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ENTRETIEN
DU FILM FRANCAIS
Vincent
Cassel, Thomas Langmann
Blueberry, la genèse dun western chamanique
Le dernier film de Jan Kounen, Blueberry, sortira
le 11 février. Cette production de Thomas Langmann avec Vincent
Cassel dans le rôle titre savère un western chamanique,
entre La ligne rouge et Le voyage de Chihiro. Explication
de texte autour dune expérience menée jusquau
bout par un auteur habité.
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Pdg de TF1 |
Comment Jan Kounen vous a-t-il proposé
Blueberry, lexpérience secrète ?
Thomas Langmann : Jai connu Jan à lépoque
de son court métrage, Vibroboy. Jai tout de suite compris
que javais rencontré un vrai réalisateur. Je
travaillais à lépoque sur la collection Court
toujours. Jai vu une centaine de courts métrages, mais
il y en a deux qui mavaient vraiment bluffé : Carne
de Gaspar Noé et Vibroboy. Dobermann était déjà
en préparation à lépoque et je me rappelle
mêtre dit : Mince, ce nest pas moi qui vais
travailler avec lui sur son premier long métrage!
Je me souviens de mon père me disant : Si dans ta série,
tu trouves ne serait-ce quun seul réalisateur valable,
ne le lâche pas ! Cest ce que jai fait :
dès ce moment, je lui ai fait la cour ! Nous avons hésité
entre deux projets : Fantômas et Blueberry. Laventure
était née
Vincent Cassel : Après la sortie de Dobermann, jai
filé à Jan des livres de Carlos Castaneda, ce jeune
ethnologue parti au Mexique pour y faire une thèse et qui
a fait son apprentissage auprès dun chaman. Jan est
alors parti au Mexique pour des repérages, qui se sont transformés
pour lui en une véritable initiation chamanique. Puis, il
a rencontré une tribu péruvienne. À son retour
à Paris, Jan était transformé, il remettait
tout en cause
Nous avons partagé notre intérêt
pour le chamanisme, en dehors de tout aspect professionnel puisquil
ny avait a priori pas de rôle pour moi dans Blueberry.
Vincent, vous avez été attiré par ce personnage
emblématique de bande dessinée ?
V.C. : Non. Je navais pas lu Blueberry quand jétais
jeune. Jai toujours été plus admiratif de lautre
facette de Jean Giraud, à savoir Mbius.
Il a créé ce double après avoir expérimenté
les champignons hallucinogènes. Cest à ce moment
quil a notamment travaillé avec Alejandro Jodorowsky,
le seul réalisateur avant Jan à avoir réalisé
un western chamanique : El topo. Lorsque Jean Giraud a vu Blueberry,
il nous a confié que le film lui était allé
droit au cur. Selon lui, lhistoire nous attendait
Connaissant la personnalité de Jan Kounen et lexpérience
Dobermann, vous naviez pas quand même un peu peur ?
T. L. : De quoi avoir peur ? Javais tout à
gagner au contraire, et rien à perdre ! Jallais produire
mon premier long métrage avec un réalisateur que jadmirais,
qui était à ce moment au centre de toutes les discussions
avec Dobermann. Je voulais tout simplement vivre une aventure de
cinéma avec lui. Avec Blueberry, jai vécu mon
Tess à moi.
V. C. : Les livres de Castaneda, lexpérience
psychédélique de Mbius, linfluence de
Jodorowsky, tout cela faisait que Blueberry avait un sens
Daprès moi, Jan était déjà en
quête avant Blueberry, mais sans le savoir. Quand on regarde
ses films, on saperçoit quil a raconté
successivement lhistoire de sorcières qui volent sur
des balais (Gizele Kerozene), puis celle dun homme qui revient
dAmazonie avec un objets aux pouvoirs extraordinaires (Vibroboy),
et un chaperon rouge qui danse avec les esprits de la forêt
(Le dernier chaperon). Inconsciemment, Jan avait déjà
commencé son initiation
T. L. : Jan avait changé au retour de son voyage initiatique
en Amérique du Sud et cela a eu des incidences sur le scénario.
Blueberry a pris une orientation nouvelle. La bande dessinée
est devenue un récipient dans lequel Kounen allait introduire
de nouveaux horizons.
