Digital

Les aventuriers du cinéma oublié : six éditeurs vidéo face au patrimoine

Date de publication : 13/10/2020 - 08:40

Au sortir du confinement, les cinéphiles, groggy, ont constaté que le patrimoine les avait aidés à entretenir la flamme de leur passion pendant les près de 100 jours sans cinémas. Coin de Mire, Carlotta Films, Pathé Vidéo, Tamasa, Malavida et Rimini dressent un état des lieux de cette profession dont le fameux appel (au départ de 50 éditeurs devenu l'appel des 85) résonne comme un cri du cœur. 

Votre ligne éditoriale a-t-elle changé au cours des derniers mois et envisagez-vous de la faire évoluer  ?
Laure et Thierry Blondeau : Depuis sa création en 2017, Coin de Mire Cinéma a pour vocation d’éditer en haute définition sur support physique des films du patrimoine français sortis entre 1950 et 1980. Cette ligne ne changera pas puisque c’est la raison pour laquelle nous nous sommes lancés dans l’édition, étant avant tout adeptes de ce type de cinéma, de ce support et de cette qualité. Si un jour cela n’est plus possible, nous cesserons notre activité.
Vincent Paul-Boncour : Carlotta Films travaille sur le cinéma de patrimoine depuis sa création, il y a plus de 20 ans, faisant (re)découvrir des grands classiques, films cultes de l’Histoire du cinéma dans des versions restaurées, mais aussi des titres rares, invisibles ou inédits. Carlotta a la spécificité d’être distributeur cinéma, ­éditeur vidéo, VàD, de gérer sa plateforme vidéo et d’éditer des livres avec les chaînes de télévision et festivals, et d'être ­pionnier dans la technologie, à travers les éditions Blu‑ray et UHD 4K.
Margot Abattu : Nos ressorties vidéo ont été retardées, mais notre ligne éditoriale patrimoniale reste guidée par le travail de restauration entrepris par Pathé depuis plusieurs années, afin de permettre aux cinéphiles de ­(re)­découvrir les films de notre catalogue dans les meilleures conditions possibles.
Philippe Chevassu:  La ligne éditoriale de Tamasa reste la même  : des films ludiques qui ouvrent à la réflexion.
Anne-Laure Brénéol et Lionel Ithurralde : La ligne éditoriale de Malavida consiste à travailler uniquement sur des coups de cœur, souvent des films rares, régulièrement issus des nouvelles vagues européennes et des années 1960, conjuguant forme novatrice et sujets forts. Elle s’ouvre progressivement aux années 1970 et 1980 et au cinéma français.
Jean-Pierre Vasseur : La ligne éditoriale de Rimini ­Éditions est de plus en plus consacrée aux œuvres de patrimoine, aux rééditions, mais aussi à des films rarement, voire jamais, édités en France, comme Le sillage de la violence de Robert Mulligan, Vivre libre de James Hill, La grande pagaille de Luigi Comencini, Les mutinés du Téméraire de Lewis Gilbert… Parallèlement, j’ai créé il y a un an une collection consacrée aux films d’horreur des années 1970 et 1980 qui m’a permis de toucher un autre public, plus jeune, très pointu et très exigeant.

