Cinéma

Congrès FNCF 2022 – Christine Beauchemin-Flot et Stéphane Libs : "Il est aujourd'hui primordial de valoriser les salles art et essai les plus méritantes"

Date de publication : 20/09/2022 - 08:20

A l’occasion de son assemblée générale, tenue cet après-midi à Deauville, les coprésidents du Syndicat des cinémas d’art, de répertoire et d’essai (Scare) balayent l’actualité du secteur art et essai.

Selon le CNC, la fréquentation s’élevait fin août à 97,6 millions d’entrées sur 2022, soit 30% de moins que la moyenne 2015-2019. Les salles art et essai suivent-elles la même courbe ?
Stéphane Libs : Elles subissent de manière légèrement moindre la tendance nationale, pour se situer autour de 28% de baisse de fréquentation, avec des disparités suivant les salles et leurs typologies. Nous sommes ainsi liés, tout comme l’ensemble de l’exploitation, à une offre (de films, Ndlr) globale assez pauvre, qui ne permet pas toujours de faire évoluer ce chiffre et d’enclencher une reconquête du public plus massive.
Christine Beauchemin-Flot : Cette différence s’explique sans doute par les politiques d’animation dynamiques, ambitieuses et diversifiées menées par nos salles.
 
Les observateurs pointent moins une baisse du nombre de spectateurs qu’une venue moins fréquente desdits spectateurs. Le percevez-vous dans vos cinémas de proximité ?
C.B-F. : Cette baisse générale relève de facteurs multiples. La fréquentation moins assidue des spectateurs en fait partie, mais ce phénomène s’avère moins prononcé en cette rentrée. Nous avons ainsi pu nous réjouir d’un retour du public cinéphile dans nos salles plus fréquent et marquant lorsque des accompagnements des œuvres leur sont proposés (venues d’équipes, soirées thématiques ou festives, séances jeune public ou patrimoine présentées…), réaffirmant l’une des grandes missions de nos salles art et essai : le travail d’animation ! Cela fait renaitre l’espoir de jours meilleurs.
S.L. : Les spectateurs se précipitent moins sur les films en sortie nationale, ils ont besoin de temps et d’une garantie de qualité. Ainsi, les succès de La nuit du 12, d’As Bestas ou de Decision to Leave se sont construits dans la durée, dans un choix moins instinctif et plus fondé.

Depuis le début de l’année, les longs métrages recommandés art et essai ont multiplié les contreperformances. Ceux-ci formant le cœur de votre programmation, quel impact ces insuccès ont-ils sur la santé de vos adhérents ?
S.L. : Je ne suis pas d’accord avec ce constat. Il est vrai que les films de la diversité ont encore plus de mal à exister qu’avant. Proposer certaines œuvres européennes, latino-américaines ou africaines est un acte de programmation fort, qui présente des risques économiques. Mais certains films art et essai plus "abordables", comme Adieu les cons, Illusions perdues, Nomadland, La panthère des neiges ou En corps, ont particulièrement bien fonctionné, et tous les types de salles en ont profité. Il y a ainsi différentes manières de programmer des titres recommandés, et toutes les salles art et essai ne se ressemblent pas.
C.B-F. : De la même manière, tous les films art et essai ne se ressemblent pas. Certains sont peut-être trop automatiquement recommandés en raison de leur catégorie. Il serait donc opportun de mieux distinguer la singularité artistique de l’œuvre… D’autre part, la multiplication des copies de films art et essai, que nous constatons et déplorons dans les villes à concurrence, accentue un délitement des entrées regrettable.
 
Lors des Rencontres nationales art et essai de l’Afcae en mai, Dominique Boutonnat a annoncé que le montant de l’enveloppe art et essai, passé temporairement de 16 M€ en 2020 à 18,5 M€ en 2021, serait maintenu à ce niveau en 2022. Etes-vous inquiet pour les prochaines années ?
S.L. : Oui, car si nous restons strictement sur la manière actuelle de juger le classement art et essai, nous allons tout droit vers un jugement au "plus petit dénominateur commun", avec des salles qui profitent du phénomène de la multiplication des copies de films recommandés consécutif à l’absence de longs métrages grand public porteurs. Il est aujourd’hui primordial de valoriser les salles les plus méritantes, tout en reconsidérant celles qui prennent de moindres risques en termes de programmation, d’animation et de communication.
C.B-F : Les effets d’aubaine constatés lors du dernier classement ne doivent pas perdurer. Et, même si nous saluons la mobilisation du CNC, en concertation avec les différentes organisations de l’exploitation, nos inquiétudes demeurent et une grande vigilance s’impose. Les écrêtements qui perdurent depuis quelques années ne doivent aucunement devenir pérennes ! Le montant de cette enveloppe fermée doit impérativement être revu à la hausse. C’est, à nos yeux, un enjeu et une responsabilité politiques.
 
