Cinéma

Congrès FNCF 2020 - Aurélie Delage et Jean-Philippe Hochwelker : "La fin d'année s'annonce capitale dans la survie de nos établissements"

Date de publication : 22/09/2020 - 08:07

Après un été particulièrement compliqué pour les salles, les coprésidents de la commission de branche de la moyenne exploitation de la FNCF font le point sur l’impact de la crise sanitaire sur leurs membres, pour certains en grandes difficultés.

La fréquentation estivale (juillet-août) a, selon les chiffres du CNC, chuté de 66,5% par rapport à 2019. La moyenne exploitation s’inscrit-elle dans la même "tendance" ?
La moyenne exploitation est tout à fait dans cette tendance, avec parfois des résultats plus catastrophiques, jusqu'à -80% en juillet pour nombre de salles. On a pu relever un léger frémissement sur le mois d'août, mais les scores sont très en deçà de nos espérances au moment de la réouverture.

Après trois mois de fermeture et trois mois de réouverture mollassons, quelle est la situation financière des membres de la branche ?
Elle est dramatique. Durant la période de fermeture, beaucoup de nos membres ont souscrit des PGE pour pouvoir faire face à leurs dépenses incompressibles. Certains ont repoussé leurs échéances d'emprunt bancaires, mais pour d'autres, qui sont locataires, cela s'est bien souvent avéré impossible et les dettes ont progressé. Le 22 juin, nous avons ouvert avec l'espoir de pouvoir très vite reconstituer une offre pour tous nos spectateurs. Malheureusement, dès la fin juin, des films attendus ont tour à tour été repoussés, voire déprogrammés ou envoyés sur des plateformes. Nous avions alors le sentiment d'être sur un champ de bataille mais sans armes, complètement délaissés par certains de nos partenaires – nous tenons, tout de même, à remercier les distributeurs qui nous ont soutenus. Quelle profession aurait accepté d'ouvrir sans "matière première" ? Les salles ont joué le jeu et accepté de rester ouvertes pour maintenir ce rôle social auprès de leurs spectateurs. Et bien souvent pour peu de monde, nous ne comptons plus les séances à 0... Malheureusement, la situation financière s'est aggravée encore plus rapidement que lorsque nous étions fermés. Au-delà de l'aspect financier, aujourd'hui capital dans la survie de nos collègues, le moral des membres a été durement impacté tout au long de l'été.

Plusieurs établissements de la moyenne exploitation ont provisoirement fermé leurs portes cet été. Au regard des difficultés actuelles, des fermetures définitives – ou des ventes – sont-elles envisagées parmi vos membres ?
Certaines salles n'ont eu d'autre choix que de fermer, c’est évident. Encore une fois, sans soutien, sans reconnaissance et surtout sans film, nous perdons encore plus d'argent qu'en étant fermés. C'est comme lorsqu'on est dans un avion et qu'il y a des turbulences. On a hâte que cela s'arrête, mais cela secoue toujours plus. Là, cela fait presque trois mois que cela dure. Alors oui, nous redoutons des fermetures ou des ventes, qui pourraient anéantir le travail de vies entières.