Tout de même, quand on projette de produire une adaptation
de bande dessinée et que lon fait finalement un western
chamanique, cela doit changer beaucoup de choses pour un jeune producteur
sur un film au budget de 36 M€
T. L. : Jai tellement parlé de ce film,
jai tellement promis à Jan et à moi-même
quil existerait, que je ne pouvais plus marrêter.
Je me souviens de Jan lorsquil est rentré du Mexique,
assis en tailleur, pieds nus, mexpliquant quil nétait
plus intéressé par le cinéma, par cette quête
dargent, de succès et dambition ! Nous avions
déjà engagé une dizaine de millions de francs
sur le film ! Puis Jan a repris du désir, il souhaitait à
nouveau être réalisateur, faire du cinéma. Ces
expériences ont finalement enrichi son univers. Cela lui
a permis doffrir une vraie originalité à son
film. Le western est devenu un outil pour Jan, qui cherchait un
sens à son travail et à sa vie. Son propre voyage
initiatique est devenu le voyage de son héros de cinéma.
Enfin, tout était en train de sunir. Si le film est
si fort, cest parce que son auteur sest servi de toute
son âme. Toutes les questions, les réponses que Jan
a trouvées au bout de son voyage se sont immiscées
dans le sujet et dans Blueberry.
V.C. : Mais les partenaires du film sont restés convaincus
du bien-fondé du projet. Lorsque nous avons rencontré
Brigitte Maccioni à UGC, elle a même conseillé
à Jan de rajouter encore plus de chamanisme ! Elle était
plus intéressée par ce sujet, moins par la production
dun western classique.
Comment définiriez-vous le film aujourdhui ?
V.C. : Cest un western chamanique, un film entre La ligne
rouge et Le voyage de Chihiro. Blueberry a été produit
à laméricaine, tant dans les décors
que le casting. Pour autant, on se retrouve au final avec un film
dauteur très personnel. Vous navez pas eu peur
de cette distorsion ?
V.C. : Non, car je rêvais de ce film depuis longtemps,
je savais quil serait visuellement très différent
dun western classique. Blueberry est un ovni et cest
ce qui est intéressant
Comme pour Irréversible
ou Dobermann, jai envie de faire des films que jai limpression
de navoir jamais vus. Pour linstant, le cinéma
formaté ne mintéresse pas. Cela viendra peut-être
avec lâge ! Qui plus est, tous les films qui me plaisent
sont des films excessifs. Qui aurait pu parier à lépoque
sur 2001 lodyssée de lespace ? Sur Raging Bull,
sur Taxi Driver, même sur La guerre des étoiles ? Ce
sont ces films qui restent.
T. L. : Cela prouve que Vincent fait partie des acteurs qui
osent. Il a travaillé souvent avec de jeunes réalisateurs,
en embrassant leur univers. Dès lors quil est en confiance,
il ne se pose plus de questions. Jai tenté de faire
la même chose. Le projet sest étalé sur
tellement dannées, il sest passé tellement
de choses que je nai jamais réellement douté.
De plus, jai commencé à prendre confiance en
moi, notamment en produisant Le boulet entre-temps. Jai prouvé
que je pouvais livrer un film en temps et en heure, et qui plus
est, un succès. Mais je naurais pas pu faire ce film
sans lapport dAriel Zeitoun, ni lengagement dUGC
à travers Brigitte Maccioni qui sest passionnée
pour le projet. Cest elle qui, de nous tous, soutenait le
plus Jan dans sa volonté de faire un western mystique et
chamanique.
Vincent Cassel na pas rejoint le casting dès le
début de laventure
T. L. : Nous navons pas immédiatement pensé
à Vincent parce que nous avions à lépoque
le cliché du film américain ancré à
lesprit
Vu lampleur que prenait le projet, nous
avions également la crainte de devoir trouver immédiatement
des partenaires américains. On a donc évoqué
plusieurs comédiens possibles pour jouer Blueberry : Jim
Cazeviel, Willem Dafoe, Benicio Del Toro ou Val Kilmer
Le
déclic est venu dun article dun journal américain
qui annonçait que Vincent allait tourner dans un film hollywoodien
à gros budget
Je me suis dit alors : Quel snobisme
! Nous sommes en train de chercher un second couteau américain
alors que nous avions une star en France ! Tout dun
coup, cest devenu une évidence. Vincent a dit oui relativement
vite
V.C. : En fait, jétais en train de tourner Le
purificateur de Brian Helgeland aux États-Unis. Mais au bout
de deux jours de tournage, jai préféré
quitter le film pour des différends dordre artistique.
