Cinéma

Quinzaine 2019 - Robert Eggers : "Deux hommes seuls dans un phallus géant"

Date de publication : 19/05/2019 - 08:50

Après The Witch, Robert Eggers livre avec The Lighthouse, un nouvel opus qui devrait faire les délices des amateurs de films d’horreurs et de tempêtes hivernales.

Comment décririez-vous The Lighthouse en quelques mots ?
Dans les années 1890, deux gardiens de phare échouent sur une île éloignée et inquiétante de la Nouvelle-Angleterre. Ou de mauvaises choses arrivent quand deux hommes sont laissés seuls dans un phallus géant.
 
D’où est venue l’idée de ces deux personnages ?
Mon frère, Max, a eu l'idée d'une histoire de fantômes dans un phare. Puis j'ai lu un article sur un incident réel impliquant deux gardiens de phare du même nom, l'un plus âgé, l'autre plus jeune, qui se retrouvent coincés dans leur phare pendant un orage. J'ai pensé que ce concept pourrait être un bon point de départ pour un récit de double jeu ambigu sur l'identité, qui pourrait évoluer vers quelque chose de plus mythologique. Ce ne serait pas une histoire de fantômes, mais ce serait sombre et mystérieux.
 
Comment avez-vous développé le scénario ?
Max a eu l'idée initiale et j'ai apporté la structure de base, les grandes arches de l'histoire, quelques moments clés et l'atmosphère. À partir de là, nous avons travaillé en étroite collaboration, en faisant circuler les ébauches entre nous. Il y a eu beaucoup de recherches à faire, en particulier pour écrire les dialogues de l'époque. Nous avons consulté des dictionnaires d'argot du XIXe siècle, des dictionnaires nautiques et beaucoup de littérature d'époque, de Melville à Sarah Orne-Jewett, une écrivaine originaire du Maine. Jewett a été particulièrement utile dans ses écrits en dialecte car elle avait interviewé d'anciens capitaines de navires et des fermiers pour construire ses récits.
 
Comment avez-vous convaincu Robert Pattinson et Willem Dafoe de jouer dans votre film ?
Ils étaient tous deux fans de The Witch. En fait, Willem et moi cherchions un film sur lequel collaborer. C'était tout ce qu'il y avait à faire. J'avais approché Rob au sujet d'un rôle dans un de mes films (qui n'a jamais abouti). Il avait gentiment refusé car il ne s'intéressait qu'aux rôles "bizarres". Quand je lui ai donné ce script, je savais qu'il trouverait ça assez bizarre. Ca a été le cas. Tous deux correspondent parfaitement aux personnages. Je ne vois personne d'autre dans ces rôles.
 
Vous avez tourné en 35 mm noir et blanc. Vous recherchiez une esthétique particulière ?
L'atmosphère du film est venue avant l’histoire. Elle était sombre, humide, nauséabonde et tactile et nécessitait l'utilisation d'une pellicule noir et blanc pour fonctionner. Avant même d'écrire le scénario, j’avais inscrit sur la page de garde : "Ceci doit être filmé en noir et blanc en négatif 35 mm."
Attention, le film n'est pas destiné à apparaître comme s'il s'agissait d'un film perdu, venu du passé, mais est censé évoquer un sentiment similaire. Nous avons filmé avec des lentilles utilisées dans les années 1915 et 1930, en utilisant un ratio d'aspect archaïque (1.19:1, format sonore rare et ancien). Et, à l'aide d'un filtre personnalisé, nous avons pu retrouver un aspect proche du rendu des pellicules orthochromatiques du cinéma muet. Avec ces outils quelque peu émoussés, nous avons réussi à créer une esthétique qui, nous l'espérons, transportera le public dans le passé. C'est aussi un format intéressant pour un récit claustrophobe car cela permet de faire des gros plans de visages étonnants.
 
Des difficultés particulières pendant le tournage ?
Nous avons construit tous les bâtiments que vous voyez dans le film, y compris la tour du phare de 21 336 mètres de haut. Elle a été construite sur le cap Forchu, un affleurement désolé de roches volcaniques situé à l'extrémité sud de la Nouvelle-Écosse. La météo était incroyablement difficile. Nous avons affronté plusieurs Nor'easter (tempêtes hivernales, Ndlr), les vents étaient impitoyables. Il faisait un froid glacial. C'était un tournage très exigeant physiquement pour Willem et surtout pour Rob. Jarin Blaschke, le directeur de la photographie, et moi-même avons travaillé en étroite collaboration pour préparer tout le découpage avant et pendant les répétitions. Ma méthode de travail était très stricte. Nous avons construit tous les décors à partir de zéro pour deux raisons : nous n'avions pas trouvé d'endroit visuellement approprié, et cela nous a permis, à moi et mon équipe, d’avoir un meilleur contrôle. Mais quand on tourne par mauvais temps avec des bateaux et des animaux, il vaut mieux être prêt à s’adapter.
 
À l’arrivée, le film est-il conforme à ce que vous aviez en tête au début ?
Le fait que le film soit bon ou mauvais… je ne suis pas sûr, mais j'ai réalisé ma vision originale. J'ai eu la chance remarquable de travailler avec des collaborateurs que je connaissais déjà et j'ai bénéficié d'un merveilleux soutien de producteurs et de financiers. Bien sûr, il y a toujours des surprises en cours de route, mais elles finissent par aider le film. J'ai beaucoup appris depuis mon premier long métrage. Et j'ai eu ce privilège incroyable, surtout en tant que cinéaste américain, de travailler dans un environnement où je pouvais garder le contrôle sur ce film, sans compromis néfaste.
 
Qu'attendez-vous de cette sélection cannoise à la Quinzaine des réalisateurs ?
C'est un honneur de faire sa première internationale à la Quinzaine en compagnie de cinéastes aussi redoutables qu’inspirants et de faire partie d'une section dont l'histoire est si riche. Et je suis très heureux de pouvoir enfin partager le film avec le public. Il représente énormément de travail et mon équipe y a mis tout son cœur et toute son âme.

Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo :


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