Durant ces Rencontres, le président du CNC avait aussi évoqué la toute proche présentation d’un bilan de la réforme art et essai de 2017…
C.B-F. : Outre les effets d’aubaine induits par la période déjà mentionnés, ce - tant attendu - bilan a révélé et confirmé que les salles les plus engagées et les plus exigeantes se révélaient être les grandes perdantes. Comment accepter qu’un tel système incitatif, dont la vocation est d’accompagner et de défendre la diversité et l’indépendance, pénalise ainsi les salles dont l’engagement, la mobilisation et le travail tendent à l’exemplarité ?
Il faut impérativement réfléchir à un rééquilibrage et à un renforcement du sélectif par rapport à l’automatique, réaffirmer certains critères et coefficients, revoir les bonus et malus… Ce que nous appelons de nos vœux au Scare depuis de nombreuses années déjà !
S.L. : D’autant plus que ce sont ces périodes de reprise qui seront jugées dans les prochains classements, et que, justement, toutes les salles n’ont pas eu la même attitude dans leur implication quotidienne à reconquérir le public, leur gestion du personnel ou leur volonté d’innover leur communication.
 
Plus largement, quels sont pour vous les chantiers prioritaires de l’art et essai ?
S.L. : Comme déjà évoqué, il faut affiner, expertiser, valoriser le travail effectif des salles sur le domaine de l’art et essai, y compris en ce qui concerne le fonctionnement actuel du collège de recommandation des films. Par ailleurs, il faut regrouper les expériences acquises par certaines salles pour partager les initiatives, créer des moyens de communication adaptés au travers du recueil des données de l’ensemble des salles, afin de mieux cibler nos actions de reconquête des publics. Nous travaillons d’ailleurs sur deux outils numériques et collaboratifs qui donneront à toutes les salles indépendantes et art et essai la possibilité de s’inscrire dans une dynamique de transformation numérique.
C.B-F : Malgré nos préoccupations quotidiennes, nous devons saisir les opportunités de nous former dans ces domaines, qui participeront aussi à relever cet enjeu majeur qu’est la reconquête du public, et notamment des plus jeunes.
S.L. : Nous devons également revaloriser le travail des salles sur l’éducation à l’image. A ce titre, nous finalisons actuellement un livre blanc réalisé avec Passeurs d’Images. Ce document constituera une référence auprès de nos élus, du corps enseignant et même des cinémas encore novices dans le domaine, pour encore mieux ancrer les dispositifs d’éducation.
C.B-F : La nécessaire réforme des textes relatifs à l’aménagement cinématographique demeure elle aussi un sujet important, tout comme la reprise des cinémas par des indépendants, afin d’éviter des effets dommageables de concentration.

Au cours de votre dernière assemblée générale, les échanges avec la salle avaient surtout porté sur la question du financement du renouvellement du matériel de projection numérique. Quelle importance ce sujet revêt-il aujourd’hui ?
S.L. : Avec la hausse des charges énergétiques, l’ouverture du remboursement des PGE et la fragilité du marché, on en oublie presque la précarité de nos projecteurs numériques. Si aucun financement n’est prévu pour garantir un avenir à notre matériel de projection, la moindre panne ou défaillance technique pourrait mettre à mal l’économie de nos établissements et les placer devant leur extrême fragilité. Il faut donc continuer à travailler sur cette question avec l’ensemble de la filière (notamment aux côtés de l’ADRC) et trouver, en attendant des jours meilleurs, un moyen pour que les salles placées devant des situations d’urgence puissent se tourner rapidement vers le CNC.
C.B-F : Le renouvellement du matériel de projection est également à inscrire dans la perspective plus globale d’investissements pour réduire notre consommation énergétique. Nos établissements sont souvent anciens et les efforts seront importants. Plus que jamais, en cette période encore trouble et fragile pour le cinéma en général, et l’art et essai en particulier, nous avons besoin du soutien de nos tutelles, mais aussi de la mobilisation des collectivités. Nous avons bien conscience que cette période de transition suscite chez nos adhérents de nombreuses préoccupations et inquiétudes. Néanmoins, nous voulons encore croire en l’avenir de la salle de cinéma, en cultivant un esprit toujours combatif, solidaire et collectif au service de la diversité et de l’indépendance.

Propos recueillis par Kevin Bertrand
© crédit photo : Julien Lienard pour Le film français/Martin Lagardère, Contour by Getty Images pour Le film français


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