Cinéma

Le SPI monte au créneau

Date de publication : 18/05/2026 - 10:06

Simon Arnal, président du SPI, et Marie Masmonteil, présidente du bureau long métrage du SPI, alertent sur une contraction simultanée des financements du cinéma et de l’audiovisuel, entre recul des diffuseurs historiques, montée des plateformes et renégociation cruciale de la chronologie des médias.

Où en est aujourd’hui l’équilibre du financement du cinéma ?

Marie : 2024 et 2025 ont été de longues années de négociation très denses, qui ont abouti à des accords avec Disney+, Canal+, France Télévisions, TF1 et M6.  

N’étant plus distribué par Canal+, Disney nous a proposé de signer un accord avec l’ensemble des organisations du cinéma, afin d’obtenir une place avancée dans la chronologie des médias en contrepartie d’obligations renforcées pour le cinéma. Pour des raisons objectives, il était important de conclure cet accord afin de stabiliser la chronologie des médias, en l’absence de la signature de Netflix.

L’arrivée d’un concurrent situé à neuf mois après la sortie salle, alors même que nous avions préservé pour Canal une place prioritaire à six mois après la sortie salle, a eu des conséquences mécaniques sur le nombre de films préachetés par la chaîne. C’est, selon nous, l’origine des difficultés actuelles.

Les chiffres sont parlants : en 2024, Canal+ a préacheté 120 films ; en 2025, 71, dont 30 % de films dépendants pouvant être coproduits par Studiocanal. C’est un choc important, dont les effets se font déjà sentir et qui nous accompagnera au moins jusqu’à fin 2027.

En parallèle, Disney+ s’est engagé sur un préfinancement d’environ 23 films par an en moyenne sur trois ans, sans préciser s’il s’agit de premières fenêtres. Même si l’accord est respecté, notamment la clause de diversité pour les films à moins de 4 M€, Disney n’a préacheté aucun film aux budgets situés entre 4 et 7 M€, les fameux « films du milieu ». C’est là que réside la difficulté. Canal+, lui, continue à intervenir sur l’ensemble du spectre de la production, des petits aux très gros films. La concurrence entre Canal+ et Disney+ est donc désormais beaucoup plus frontale, surtout sur les gros films, ce qui fait évidemment monter les enchères. De son côté, Netflix n’a préacheté aucune première fenêtre en 2025.

Autre sujet d’inquiétude : les pouvoirs publics réduisent les ressources de l’audiovisuel public, ce qui est difficilement compréhensible au regard de la situation actuelle. Nous sommes donc impactés par les évolutions de deux acteurs essentiels à la diversité du cinéma : Canal+ et France Télévisions.

Avec l’ensemble des organisations du cinéma, nous travaillons à retrouver un meilleur équilibre à l’occasion de la renégociation de la chronologie des médias, en soutenant davantage les opérateurs qui, comme Canal+, continueront à soutenir l’ensemble de la ligne éditoriale du cinéma français. C’est l’enjeu de l’année.

Quid de l'audiovisuel ?

Simon : Le même phénomène se produit en 2026. Nous constatons une chute du nombre de tournages.

L’arrêt des commandes de France Télévisions entre septembre 2025 et février 2026 a été un coup très dur pour le secteur, dans un contexte où le groupe manque toujours de visibilité sur sa trajectoire budgétaire.

Par ailleurs, le recul des recettes publicitaires de TF1 et M6 entraîne une réduction significative de leurs commandes, désormais proches du minimum de leurs obligations.

Depuis son entrée en bourse, Canal+ adopte une gestion très prudente de ses investissements, à l’image des plateformes, elles aussi plus sélectives. Pour la première fois, l’ensemble des financements se contracte simultanément. C’est extrêmement violent.

En parallèle, les plateformes de partage de vidéos, notamment YouTube, s’imposent comme acteurs majeurs. Première société de contenus au monde, YouTube ne participe pourtant pas au préfinancement du cinéma et de l’audiovisuel. Sa contribution via la taxe CNC est réduite d’environ 66 %, soit un taux effectif de 1,7 %, contre 5,15 % pour les autres diffuseurs et plateformes, et plus de 10 % pour la TSA. Cette situation n’est plus acceptable.

Sur le plan politique, le modèle est fragilisé, dans un contexte de tensions sur la régulation européenne et française. En France, certaines prises de position, notamment le rapport Alloncle, traduisent une remise en cause du système, avec une approche que l’on peut qualifier d’idéologique visant le CNC et France Télévisions.

Enfin, l’hyperdistribution entre diffuseurs historiques et plateformes fait peser un risque majeur : celui d’une exploitation simultanée des œuvres sur l’ensemble des fenêtres. L’impact sur leur valorisation et celle des catalogues pourrait être dévastateur.

Marie : Il ne faut pas oublier non plus les conclusions de l’enquête de l’Autorité de la concurrence sur les pratiques dans la télévision payante et l’acquisition et la diffusion de films. Elles pourraient avoir un impact important sur nos secteurs.

A vous entendre, on a l'impression que l'ampleur de cette crise est inédite.

Marie Totalement. J’évolue au SPI depuis 2001 et nous traversons une période extrêmement critique. Tout ce qui organise le socle de la création cinématographique est vraiment en péril. Pourtant, la créativité est bien là, comme l’a rappelé Thierry Frémaux sur la vitalité actuelle du cinéma français. C’est aussi vrai dans l’audiovisuel.

Mais des forces cherchent aujourd’hui à fragiliser un système, créateur de valeur, qui fait travailler 260 000 personnes, sans compter les effets sur l’hôtellerie, la restauration ou le tourisme.

