Cinéma

Congrès FNCF 2015 - "Figures des salles obscures" : "Ces exploitants sont capables de déplacer des montagnes"

Date de publication : 30/09/2015 - 08:57

Distribué gracieusement aux exploitants accrédités et aux participants de la soirée de Gala, Figures des salles obscures – Des exploitants racontent leur siècle de cinéma (Nouveau Monde éditions) revient durant près de 500 pages sur le parcours de 18 figures « marquantes » de la profession, dont les témoignages croisés permettent de brosser le portrait de plus de six décennies d’exploitation française. Rencontre avec ses trois auteurs, Samra Bonvoisin, Claude Forest et Hélène Valmary.

Comment l’idée de Figures des salles obscures est-elle née ? Quel était votre objectif ?
Samra Bonvoisin, Claude Forest, Hélène Valmary : En 2011, nous avons créé le groupe de recherche EPHESE (Etudes pluridisciplinaires pour une histoire économique des salles et de leurs exploitants) qui avait pour objectif de stimuler un certain nombre d’actions visant à faire connaître et à valoriser l’histoire des salles de cinéma et des exploitants en France depuis la Seconde Guerre. Des journées d’études, des colloques internationaux et deux publications (La vie des salles de cinéma, et, Le Patis. Une salle de cinéma populaire devenue art et essai (Le Mans, 1945-1983)) ont ainsi vu le jour. L’idée particulière de Figures des salles obscures est née d’un constat : celui de l’absence, à quelques exceptions près, de littérature sur les exploitants, sur le concret de leur travail, l’évolution de leur métier. L’envie de donner la parole à des gens qui ont peu intéressé les journalistes comme les chercheurs, et sur lesquels on entend parfois tout et n’importe quoi, a très vite fait surface. L’intérêt de croiser ces témoignages s’est ensuite imposé. Il a fallu néanmoins attendre le soutien moral et financier de la FNCF, qui a également facilité certaines rencontres.
 
Cet ouvrage réunit quelques figures historiques de l’exploitation (Marin Karmitz, Jean-Pierre Lemoine, Serge Siritzky…), et des personnalités dont l’entrée dans le métier est plus récente. Quels critères ont présidé au choix des 18 exploitants interrogés ?
SB, CF et HV : Nous ne pouvions prétendre à l’exhaustivité. Nous avons donc voulu nous rendre compte de la richesse des profils des acteurs de l’exploitation et de la variété de leurs expériences. Qu’ils soient visionnaires, symboles d’une époque, grands dirigeants nationaux ou régionaux (Denis Chateau pour Gaumont et Pathé, Alain Condroyer pour UGC, Jean-Pierre Lemoine pour UGC et Mégarama, Serge Siritzky pour Parafrance), entrepreneurs précurseurs (Marin Karmitz pour MK2), représentants de la moyenne ou petite exploitation (Jean-Marc Ageorges, Françoise et François Thirriot, Paul et Francis Fourneau), défenseurs de l’art et essai (Patrick Brouiller, Michel Humbert), défricheurs issus de la nouvelle génération (Marie-Laure Couderc, Nathanaël Karmitz), grandes personnalités engagées dans la défense de la profession (Pierre Pezet, Jean Labé), doyenne de l’exploitation en activité depuis sept décennies (Jeanine Colin), ou figure atypique associée à une salle mythique (Bruno Blanckaert), nous avons tenu à ce que toutes les formes d’exploitation (sur le plan territorial, géographique, financier et juridique…) soient représentées, et ce à travers plusieurs générations.
 
De tous les exploitants interviewés, quels témoignages vous ont paru, à titre personnel, les plus forts ? Les plus pertinents ?
SB : Spontanément, je dirais que les exploitants d’un certain âge encore en activité, comme Jean-Pierre Lemoine et Marin Karmitz, ou « officiellement » retraités comme Denis Château et Pierre Pezet, apportent des témoignages particulièrement émouvants parce qu’ils embrassent leur longue carrière en retrouvant, intacte, la passion pour le cinéma de leur jeunesse, tout en interrogeant, avec lucidité, la place des films en salle dans les habitudes culturelles, en particulier celles des jeunes spectateurs hyper-connectés d’aujourd’hui. Des représentants de la nouvelle génération d’exploitants aussi différents que Marie-Laure Couderc et Nathanaël Karmitz, par exemple, m’ont fortement impressionnée parce qu’ils sont parvenus, l’une et l’autre, dans des registres différents, à transformer un "héritage" familial, pesant parfois, hors-normes toujours, en parcours d’émancipation. La franchise et la liberté de leurs paroles (qu’ils partagent avec les autres exploitants que nous avons longuement interrogés) traduisent une passion commune, celle du cinéma.
HV : J’ai été marquée par les révélations de Serge Siritzky, sur la manière dont sa famille, à deux reprises, s’est vue dépouillée de ses salles par l’Etat. Tout un pan de l’histoire de l’exploitation, souvent oublié ou peu évoqué, a resurgi avec ce récit, qu’il a en plus divulgué de manière savoureuse. Jean-Marc Ageorges m’a séduite également, par le caractère posé de sa réflexion, la finesse de ses intuitions, et parce que son parcours et son discours abolissent les frontières simplistes entre salles art et essai et multiplexes.
CF : Tous ont été enrichissants, chacun à leur manière, et pertinents, de leurs points de vue, en se montrant différents sans être jamais totalement divergents sur le cœur de leur métier, leur passion. Evidemment, d’un point de vue historique, ceux qui ont eu la vie professionnelle la plus longue et la plus variée peuvent être plus passionnants ; et certains ont suscité l’envie de poursuivre, de creuser davantage. Mais pour d’autres, cela a été la richesse du regard, ou la valeur humaine. Et, au final, c’est aussi le rassemblement de ces 18 témoignages qui donne une force et un relief à chacun d’entre eux.

