Cinéma

Congrès FNCF 2021 - Cédric Aubry : "La relation avec nos spectateurs a été, et demeure, très dégradée"

Date de publication : 21/09/2021 - 08:07

De retour à la présidence de la commission de branche de la moyenne exploitation, Cédric Aubry livre ses impressions sur un été plombé par le pass sanitaire, tout en alertant sur la fragilité financière de ses membres.

En juin dernier, vous avez été élu président de la commission de branche de la moyenne exploitation. Pourquoi vous êtes-vous de nouveau présenté à ce poste, que vous aviez déjà occupé de 2015 à 2019 ?
J’aime à rappeler que ce métier est pour moi une vocation. Jean Labé (président de la FNCF avant Richard Patry, Ndlr) m’avait permis d’intégrer en 2003 cette branche, où j’ai découvert l’engagement pour le collectif autour d’exploitants passionnés. Après deux mandats à sa tête, puis un mandat en tant que président adjoint de la FNCF, j’ai donc souhaité continuer à m’investir au sein de cette branche, d’où ma candidature.
 
Quatre mois après la réouverture des salles, comment se porte la fréquentation des membres de la moyenne exploitation ?
Les chiffres, qui oscillent entre -30 et -40 % (par rapport à 2019, Ndlr), sont inquiétants. Mais au-delà de ceux-ci, c’est le moral des troupes qui alerte. L’été a été dévastateur, nombre de mes confrères font état d’une grande lassitude dans cette nouvelle période qui s’est installée. Nous avons vocation à accueillir le public dans nos salles dans sa globalité. La conjoncture nous prive actuellement d’un public, empêché soit par le pass sanitaire soit la crainte appuyée de fréquenter à nouveau des lieux clos. Si le retour du public de la mi-juin à la mi-juillet à des niveaux de fréquentation supérieurs à l’avant-crise nous rassure sur les moyen et long termes, le court terme et le pass sanitaire demeurent très préoccupants pour nos trésoreries.

Au-delà de la fréquentation, quel impact l’instauration du pass sanitaire a-t-elle justement eu sur vos relations avec vos spectateurs ?
Délétère ! Son instauration abrupte, le 21 juillet, nous a positionnés comme une incarnation d’une politique sanitaire qu’il ne m’appartient pas de commenter. Plus grave : cela a installé un climat de travail détestable pour nos collaborateurs. La relation avec nos spectateurs a été, et demeure, très dégradée. Nous avons connu jusqu’à la mi-août reproches, insultes et boycott, et ce quelles que soient les décisions et mesures prises dans nos exploitations. Je note que même si les choses se sont améliorées, il perdure sur les réseaux sociaux et – surtout – dans nos halls un climat qui n’est pas propice à la sérénité. L’expérience cinéma est actuellement fortement perturbée ! Je tiens au passage à rappeler que les moyennes exploitations sont implantées au cœur des territoires, où les niveaux de vaccination sont très variables. Or nous ne pouvons pas nous installer sur un temps long en nous coupant d’une partie du public. Il faut, par ailleurs arrêter de laisser croire que la vérification du pass est simple. Au sein de la moyenne exploitation, nous ne disposons pas des ressources nécessaires pour procéder à une vérification rigoureuse en cas de forte affluence. L’extension de ce pass aux 12-17 ans à la fin septembre nous inquiète donc. Dès le début du mois d’octobre, et assurément pour les vacances de la Toussaint, la gestion des flux va devenir un casse-tête, et le climat de travail sera rude à nouveau.
 