Simon : Nous avons quatre piliers à défendre au SPI : l’indépendance des producteurs, garante de la diversité créative ; la transparence des données, condition d’un marché équitable ; la non-concentration, essentielle à la pluralité des courants de pensées et de la diffusion des œuvres  ; et la protection des droits et des IP, sans laquelle il n’est plus possible de développer de nouveaux projets ni de faire émerger de nouveaux talents.

2026 sera également européenne avec la réouverture de la directive SMA et le projet de programme controversé AgoraEU. Comment vous positionnez-vous sur ces sujets ?

Simon : Nous venons de remettre aux instances européennes notre contribution sur la directive SMA et AgoraEU. Nous considérons que la directive SMA ne doit pas être transformée en règlement, afin de préserver la possibilité de transposition nationale. Nous souhaitons également étendre l’exception du pays de destination aux obligations de diffusion des plateformes, et pas uniquement à leurs obligations de financement. Enfin, nous plaidons pour l’introduction d’une obligation de préfinancement de la création pour les plateformes de partage de vidéos. Il faut trouver les bons critères pour déterminer les cas où ils peuvent être qualifiés en services de médias audiovisuels. Nous ne pouvons plus les considérer comme des hébergeurs neutres.
Pour AgoraEU, nous déplorons l'actuel mélange entre le cinéma, l'audiovisuel et la lutte contre la désinformation, sans aucune visibilité sur les six années du programme (2028-2034). Il faut un fléchage clair. Nous voulons aussi continuer à flécher le bénéfice des aides aux seuls producteurs indépendants et européens. Nous traitons ces sujets avec l'appui précieux de Juliette Prissard, déléguée générale d'Eurocinema.

Quel regard portez-vous côté cinéma sur l’avenant à la convention de Prime Video adopté par l’Arcom ?

Marie : Le cinéma n’avait pas signé d’accord avec Prime Video lors de la première convention conclue avec l’Arcom en 2021. Amazon s’était engagé sur un investissement de 8 M€ dans le cinéma, que nous avions jugé très insuffisant.
À l’approche du terme de cette convention, le SPI, l’UPC, l’API, la SRF, l’ARP et l’USPA se sont réunis pour réévaluer l’apport attendu de Prime Video en fonction de son chiffre d’affaires. Il apparaissait nettement supérieur à celui investi jusqu’ici (environ 40 M€ par an). Nous avons adressé un courrier à l’Arcom et à Prime Video. L’Autorité a finalement négocié un minimum garanti de 90 M€ au-delà de 12 mois après la sortie salles, et de 110 M€ en deçà, sous réserve de la signature de deux accords, l’un avec la filière cinéma et l’autre avec l’audiovisuel. Cet engagement met un coup d’accélérateur à la renégociation de la chronologie des médias. Nous devons aboutir avec Amazon d’ici au 31 juillet, faute de quoi l’accord avec l’Arcom deviendrait caduc. Nous travaillons déjà depuis un certain temps sur cette chronologie. Mais un accord avec Amazon implique en réalité un accord global avec l’ensemble des acteurs de la fenêtre, compte tenu de l’équilibre général.
À ce stade, les intentions d’Amazon restent encore floues : souhaitent-ils toujours maintenir une sortie à 12 mois ou souhaitent-ils se rapprocher au niveau de Disney ? La position de Canal+ est également très importante. Notre objectif est de parvenir à un accord avec Canal plus favorable que celui de 2025. Que souhaitent en outre Netflix, Disney+, HBO Max et les chaînes en clair ? Pour satisfaire tout le monde, y compris l'audiovisuel, nous pensions que nous aurions un peu de temps. Nous nous étions donnés jusqu'à avril 2027, date à laquelle il faut notifier la nouvelle chronologie à la Commission européenne. Nous sommes à la mi-mai, nous avons finalement trois mois pour nous mettre d'accord. Si nous y arrivons, cela serait formidable ! Il est impératif de consolider la chronologie des médias, l’un des fondements de notre écosystème vertueux, avant les élections présidentielles.

Simon : Dans le cadre de ces négociations avec Prime Video et Disney+, la position du SPI sur le cinéma et l'audiovisuel est unique et centrale. Cette spécificité nous permet de parler à tout le monde, d'avoir une vision globale de la filière et de cesser d'être purement corporatiste. Nous voulons trouver la solution équilibrée qui convienne au maximum d'acteurs.

Face à ce climat assez anxiogène, voyez-vous des signaux positifs ?

Marie : Face à cette difficulté existentielle, il y a une très belle entente au sein de la profession avec une réelle envie de tirer tous dans le même sens et de défendre notre modèle d’exception culturelle. Personne ne reste dans son couloir de nage, avec un respect des lignes éditoriales de l'ensemble des acteurs. Par ailleurs, même si la polarisation des entrées est toujours flagrante, le regain de la fréquentation est aussi un aspect positif.

Simon : Nous sommes effectivement tous soudés comme l'illustre la mobilisation de LaFA. Comme le disait Marie tout à l'heure, la créativité de nos productions est également un sérieux atout comme l'illustre la forte présence de nos adhérents à Cannes avec 36 longs et 11 courts métrages. Nous avons également la joie d'accueillir Julie Lorimy au poste de déléguée générale qui nous rejoindra début juillet afin de mener ces combats au sein du SPI. Il faut désormais que les politiques s'emparent de ces enjeux de souveraineté pour défendre notre modèle culturel.

Florian Krieg
© crédit photo : Julien Lienard pour LFF


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