Quel a été l’impact réel du confinement sur le marché de la vidéo physique ?
L. et T. B. : Il a été fulgurant et rapide. Plus de commandes des boutiques physiques et des institutionnels durant au moins deux mois, avec une reprise assez lente. Concernant les e-boutiques, plus de livraison Amazon, donc aucune commande sur cette plateforme. La Fnac.com tournait encore, mais au ralenti. Quelques rares boutiques ont été offensives en organisant des ouvertures ciblées, des mailings, tel que Potemkine à Paris, mais sur un territoire restreint et délimité, La Poste ne fonctionnant pas.
V. P.-B. : Fin mars, nous avons lancé notre plateforme SVàD, le Vidéo Club de Carlotta, prévue depuis longtemps, mais par hasard en plein confinement. La fermeture des salles et des boutiques nous a permis de mettre en avant et de faire découvrir des films, en continuant à transmettre notre passion du cinéma. L’attrait du support physique ne s’est pas démenti, avec des cinéphiles piochant dans leur DVDthèque pour voir ou revoir des films, mais continuant aussi à acheter des DVD et des Blu-ray, notamment sur notre boutique en ligne, et encore plus en postconfinement. La VàD-SVàD sur le patrimoine reste un complément à tous les autres médias, mais demeure toujours très faible en audience par rapport à la salle, la vidéo physique ou la télévision.
M. A. : Le marché physique a beaucoup souffert de la fermeture des enseignes (1er semestre 2020 à -30% par rapport au 1er semestre 2019 selon le CNC). La vente en ligne s’est maintenue à un très faible niveau et ce sont surtout la VàD et la SVàD qui ont pu tirer parti du confinement. Chez Pathé, nous diffusons nos films de patrimoine aussi bien en vidéo physique qu’en digital, et nous avons pu observer un bel engouement sur tout notre catalogue pendant cette période, notamment sur certains titres de patrimoine  : Jean de Florette, Manon des Sources, Cyrano de Bergerac, Apocalypse Now, L’ours, Germinal, etc.
P. C. : À ce jour, la VàD n’apporte pas de recettes qui pourraient compenser la vidéo physique, loin de là. Le confinement a sans doute eu un aspect négatif, car les magasins étaient fermés.
A.-L. B. et L. I. : Sur la vidéo physique  : un rebond des ventes de +25%. En VàD également, mais encore difficile à quantifier.
J.-P. V. : La période de confinement a vu le chiffre d’­affaires de Rimini Éditions être considérablement réduit  : les magasins étaient fermés, les sites de vente en ligne se consacraient à d’autres produits que les DVD, jugés non-essentiels. Il n’y a pas eu de rattrapage via la VàD, où les films de patrimoine ne fonctionnent pas bien, les cinéphiles préférant le support physique qui se collectionne.

À quelles attentes spécifiques un éditeur de patrimoine doit-il répondre et quel est le défi principal à relever aujourd’hui  ?
L. et T. B. : Au regard des nombreux courriels que nous recevons avec des listes de titres demandés, les amateurs de films de patrimoine attendent d’un éditeur qu’il puisse rendre visibles des films jamais sortis sur support physique ou jamais exploités en HD. L’enjeu principal pour le petit éditeur est de trouver les moyens humains, techniques et financiers qui lui permettront de pouvoir exploiter ces œuvres qui ont un intérêt patrimonial, mais pas forcément rentables. C’est une recherche constante d’équilibre, entre les films qui coûtent cher à restaurer et à éditer et ceux qui sont moins onéreux, et qui peuvent donc aider les premiers.
V. P.-B. : Il faut continuer à faire vivre les œuvres, les faire découvrir et redécouvrir dans les meilleures conditions, aux publics de tous profils, des plus jeunes aux plus âgés. Ceux-ci sont sollicités par tant de manières différentes de voir des films qu’il faut aller chercher chaque spectateur un à un, créer de l’envie et du désir, que ce soit en salle, en vidéo, à la télévision ou en VàD…
M. A. : Proposer de l’inédit, de la qualité, un accompagnement éditorial exigeant et ambitieux  ; répondre aux attentes des cinéphiles tout en s’adressant au plus grand nombre  ; se renouveler, donner envie, à la fois à ceux qui connaissent les films de les revoir, et aux autres de les découvrir.
P. C. : Nous devons toujours aller vers des produits de plus en plus qualitatifs, avec des compléments riches en découverte (vidéo et livrets) et soigner le packaging pour que l’objet justifie aussi l’achat par rapport au dématérialisé.
A.-L. B. et L. I. : Une exigence de qualité accrue des ­éditions, avec une pression pour faire plus de Blu-ray, dans un contexte économique qui se durcit.
J.-P. V. : L’enjeu principal pour un éditeur vidéo est de donner envie aux cinéphiles de continuer à acheter du support physique. Cela passe par de belles éditions (digipack, médiabook, etc.), de belles copies restaurées et des contenus additionnels intéressants. Paradoxalement, on doit investir plus pour vendre parfois moins, car le marché est à la baisse.

