Cinéma

Laura Houlgatte et Guillaume Branders (Unic) : "Si nous voulons nous en sortir, il faudra faire preuve de solidarité"

Date de publication : 03/04/2020 - 15:00

Dans la continuité de l’entretien paru ce jour dans Le film français n°3905, la directrice exécutive et le senior industry relations manager de l’Union internationale des cinémas (Unic) commentent plus en détails les conséquences du Covid-19 sur les salles européennes.

Les salles françaises ont tiré le rideau le 15 mars à minuit. Qu’en est-il dans les 38 territoires européens couverts par l’Unic ?
Laura Houlgatte : A ce jour, seule une poignée de salles indépendantes suédoises sont encore ouvertes, aucune décision gouvernementale n’ayant contraint les cinémas du pays à fermer leurs portes – l’interdiction des rassemblements de plus de 50 personnes a essentiellement touché les grands complexes. Les salles sont également restées ouvertes en Islande – avec des mesures strictes de distanciation sociale –, qui n’est pas un territoire que nous couvrons.
Guillaume Branders : Pratiquement toutes les salles ont cessé leurs activités au cours des deux dernières semaines (l’interview a été réalisée le 27 mars, Ndlr). La Russie, où l’ordre de fermer les cinémas a été donné le 25 mars, a été la dernière en Europe.

Ces fermetures sont-elles intervenues suite à une décision gouvernementale ou à un "choix" des exploitants ?
L.H. :
Suite à une décision gouvernementale, essentiellement. Dans un certain nombre de pays, les cinémas ont toutefois fermé en amont de cette décision, qui a généralement suivi 48 heures plus tard.

Et dans le reste du monde ?
L.H. : Les salles sont fermées ou ont entamé ce processus de fermeture, avec des variations importantes selon les pays. A titre d’exemple, elles ont cessé leurs activités aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, et sont en cours de fermeture en Amérique Latine. Elles sont toutefois restées ouvertes au Japon, là aussi en prenant des précautions quant au nombre de sièges occupés.
G.B. :
Au Japon, certaines salles ont complètement fermé ce week-end, mais restent ouvertes durant la semaine avec des restrictions. Les Japonais parient davantage sur le respect strict des consignes officielles par la population.

En France, de nombreuses mesures de soutien ont été prises à la fois pour l’économie dans son ensemble, mais également pour la filière cinéma. Qu’en est-il dans les autres marchés européens ?
L.H. : Pour l’instant, la France reste une exception en termes de mesures destinées à l’industrie du cinéma. En dehors d’elle, l’Italie et la Norvège sont les seuls pays à avoir reçu un soutien sectoriel à ce jour, et de manière plus large : la première, pour le secteur de l’entertainment, la seconde, pour celui de la culture et de la création. Le reste des mesures s’adresse à l’ensemble de l’économie : garanties de prêts bancaires, moratoires sur les loyers ou les factures, aides pour l’emploi….
G.B. : En Allemagne et au Portugal, où les exploitants doivent également payer une contribution sur le ticket au centre national du cinéma, la décision de reporter ces paiements a été prise. Par ailleurs, dans les pays disposant de mécanismes annuels de soutien aux plus petites salles, ceux-ci ont été accélérés afin de leur permettre de ne pas attendre la fin de l’année pour toucher leurs subsides.

La situation de certains territoires vous inquiète-t-elle plus spécifiquement ?
G.B. : C’est compliqué à dire, étant donné que l’ensemble des salles européennes va souffrir de ces fermetures prolongées. Cela risque bien sûr d’être vraiment difficile pour les pays qui étaient en crise avant cela, mais aussi pour ceux en période de croissance ou de renouveau.

Pensez-vous à des marchés en particulier ?
G.B. : A titre d’exemple, on sait sûr bien que la crise sanitaire affecte pour l’instant particulièrement l’Italie, et plus récemment l’Espagne. Or, en Italie, le mois de janvier 2020 a été l’un des meilleurs qu’a connu le pays depuis de nombreuses années, avec la sortie du film italien Tolo Tolo qui a explosé des records historiques. En l’absence d’une aide massive du gouvernement, la situation risque d’être très compliquée pour la plupart des salles de ces pays. Et le même raisonnement s’applique pour l’Europe entière.