La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, et le président du CNC, Dominique Boutonnat, seront présents au Congrès, trois semaines après l’annonce du réarmement financier du CNC à hauteur de 165 M€. Qu’attendez-vous concrètement des pouvoirs publics à Deauville ?
Nous attendons des engagements forts et une intervention rapide pour soutenir notre profession, et cela peu importe la taille de nos exploitations ! Petits, moyens ou grands, généralistes ou art et essai, nous sommes tous des acteurs de la Culture sur le territoire, et nous sommes tous en danger. Nous espérons des mesures équitables, accessibles grâce à des formalités réduites et sans contreparties démesurées. Nous pensons bien évidemment à ceux qui ont ouvert récemment, parfois juste avant le 15 mars, et pour lesquels le calcul des pertes d'exploitation devra tenir compte de ce paramètre. La réassurance du public paraît primordiale pour le reconquérir et lui redonner l'envie d'aller en salle. Les mois de confinement ont fait progresser le nombre d'abonnements sur les plateformes et ont permis aux Français de découvrir de nouveaux modes de consommation du film. Néanmoins, nous restons convaincus que la salle de cinéma reste le lieu idéal pour découvrir un film avec la meilleure expérience pour nos spectateurs. Nos confrères ont massivement investi ces dernières années pour rénover leurs salles, et c'est grâce à cela que nous avons pu atteindre les 200 millions d'entrées. Le climat anxiogène véhiculé dans certains médias a freiné nombre de spectateurs dans le retour vers la salle. La stigmatisation des lieux clos, climatisés, a eu à coup sûr un effet sur la fréquentation, et ce au-delà de l'offre, qui s'est doucement reconstituée. Le cinéma doit rester un lieu de partage d'émotions et ne pas être réduit à un vecteur potentiel du virus qui inciterait les spectateurs à rester dans leur canapé. Cette réassurance doit être soutenue par une offre de films qui pourra satisfaire tous les publics. Le soutien de nos amis distributeurs est essentiel pour cela. Ceci dit, la reconquête du public sera longue et passera aussi en réinventant le modèle. L'avantage de chaque crise est de pouvoir réfléchir pour repartir sur de nouvelles bases. La concurrence des plateformes doit être l'occasion de relever le défi de la reconquête du public dans un contexte de consommation d'image très banalisé. Il faut que cette reconquête se fasse à armes égales et loyales. Nous comptons sur le CNC pour arbitrer les débats équitablement.

Comment accueillez-vous l’instauration du port du masque à l’intérieur même des salles, où il a été rendu obligatoire le 29 août ? Et le maintien de la distanciation physique dans les zones de circulation active du virus, qui comptaient 55 départements le 18 septembre ?
Cette annonce a été un choc ! Nous étions très impatients de proposer Tenet à nos spectateurs le 26 août, et nous avons vécu l'annonce du Premier ministre comme un nouveau coup de massue venant gâcher "la fête". Depuis le 22 juin, nous faisons de la pédagogie auprès de nos spectateurs pour expliquer les consignes liées au port du masque. Ces mesures apparaissaient comme pertinentes pour eux puisque, comme dans un restaurant, un bar ou une salle de sport, le masque pouvait être retiré une fois assis. Nous avons alors eu l'impression que ce dernier espace de liberté qu'était la salle nous échappait. Même si nous comprenons parfaitement les enjeux sanitaires, c'était un nouveau coup à encaisser. Pour nos spectateurs aussi, l'annonce a parfois eu du mal à passer. Certains nous ont carrément dit que nous ne les reverrions pas tant que cette mesure serait en place, et on peut parfaitement le comprendre. À l'inverse, nous n'avons pas, à ce jour, senti un effet rassurant sur les spectateurs qui n'étaient pas encore revenus en salle. Du côté de nos salariés, certains ont fait part de leur appréhension pour appliquer cette mesure. En effet, comment surveiller, dans une salle obscure, que chaque spectateur porte son masque durant toute la durée du film ? Et quid de la confiserie ? Certains ont observé une baisse de leurs ventes. Il est encore un peu tôt pour établir un bilan, mais nous serons bien sûr attentifs aux résultats durant les prochaines semaines. Pour les zones rouges, nous avons vraiment l'impression que c'est la double peine.

Comment voyez-vous les prochains mois ?
Pendant le confinement, nous avons pu mesurer combien la salle de cinéma est importante dans l'économie de la filière. Depuis la reprise, nous mesurons l'importance des éditeurs. Aujourd'hui, nous souhaitons travailler dans une relation de confiance pour le bien de l'ensemble de la filière. Nous espérons de tout cœur ne pas revivre les annulations ou reports de films, qui sont à chaque fois une épreuve pour les exploitants et un terrible sentiment d'impuissance. La fin d'année s'annonce capitale dans la reprise de confiance de nos collègues et la survie de nos établissements.

Propos recueillis par Kevin Bertrand
© crédit photo : Jean-Luc Mege


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