Et je suis parti immédiatement préparer Blueberry.
Comment sest passé le tournage ?
V.C. : Javais la chance davoir déjà
tourné avec Jan et davoir partagé avec lui lexpérience
du chamanisme. Il y a un moment où léquipe a
décroché car ils ne comprenaient plus ce que nous
étions en train de tourner, notamment lors des scènes
dhallucinations
Nous étions les seuls à
savoir que le personnage que jinterprétais était
en fait une incarnation de Jan lui-même et de son parcours
initiatique vers le chamanisme
T. L. : Mais Jan est aussi un réalisateur qui valorise
une production. Quand je lui proposais 150 figurants indiens pour
une scène de bataille, il nen voulait que 20, me promettant
que ce serait aussi spectaculaire. Cest un virtuose de la
caméra !
V.C. : Il faut savoir quil ny a pas eu un jour
de dépassement, malgré un tournage sur trois pays
dans des conditions difficiles.
T. L. : Cest la postproduction qui a été
la plus longue et la plus compliquée.
V.C. : Les effets spéciaux ont nécessité
la création de nouvelles technologies.
Y a-t-il beaucoup de rushes qui nont pas été
montés ?
V.C. : Il y en a peu en fait
Les quelques scènes
qui avaient été abandonnées un temps (lenfance
de Blueberry, la scène du rodéo) ont été
incluses de nouveau dans le film.
T. L. : Le travail a porté davantage à resserrer
les scènes afin daider à la narration.
Qui a eu lidée de faire de Blueberry un personnage
cajun ?
V.C. : Nous avons beaucoup travaillé avec Jan
sur cet aspect et cest lune des choses essentielles
qui mont fait accepter le rôle. Javais en effet
le souvenir davoir été frustré par le
personnage de Dobermann qui, à mon sens, nétait
pas assez fouillé. Pour Blueberry, Jan et moi avons tout
fait pour créer le personnage le plus crédible qui
soit. Je tenais également à doubler lacteur
qui joue Blueberry jeune afin que le tour de prestidigitation marche
le mieux possible.
T. L. : Vincent a cela de perfectionniste quil tenait
absolument à ce que ce jeune acteur ait le nez cassé
comme lui. Comme cela navait pas été fait correctement
sur le tournage, nous avons cassé son nez en
postproduction !
Le film sort en plein regain du western sur les écrans
(Open Range, Alamo, etc.). Quen pensez-vous ?
T. L. : Ce nest pas si gênant que cela car ces films
semblent très différents de Blueberry. Ce qui est
beaucoup plus difficile en revanche, cest que le film sorte
face à un autre film français très attendu,
Podium
Je trouve dommage que Blueberry ne soit pas seul en
lice la semaine de sa sortie. Cependant, les responsables dUGC
pensent quil y a de la place pour tout le monde et que les
deux films sont très différents. Je lespère
Selon vous, à qui sadresse Blueberry ?
V.C. : Le film sadresse autant aux amateurs de westerns
quà ceux qui aiment Matrix ou Le seigneur des anneaux.
T. L. : Aux fans de Matrix, du Seigneur des anneaux, de Little
Big Man et de Terry Gilliam réunis : bref, au plus grand
nombre possible !
Après Irréversible, Blueberry et avant Agents secrets,
vous retrouvez un auteur à la marge avec Steven Soderbergh
pour Oceans Twelve
V.C. : Ce qui me fait plaisir dans cette aventure est que Soderbergh
ne me demande pas dinterpréter un énième
méchant français. Le personnage que je
jouerai dans le film est en fait le plus grand cambrioleur du monde
! Une sorte de Lupin moderne ! Cest tout de même une
grande chance, non ? Je ne veux pas tourner à Hollywood à
nimporte quel prix. Je préfère défendre
des films français qui ne sexportent pas forcément
bien. Mais, ce travail finit par porter ses fruits. Que ce soit
Steven Soderbergh ou plus récemment Oliver Stone et Ridley
Scott qui mont approché, ils mont tous confié
avoir vu Sur mes lèvres ou Irréversible et mont
dit que cest ce travail qui les avaient intéressés.