La moyenne exploitation a pour particularité d’être constituée de nombreuses entreprises privées et indépendantes, globalement très impactées par la crise sanitaire. Les deux précédents coprésidents de la branche, Aurélie Delage et Jean-Philippe Hochwelker, qualifiaient déjà de "dramatique" la situation financière des membres de la branche en septembre 2020. Un an – et cinq mois et demi de fermeture des cinémas – plus tard, qu’en est-il ?
Il faut rester mesuré. Le niveau de soutien de l’Etat nous a jusqu’à aujourd’hui préservé, et l’engagement total de Richard Patry et de l’équipe fédérale a permis aux pouvoirs publics d’être toujours conscients de nos difficultés. Les mécanismes transversaux, ainsi que les aides sectorielles du CNC, ont donc été conséquents et ont répondu dans la plupart des cas aux besoins d’accompagnement de trésorerie. Il reste évidemment des situations prototypiques très inquiétantes, notamment pour les établissements les plus récents. Mais je fais confiance au CNC, et à son président Dominique Boutonnat, pour soutenir les plus fragiles. Je serai toutefois très vigilant dans les mois à venir car, si de manière mécanique et macro-économique la grande exploitation connaît des tensions, c’est bien au sein de la moyenne que des défaillances d’entreprise peuvent subvenir si la conjoncture nous impose une fréquentation aussi faible sur un temps trop long.
 
Dans ce contexte, qu’attendez-vous des pouvoirs publics à Deauville, trois semaines après les déclarations de Bruno Le Maire ?
Concrètement, sur le court terme, la moyenne exploitation a besoin de lisibilité. Le pass sanitaire est un frein qui va éprouver les trésoreries. Si, malheureusement, les choses s’installent sur un temps long, il faudra continuer d’accompagner les exploitants qui doivent faire face à des échéances bancaires et des charges insurmontables à ces niveaux de fréquentation. Il faut malgré tout regarder l’avenir avec sérénité. Sur le long terme, l’ambition majeure reste de maintenir l’excellence de notre parc de salles, inégalée dans le monde, et proposer au plus près du public des lieux attrayants nourris de rencontres, de débats, d’animations. A ce titre, l’Afcae est un pilier essentiel du rayonnement culturel cinématographique. Nous devons donc nous atteler à remettre sur pied les dispositifs d’accompagnement du CNC. Mais au-delà, si nous portons comme ambition de créer de nouvelles salles, il faudra innover et faire évoluer les mécanismes de financement. C’est la raison pour laquelle je porte l’idée d’un crédit d’impôt à la création et modernisation des salles. Il pourrait notamment s’adosser sur des impôts sectoriels, et être un levier important aux côtés des collectivités locales. En densifiant l’offre de salles sur les territoires les plus isolés, nous pourrions ainsi enclencher un nouveau cercle vertueux, au bénéfice tant du public que de l’amont de la filière.

La moyenne exploitation est justement très active dans le développement des projets de salles, dont le rythme a été fortement réduit depuis la crise sanitaire. Les cinémas ayant rouvert il y a maintenant quatre mois, les projets ont-ils depuis repris leur cours ?
Non, car la crise impose un frein tout naturel au développement. Ceci étant dit, la moyenne exploitation a toujours été motrice dans la croissance de notre filière, et je suis convaincu que, dans les dix prochaines années, le rôle des exploitants indépendants sera essentiel. Les périodes "d’accalmie" qui ont ponctué cette crise ont aussi été l’occasion de démontrer que la salle était ultra résiliente. Voir les films dans des salles de cinéma demeure la pratique culturelle préférée des Français, et ce partout sur le territoire. Le besoin de rénover, restructurer, créer des salles de cinéma, pour être au plus près des attentes des Français et des territoires, va donc s’imposer, et la moyenne exploitation y jouera un rôle de premier plan. Cependant, la crise passée, il faudra créer les conditions économiques nécessaires à ce déploiement, notamment en trouvant des réponses au problème de l’endettement. Les PGE et le renouvellement du numérique sont, entre autres, des sujets préoccupants. Il faudra également favoriser les conditions d’accès aux financements et, surtout, permettre aux collectivités d’accompagner les projets avec expertise et raison.

Propos recueillis par Kevin Bertrand
© crédit photo : DR


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