L’accès aux droits est-il compliqué et comment les éditeurs indépendants collaborent-ils avec les majors pour publier certains titres  ?
L. et T. B. : L’accès aux droits est difficile lorsqu’il s’agit de films bloqués par une production étrangère, par un ou plusieurs des ayants droit, ou encore si le film est en totale déshérence. Cela génère un travail, une patience et des coûts supplémentaires souvent très importants. Heureusement, depuis quelques années, la loi française a introduit l’obligation de tout faire pour rendre les œuvres visibles, quitte à nommer un producteur lorsqu’il n’y en a plus. Lorsque nous pouvons traiter directement avec des majors françaises qui gèrent leur catalogue et les droits des auteurs, l’accès aux œuvres et leur diffusion en sont grandement facilités. La collaboration avec les majors est une histoire de négociation et de confiance. Il s’agit là aussi de trouver un équilibre qui rende le projet d’édition viable.
V. P.-B. : Carlotta Films a sorti des titres Warner, Fox, ­Paramount, MGM-UA…, que ce soit en salle ou en vidéo. Certains studios sont plus durs que les autres et refusent d’accorder une licence aux indépendants. C’est le cas depuis des années de Warner, par exemple.
A.-L. B. et L. I. : L’accès aux droits reste très compliqué, en particulier sur des films comme les nôtres, peu issus de catalogues jusqu’à très récemment. Comment collaborer avec une major  ? En faisant un gros chèque  !
J.-P. V. : L’accès aux droits dépend vraiment des ­sociétés  : MGM ou Universal continuent de céder une partie de leurs droits. Depuis son rapprochement avec Disney, Fox a cessé de sous-licencier ses titres, mais cela évolue régulièrement.

Les éditeurs entretiennent-ils des relations particulières avec les cinéphiles et de quelle façon ces échanges s’organisent-ils ?
L. et T. B. : Nous entretenons quotidiennement via notre blog et notre site des relations particulières avec des cinéphiles, des blogueurs, des journalistes, qui nous écrivent et auxquels nous répondons. Nous avons privilégié cette relation de personne à personne, plutôt que celle, publique, des réseaux sociaux, car ça correspond davantage à ce que nous sommes et au temps que nous pouvons y consacrer.
V. P.-B. : Nous avons intensifié ces actions, notamment sur les réseaux sociaux, en développant des communautés Carlotta qui s’intéressent à nos actualités cinéma, mais aussi en faisant la promotion de sorties d’autres films chez d’autres distributeurs et éditeurs. Nous nous déplaçons aussi énormément dans les salles, boutiques, festivals, à la rencontre des professionnels, du public et des cinéphiles.
M. A. : Dans le domaine du patrimoine, les éditeurs se doivent d’être particulièrement à l’écoute des consommateurs, de leurs attentes, de leurs envies et de leurs exigences. Si ce marché perdure, c’est grâce à l’engagement et à l’assiduité des cinéphiles et collectionneurs de films de patrimoine. Pathé essaie de rester à l’écoute de toutes les remarques qui nous sont remontées  : édito, packaging, prix, créa, etc.
A.-L. B. et L. I. : Notre boutique “physique”, La BoutiKa à Pigalle, nous permet d’échanger quotidiennement avec le public et lors de présentations, rencontres, dédicaces, débats, toujours suivis de verres à partager…
J.-P. V. : Nous entretenons des relations particulières avec certains cinéphiles qui nous font des remarques dont on essaie de tenir compte. Ils sont parfois très pointus sur la qualité technique des copies. C’est encore plus vrai des fans de cinéma d’horreur  : à chaque parution, je reçois de nouvelles suggestions de titres à éditer.