Le fait que Ridley Scott mait proposé un rôle
dans son nouveau film, Kingdom of Heaven, que je ne pourrai malheureusement
pas faire à cause du tournage dOcean Twelve, cela me
conforte dans lidée quil vaut mieux garder une
identité forte et ne pas aller se diluer à Hollywood.
Que pensez-vous de la vague actuelle de jeunes acteurs et réalisateurs
français qui partent justement travailler à Hollywood
?
V.C. : Cest tant mieux
Les Français partent
à Hollywood, certains Américains viennent tourner
en Europe, il y a des films européens qui se montent avec
des capitaux américains
Nous avons tout à gagner
à travailler ensemble. Mais je pense aussi quil faut
préserver deux systèmes de production : un premier
dévolu aux films commerciaux et le second à des films
dauteur. Il était par exemple essentiel que Jan puisse
garder le final cut sur Blueberry.
T. L. : Vincent a désormais une notoriété
mondiale qui fait de lui une star qui peut aider à monter
des films internationaux. Il est le seul aujourdhui dans sa
génération qui puisse porter des projets comme Blueberry
ou Mesrine
À propos de Mesrine, justement, où en êtes
vous ?
V.C. : Le projet est en cours. Le film sera divisé en
deux longs métrages qui seront réalisés par
Barbet Schroeder. Cest une idée de Thomas
Idée
géniale !
T. L. : Barbet Schroeder connaissait le projet, il avait
lu Linstinct de mort et avait envie de tourner avec Vincent.
Jai lu le livre pour la première fois à lâge
de 14 ans et longtemps, je me suis demandé qui pourrait jouer
Jacques Mesrine. Depardieu était trop vieux, Dewaere était
mort
Jai eu le déclic en voyant Sur mes lèvres.
V.C. : Décidément, jai bien fait de tourner
ce film-là !
T. L. : Jai eu le même choc quen découvrant
Série noire. Jai même appris ensuite que tu tétais
fait dans le film le nez de Depardieu et la moustache de Dewaere
Le personnage de Mesrine et son environnement restent, encore
aujourdhui, des sujets sensibles ...
V.C. : Cest pour cela que le projet mintéresse.
Je suis concerné par ce qui touche la jeunesse et je me suis
rendu compte que Mesrine demeurait encore aujourdhui une icône
dans les cités. Cest le Scarface français, même
si cet homme était raciste. Cest cette ambiguïté
qui mexcite énormément. Notre idée nest
pas de faire un film à la gloire de Mesrine mais dexplorer
toutes les facettes de ce personnage. En tant quacteur, seul
le personnage mintéresse. Ma manière de travailler
est de ne pas respecter forcément le personnage dorigine
mais dapprendre à le connaître. Le fait que son
histoire demeure un sujet sensible mexcite.
T. L. : Vincent est un acteur parfait pour un producteur
puisque rien ne lui fait peur.
V.C. : Le cinéma nest pas forcément synonyme
de sérieux. Il faut savoir rester léger, simple, peut-être
même inconscient. Il faut continuer à rêver,
garder sa part denfance même si dans le fond tout ça
est très grave.
Quels sont vos projets communs et respectifs ?
V.C. : Je mapprête à tourner Ocean Twelve,
en parallèle je produis avec Eric Névé Le sheitan
de Kim Chapiron, réalisateur que javais découvert
dans la collection Kourtrajmé. Il y aura ensuite Babylon
Babies de Mathieu Kassovitz, puis Mesrine de Barbet Shroeder.
T. L. : En attendant Vincent pour Mesrine, je vais produire
Nounours dEric Besnard avec Albert Dupontel. Il y également
Fantômas qui est toujours en écriture. Je projette
également dadapter lhistoire de Christophe Rocancourt
qui sera réalisé par le scénariste de À
lombre de la haine
Encore un rôle qui vous irait parfaitement, Vincent
V.C. et T. L. : Vous ne croyez pas si bien dire !
Propos recueillis par Sophie Dacbert et Fabrice
Leclerc
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