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TVHD en Europe : la France aux avant-postes ?

Le développement exponentiel de la haute définition aux États-Unis et en Asie contraste avec le silence assourdissant de l’audiovisuel européen sur cette question. Seul TF1 a fait du dossier son cheval de bataille avec la TNT qui rend envisageable, pour la première fois, un démarrage de la haute définition en France, en 2006.

 
La Coupe du monde de football qui se déroulera en Allemagne, en 2006, pourrait servir de rampe de lancement à la haute définition en Europe.
La première chaîne de télévision haute définition européenne est née le 1er janvier 2004… dans l’indifférence générale. Diffusée sur le satellite Astra 1H, Euro 1080 a commencé ses émissions avec le concert du nouvel an à Vienne et, depuis, diffuse en boucle un programme de quatre heures. Une volonté pour les promoteurs belges de la chaîne de secouer les esprits en faisant de la haute définition européenne une réalité. “Nous voulons familiariser les Européens avec la haute définition, explique Gabriel Fehervari, créateur de la chaîne Euro 1080. À partir du 1er mai, nous passerons à la vitesse supérieure en proposant 72 heures de programmes nouveaux. Nos ambitions sont modestes, mais nous pensons atteindre 100 000 foyers en Europe d’ici à la fin de l’année 2004.”

Traumatisée par l’échec de la norme D2mac, qui devait, au début des années 90, permettre la transition vers la HD analogique, la commission européenne semble aujourd’hui tétanisée par la haute définition, laissant le marché décider. De fait, en l’absence de stratégie au niveau européen, les considérations nationales reviennent au premier plan.

Pourtant, l’ampleur que la TVHD prend aux États-Unis et en Asie commence à ébranler quelques certitudes. Lancée voilà trois ans, à l’initiative de la FCC, l’instance de régulation américaine, la haute définition a véritablement décollé aux USA en 2003. Selon les chiffres compilés par la mission économique de l’ambassade de France à Los Angeles, 70% du prime time des grands networks (ABC, CBS, NBC) est aujourd’hui diffusé en HD. Ce qui représente une augmentation de 50% des programmes haute définition sur la télévision numérique terrestre par rapport à 2002. Et le câble et le satellite ont pris le relais de ce développement. Toutes les chaînes Premium de cinéma ont lancé une version HD de leurs programmes (HBO, Showtime, Cinemax, The Movie Channel), ainsi que les chaînes de sport (ESPN, Fox Sports), et de documentaire (Discovery, Bravo). Au total, on compte aujourd’hui six millions de foyers américains équipés d’un écran HD (source Forrester Research). Même si cette notion recoupe aux États-Unis différents formats, on ne peut plus aujourd’hui parler d’un marché de niche pour la haute définition.

D’autant qu’en Asie, on observe le même phénomène. Le Japon, longtemps précurseur avec la HD analogique, compte aujourd’hui presque autant de foyers équipés en haute définition qu’aux États-Unis. Et l’Australie, qui a commencé en 2001 sa transition vers le numérique hertzien, dispose actuellement de cinq chaînes (SBS, ABC, Seven, Nine & Ten Networks), diffusant régulièrement des programmes en HD. Sur le continent asiatique, la Corée a mis en place des subventions pour favoriser la pénétration de la télévision haute définition dans le grand public. De son côté, la Chine vise huit millions de foyers équipés en HDTV à l’occasion des jeux Olympiques de 2008.

Cette mondialisation de la haute définition a des conséquences importantes en matière de production de programmes. Aujourd’hui, presque tous les grands événements sportifs bénéficient d’une couverture en haute définition : JO, Coupe du monde de football, SuperBowl… En matière de documentaire, il est aujourd’hui quasi obligatoire de tourner en HD dès qu’on vise le marché mondial. Résultat : l’Europe apparaît de plus en plus isolée sur la scène internationale alors que tous les éléments technologiques sont enfin réunis pour que la haute définition devienne une réalité sur le Vieux continent.

“Il est sûr que les déboires de l’audiovisuel européen ces trois dernières années ont beaucoup joué dans la frilosité des responsables de chaînes vis-à-vis de la haute définition, explique un expert. En particulier, les difficultés rencontrées par les chaînes Premium (Première en Allemagne et Canal+ en France), qui auraient dû être les premières à s’intéresser à la HD. Jusqu’à récemment, il suffisait de parler de télévision haute définition devant un professionnel pour qu’il éclate de rire. Tout le monde pensait que cela ne décollerait pas avant cinq ou six ans en Europe.”