L’Unic a justement appelé de ses vœux des mesures nationales fortes dans ce contexte de crise sanitaire…
L.H. : Ces mesures sont urgentes. Nous ne pouvons pas attendre six mois que des fonds soient débloqués, il y a des problèmes de trésorerie immédiats. Les cinémas ne perdent pas uniquement des revenus, mais rentrent également en déficit puisqu’ils doivent continuer à assurer certains de leurs coûts fixes. Le secteur est donc très durement affecté.
G.B. : Les paiements de loyers continuent d’être effectués à travers l’Europe, ce qui représente une perte énorme pour beaucoup d’exploitants. D’autant qu’il n’existe pas, en Europe, de système de soutien spécifique aux salles aussi développé qu’en France.
L.H. : Nous avons donc besoin de mesures fortes, mais également qui s’inscrivent dans le temps et ne soient pas limitées à la période du confinement, puisque les effets continueront de se faire sentir bien après.

Avez-vous justement des inquiétudes sur la reprise du marché européen ?
L.H. : Dans la plupart de nos territoires, les cinémas auront fermé pendant au moins deux mois, avec des réouvertures espacées de plusieurs semaines. L’impact en termes d’entrées et de recettes va donc être énorme. Surtout que, dans certains pays, les salles avaient déjà commencé à perdre des spectateurs avant même de fermer. Bien évidemment, le public ne reviendra pas en masse dans les salles du jour au lendemain, comme on a pu le voir en Chine (où les cinémas ont depuis fermé à nouveau, Ndlr). Il lui faudra probablement du temps avant de retourner dans des lieux confinés regroupant beaucoup de personnes. D’autant que, une fois cette période de confinement terminée, nous allons surement être soumis à des règles de distanciation sociale, où les exploitants devront par exemple limiter le nombre de personnes présentes dans chaque salle, au moins durant les premières semaines ou les premiers mois. Remettre la machine en route va donc prendre un peu de temps. C’est vrai pour nous, mais aussi pour le secteur de l’audiovisuel dans son ensemble.

Suite à la fermeture des salles, plusieurs studios ont fait part de leur intention de sortir leurs films plus tôt, voire directement, en VàD. C’est notamment le cas de Paramount (Sonic, le film), Universal (Emma, Invisible man, Les Trolls 2…) ou encore Sony (Bloodshot). Est-ce une source d’inquiétude ?
L.H. : Effectivement, Universal a décidé de sortir Les Trolls 2 en digital (le 10 avril aux Etats-Unis, Ndlr), mais aussi de garder Mourir peut attendre pour les salles. Je pense donc qu’il y a, du côté des studios, une confiance dans la salle, qui ne génère de surcroit pas les mêmes revenus qu’une sortie digitale.
G.B. : Il faut, par ailleurs, relativiser un peu les choses. Pour voir Les Trolls 2 ou Invisible man aux Etats-Unis, il est tout de même nécessaire de payer 20$. Or plusieurs articles de la presse étrangère soulignent que le public n’est clairement pas prêt à payer plus cher que pour un ticket de salle de cinéma. Les exploitants sont par ailleurs très reconnaissants des dernières annonces de Warner, qui a assuré que Wonder Woman 1984 sortirait en salles (à la mi-août, Ndlr), car nous aurons besoin de gros films lorsqu’elles rouvriront.
L.H. : Nous sommes tous dans le même bateau, tous les secteurs sont affectés. Si nous voulons nous en sortir, il faudra faire preuve de solidarité.

Qu’en est-il pour les œuvres locales ?
L.H. : Nous avons commencé à entreprendre des recherches plus poussées sur chaque territoire, afin de voir ce qu’il s’y passe en termes de sortie. Et, pour le moment, il n’y a pas "d’effet de vague", où tout le monde se déciderait soudainement à tout sortir en VàD.
G.B. : On a effectivement vu certains films indépendants arriver de manière accélérée en VàD, mais il s’agissait de titres déjà sortis en salles et heurtés de plein fouet par la crise sanitaire. En Belgique, par exemple, cela concerne des petits distributeurs qui n’auraient de toute façon pas eu les moyens de réinvestir dans la promotion des films dans les semaines ou les mois à venir. Ils se sont, de plus, engagés à arrêter de les proposer en VàD lorsque les salles rouvriront.

L'Unic a instauré un dispositif de collecte régulière d'informations afin de mesurer l'impact du coronavirus sur l'industrie cinématographique européenne pays par pays, accessibles ici.

Propos recueillis par Kevin Bertrand
© crédit photo : Unic


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