Seules trois femmes (Françoise Thirriot en duo avec François Thirriot, Marie-Laure Couderc et Jeanine Colin) sont interrogées dans cet ouvrage. Est-ce un hasard ou la marque d’un métier « surinvesti » par les hommes ?
HV : Certaines rencontres avec des femmes n’ont pas pu se faire (Anne-Marie Faucon…), certaines n’ont pas donné suite (Elisabeth Puren, Cathy Coppey…). Mais d’autres figures de femmes émergent de ces entretiens : nous avons découvert, au fil ou à la fin de certaines interviews, qu’à côté de personnalités, il y avait, indispensable, une femme (Nadine Ageorges ou Noëlle Thirriot par exemple), dans l’ombre ou parfois dans la lumière, faisant preuve d’une polyvalence qui n’est ou n’était pas nécessairement partagée par leur conjoint.
CF : Les critères de choix ont d’abord été ceux de la variété des tailles économiques (petite, moyenne, grande exploitation, circuits), de géographie (banlieue, régions), et de types de programmation (populaire, art et essai). Mais de facto, la proportion genrée des personnes interviewées reflète celle de la profession depuis la Seconde Guerre mondiale en France, et le constat que depuis sa création la FNCF n’a jamais élu de femme à sa présidence, et que très peu ont dirigé un syndicat régional.
 
Quels enseignements tirez-vous personnellement de cette « expérience » ? A-t-elle changé - ou du moins modifié - votre vision de l’exploitation ?
SB : Personnellement, j’ai été très sensible à la sincérité dont les témoins ont fait preuve au cours des longs échanges que nous avons eus avec eux. Certains n’ont pas hésité à évoquer leurs doutes et leurs erreurs, tel Pierre Pezet se résolvant à contrecœur à passer aux complexes cinématographiques dans sa région du Midi, ou Denis Château au bord de la dépression nerveuse à quelques jours de l’ouverture du premier multiplexe, le Pathé Grand Ciel de La Garde (Toulon), ouvrage pourtant initié et appelé de ses vœux ; sans oublier Marin Karmitz revivant un corps-à-corps musclé avec le vieux géant Boris Gourevitch, alors puissant programmateur "art et essai", sur le point de retirer prématurément de l’affiche un des films distribués par MK2… Outre ces informations précieuses, plusieurs témoignages recueillis redonnent vie à deux grandes figures de l’exploitation, aujourd’hui disparues : Boris Gourevitch et Jean-Charles Edeline. Le croisement de ces expériences, sur plusieurs générations, donne aussi des visages et des voix aux différents « âges » du cinéma comme objet du désir, pratique culturelle et spécialité professionnelle : du passage de l’attirance irréversible pour un spectacle nouveau au risque d’une mise à mal de son hégémonie après la phase d’accession au statut d’art majeur du siècle (adhésion populaire, développement de la cinéphilie, naissance du concept art et essai).  
HV : La manière dont le fantôme de Jean-Charles Edeline ne cessait de resurgir au fil des interviews m’a saisie. Une des forces de l’ouvrage réside dans les croisements qui se font entre les récits, la manière dont certains entretiens se répondent : Jean-Charles Edeline apparaît comme un fil conducteur, avec comme point d’orgue, le regard et l’analyse portés par Marie-Laure Couderc sur son grand-père imposant.
SB, CF et HV : Au-delà de la force et de la pertinence de certains témoignages, ce qui nous frappe c’est la puissance de cette passion ! Les exploitants que nous avons rencontrés sont (ou ont été) capables de déplacer des montagnes, se faisant tour à tour bâtisseurs, sociologues, animateurs, pédagogues ou anticipateurs, pour que vivent et se transforment les salles comme espaces dédiés au partage de rêves et d’imaginaire au sein d’une communauté humaine.

Quelques grandes personnalités de l’exploitation, tels Jérôme Seydoux, Nicolas Seydoux, Guy Verrecchia ou Jacques Font, par exemple, ne figurent pas dans cet ouvrage. Pour quelle(s) raison(s) ?
SB, CF et HV : Volontairement, nous avons souhaité ne pas traiter que des « grands noms ». Par ailleurs, pour les trois dirigeants de circuits cités, deux ont refusé, et n’en interroger qu’un aurait déséquilibré l’ensemble. Et il est encore bien d’autres noms qui ont compté, à des titres divers, dans la vie de l’exploitation cinématographique française. Il nous a fallu faire des choix parmi les plus de mille exploitants en activité, sans compter les retraités.
 
En conséquence, envisagez-vous un deuxième volume ?
SB, CF et HV : Au-delà de leurs dirigeants, hors Pathé qui a nourri plusieurs ouvrages, l’histoire des circuits de salles reste encore à écrire en France, et chacun mériterait séparément un ouvrage entier. Nicolas Seydoux y réfléchit pour Gaumont, mais nous serions très intéressés de retrouver les archives de Parafrance, ou que celles de l’UGC puissent nous être ouvertes. Mais, au-delà de ces noms connus ou d’autres figures emblématiques, il y a surtout les nombreux « sans-noms », tous ces passionnés de cinéma ou amoureux de leur public, à qui il serait tout aussi pertinent de donner la parole car ils ont également, à leur niveau, fait l’Histoire de leur métier.
Figures des salles obscures a nécessité un très long travail de préparation et de mise en forme, et, si le recueil d’autres témoignages nous semble une nécessité historique, la question des moyens se pose inévitablement. L’accueil réservé à notre ouvrage par le public et les exploitants eux-mêmes déterminera probablement la poursuite de ce projet et sa forme.

Propos recueillis par Kevin Bertrand
© crédit photo : Nouveau Monde éditions


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