Aujourd’hui, tout le monde a arrêté de rire. Depuis que Patrick Le Lay, Pdg de TF1, a annoncé que la plus grande chaîne hertzienne française diffuserait, tôt ou tard, en haute définition. “Les téléspectateurs français ont droit, comme tous les téléspectateurs du monde, aux nouvelles technologies, c’est-à-dire la télévision haute définition et la télévision sur les portables, déclarait Patrick Le Lay au Figaro le 7 avril dernier. Cela suppose de repenser totalement le projet TNT, en particulier en utilisant l’arrivée sur le marché de la nouvelle norme de compression numérique Mpeg4.” Une initiative qui met au premier plan la HD en France et contraint les autres diffuseurs – qui géraient jusqu’ici ce dossier de loin – à revoir leurs plans.

“On peut, bien sûr, se demander ce qui motive réellement Patrick Le Lay en rapprochant le dossier de la TVHD et celui de la TNT, questionne un observateur. S’agit-il d’une véritable volonté de développer la haute définition ou seulement d’une tactique pour empêcher l’arrivée de nouveaux entrants par le numérique terrestre ?” À la décharge de TF1, le même argument a été développé quand Patrick Le Lay a mis en avant la télévision par ADSL face à la TNT, voulue par le CSA. Aujourd’hui, la TV via internet est devenue une réalité et TF1 a obligé ses concurrents à réagir.

Au-delà de la stratégie qui consisterait à faire barrage, à tout prix, aux nouveaux entrants sur le hertzien via la HD, le discours de TF1 s’appuie pourtant sur quelques vérités techniques. Le dossier TNT ayant pris plusieurs années de retard, l’évolution des technologies de compression a notamment rendu obsolète le Mpeg2, le standard choisi à l’origine pour le numérique hertzien et qui a permis le développement des bouquets de chaînes sur le câble et le satellite depuis dix ans.

“On est clairement dans une fenêtre de rupture technologique entre deux standards de compression, souligne Didier Huck, vice-président des relations institutionnelles et de la réglementation du groupe Thomson. Le standard Mpeg2 est aujourd’hui en fin d’évolution. Il n’y a plus d’espoir d’obtenir des gains supplémentaires dans la compression numérique avec lui. Le Mpeg4, qui devrait commencer à se déployer à l’été 2005, permettra de diviser par deux le débit nécessaire pour diffuser une chaîne en numérique. Et il disposera d’une fenêtre d’évolution importante.”

De plus en plus d’acteurs plaident donc en coulisse pour un report à 2005 du lancement de la TNT en France, de façon à profiter, au mieux, des avantages de la nouvelle norme Mpeg4. Sauf Francetélévisions qui, en réponse aux propos de Patrick Le Lay, fait remarquer qu’il n’y a pas de lien direct entre la norme Mpeg4 et la TNT. “Pourquoi réserver la HD au numérique terrestre ? ironisait Marc Tessier, Pdg de Francetélévisions, lors d’une conférence de presse. On peut très bien utiliser le Mpeg4 pour lancer la haute définition sur le satellite. Je suis certain que Patrick Le Lay, en homme de télévision avisé, n’envisage pas une seconde de réserver la HD au numérique terrestre. Donc, testons d’abord cela sur le satellite.”

Sauf que le choix technologique entre Mpeg2 et Mpeg4 pour la TNT aura des conséquences majeures sur le paysage audiovisuel français à long terme, qu’il s’agisse de chaînes standards ou HD. “Pratiquement, si l’on conserve le Mpeg2 sur le numérique terrestre, il faudra attendre l’extinction des fréquences analogiques actuelles pour faire migrer la TNT vers le Mpeg4, explique un expert. Il serait dommage de se priver des avantages de cette nouvelle norme – qui permettra de doubler le nombre de chaînes diffusées par la TNT –, alors qu’il suffit d’attendre neuf mois de plus pour qu’elle soit prête.”

En ce qui concerne la haute définition proprement dite, les acteurs du secteur semblent d’accord pour attendre l’arrivée de la norme Mpeg4, essentiellement pour des questions de coût. “Pour nous, diffuser de la haute définition en Mpeg2, c’est peu probable, tranche Benoît Chéreau, directeur général adjoint du groupe Canal+, en charge des technologies et systèmes d’information. Le coût de la bande passante reste trop élevé. Le prochain standard Mpeg 4, nous semble plus réaliste. Cela correspond, par ailleurs, à un délai correct pour que les téléviseurs HD soient proposés à un prix abordable.”