Le patrimoine touche-t-il un public vieillissant ou certaines initiatives sont-elles parvenues à renouveler, voire à élargir, son cœur de cible  ?
L. et T. B. : C’est difficile à dire, mais lors du crowdfunding d’un de nos titres, Le baron de l'écluse (photo) de Jean Delannoy, sorti en 1960 avec Jean Gabin et Micheline Presle, nous avons pu constater que les contributeurs étaient majoritairement âgés de plus de 45 ans.
V. P.-B. : Contrairement à certaines idées reçues, nous ne touchons pas que les CSP+ parisiens. Évidemment, le profil du spectateur va varier entre un film des années 1990 ou 2020 comme Crash ou ­Donnie Darko et quand nous sortons un film italien des années 1950… Encore que…
M. A. : Selon une étude menée par le CNC l’an dernier, les films de patrimoine en vidéo attirent majoritairement les 35-49 ans. Ce domaine est tout à fait capable d’élargir son cœur de cible grâce à d’audacieuses plateformes VàD et SVàD comme La Cinetek, de nouveaux supports ultra-HD (Blu-ray 4K), des tarifs accessibles et de nouvelles revues sortant des codes traditionnels  : Revus & corrigés, La Septième Obsession, Première Classics, etc.
P. C. : Le patrimoine a un public multiple, avec peut-être une prédilection pour les films de genre en ce qui concerne les 20-40 ans. Mais il n’y a pas de public unique pour un film ni une catégorie d’âge bien définie.
A.-L. B. et L. I. : Le public est plutôt situé sur le haut de la pyramide des âges, c’est indéniable, mais on sent un intérêt grandissant de la part des 20-30 ans.
J.-P. V. : Globalement, nous avons du mal à toucher le public jeune qui n’a pas de lecteur DVD ou Blu-ray, et regarde très peu de films, au profit des séries.

Quelles sont les mesures qui s’imposent pour dynamiser le marché de la vidéo physique de patrimoine  ?
L. et T. B. : Concernant les mesures gouvernementales et les aides publiques, les autorités et les membres des commissions risquent d’être de plus en plus souvent confrontés à des demandes d’aide sur la VàD-SVàD par de grosses structures ou plateformes et sur la vidéo physique par de petits éditeurs. Or, le public de films de patrimoine semble majoritairement intéressé par le support physique. Il faudra donc que les autorités nous soutiennent, nous, petits éditeurs indépendants, chacun avec nos spécificités, sachant que nous ne pourrons que privilégier des ­marchés de niche. L’uniformisation de la vidéo physique, avec pour cible le plus large public possible, n’est plus de mise.
V. P.-B. : “L’appel des 85” est unique dans l’histoire de la vidéo  : tous les éditeurs se sont rassemblés pour exister collectivement et de manière informelle. Nos revendications et actions sont destinées à la fois à sensibiliser nos autorités de tutelle et à toucher et mobiliser le public. Le CNC doit continuer à soutenir tous les éditeurs et contribuer à perpétuer cette diversité des œuvres, de l’offre et des talents, qui est unique au monde. Mais cela ne peut se faire sans une politique culturelle de l’État, qui doit continuer à être forte. C’est le secret d’une société forte  !
M. A. : Les aides du CNC sont évidemment un soutien précieux pour les éditeurs et nous souhaitons qu’elles soient pérennisées. Il est primordial de poursuivre et de renforcer la lutte contre le piratage, et de mieux sensibiliser les jeunes sur ce sujet. Il nous semble également important d’apporter plus de visibilité à la vidéo physique de patrimoine dans les rayons culturels des enseignes, dans les médias ou auprès des étudiants et scolaires.
P. C. : Il serait souhaitable d’avoir un plan de relance réellement incitatif pour l’ensemble de la profession, plutôt que de miser sur des initiatives dispersées.
A.-L. B. et L. I. : Lutte contre le piratage, aide aux ­boutiques physiques, pérennisation de l’aide sélective à l’édition physique.
J.-P. V. : Une réelle lutte contre le piratage, phénomène que les politiques ont peu pris au sérieux jusqu’alors  ; des opérations sur le modèle de la Fête du cinéma ou des disquaires, qui mettent en avant et valorisent le support. Chaque année, le Festival Lumière met en place une immense boutique de DVD et de Blu-ray. On pourrait imaginer que ce type d’initiative éphémère soit mis en place dans diverses villes et que l’on crée un événement autour. ❖

Jean-Philippe Guerand
© crédit photo : Le baron de l'Ecluse@ 2019 TF Droits audiovisuels via Coin de mire


L’accès à cet article est réservé aux abonnés.

Vous avez déjà un compte


Accès 24 heures

Pour lire cet article et accéder à tous les contenus du site durant 24 heures
cliquez ici


Recevez nos alertes email gratuites

s'inscrire