux
des attentes du public et conscients des enjeux économiques.
Voilà qui me rend optimiste sur lavenir du cinéma
français. Javoue que je reste sceptique sur le cinéma
dauteur introverti, qui ne sadresse et ne touche que
le cercle fermé des critiques. Certes, ces films sont nécessaires,
mais ils sont trop nombreux à mon sens. Regardez la programmation
chaque semaine
Que diriez-vous à un producteur qui chercherait en vous
un partenaire financier ?
Je lécouterais avec intérêt. Je nai
pas dego et jaccepte donc de nêtre quune
aide, un partenaire en cofinancement, en prestation de services,
en distribution, ou même en conseil. Je suis un fédérateur,
et je le revendique dautant plus que je pense que le cinéma
français manque de cette compétence.
Propos recueillis par Sophie Dacbert
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