Qu’elle passe par la TNT ou par le satellite, la haute définition a donc peu de chance de voir le jour en France avant fin 2005-début 2006. Ce qui lui permettrait de bénéficier de la locomotive de la Coupe du monde de football qui aura lieu, en Allemagne, en juillet 2006. La Fifa vient d’ailleurs d’annoncer que les 64 matches de la compétition seront tournés en HD. Chaque match étant couvert par un minimum de 20 caméras.

D’autres arguments plaident en faveur de la haute définition. L’arrivée prochaine du DVD-HD va favoriser l’adoption des téléviseurs haute définition. Parallèlement, le marché des écrans plats connaît une croissance exponentielle. Ce qui va se traduire par une chute rapide des prix sur les écrans HD, issus des mêmes technologies.

“D’après les projections des instituts spécialisés : en 2006, un écran plasma HD de 42 pouces sera vendu 2 500 E HT, explique Didier Huck de Thomson. En 2007, on sera tombé à 2 000 E HT. Les autres types d’écrans plats HD (LCD, rétroprojecteurs DLP) seront encore moins chers. Et il faut savoir que les écrans HD à tube sont déjà vendus 900 E HT aux États-Unis et que le décodeur terrestre HD de base en Mpeg4 devrait coûter dans les 160 E HT. La haute définition ne sera pas réservée à une élite. Sans compter que même le parc installé bénéficiera d’une augmentation de la qualité, grâce au signal HD d’origine.”

Si tous les éléments technologiques sont réunis pour le développement de la haute définition, les diffuseurs français restent très discrets dès qu’il s’agit d’évoquer un éventuel calendrier. Mais chacun de se préparer à sa manière. TF1, qui semble le plus actif sur ce dossier, a déjà réalisé différents tests. Le tournage de fictions TV en haute définition (en partenariat avec les producteurs concernés) fait partie de cette démarche. “Nous regardons aussi la façon dont nous allons devoir gérer la HD en interne, explique Pierre Lavoix, directeur technique de la diffusion et de la qualité à TF1. Nous travaillons sur les questions de conversions et de transferts. Comme toutes les chaînes, nous allons vivre une longue phase de transition et tous les cas de compatibilité doivent être pris en compte : numérique/analogique, HD/SD, cadres 4/3 et 16/9e.” Mais la chaîne semble plus avancée qu’elle ne veut bien le dire. D’après nos informations, TF1 a réalisé plusieurs tests grandeur nature à l’automne dernier, notamment lors de la finale de la Star Academy pour laquelle une caméra HD a été utilisée en direct.

Canal +, qui devrait être la première chaîne concernée par la HD si on regarde le modèle américain où dominent les chaînes Premium, apparaît très en retrait sur le sujet. La direction affirme pourtant travailler sur le dossier. “Canal+ est une chaîne Premium, avec un contenu Premium. Faire de la HD serait dans la logique du positionnement de cette chaîne, souligne Benoît Chéreau du groupe Canal+. Je vous rappelle que nous avons été les premiers à diffuser en 16/9e et que nous allons bientôt passer au son Dolby Digital 5.1. Et sur le dossier de l’ADSL, nous avons sorti notre décodeur compatible en temps et en heure. La décision technique avait été prise il y a plus d’un an et demi. À une époque où peu de monde parlait de diffusion via ADSL. On sait mettre le paquet quand c’est nécessaire. Pour la diffusion en HD, ce n’est pas un problème de programme. Les gros événements comme l’Euro 2004 ou les JO se tournent déjà en haute définition. Par contre, il faut attendre que la norme Mpeg4 et les décodeurs soient près. Compte tenu des délais imputables à la technologie, fin 2005-début 2006 nous semble une date raisonnable pour le passage à la HD.” Sans parler de StudioCanal qui a entamé dès 1997 la numérisation en haute définition des 5 000 titres de son catalogue de films.

Tous les éléments du puzzle sont donc réunis pour un passage rapide à la HD, via le numérique hertzien ou le satellite. Reste aux pouvoirs publics à prendre position sur le dossier de la TNT et, in fine, à faire un choix technologique qui engagera le paysage audiovisuel français pour, au moins, les dix prochaines années.

Patrick Caradec

Vendredi 30 avril 2004


"L’ampleur prise par la HD aux États-Unis et en Asie commence à réveiller l’Europe."


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