
Cannes 2026 – Aina Clotet réalisatrice de "Viva" : "C’est un film sur la nécessité de vivre intensément lorsqu'on a pris conscience de la fragilité de la vie"
Aina Clotet est à la fois une comédienne, réalisatrice, scénariste et productrice espagnole, déjà riche d’une longue carrière au cinéma, à la télévision et au théâtre, puisqu’elle a débuté sur le petit écran en 1994 à l’âge de 11 ans. Viva, qui est son premier long métrage, a été sélectionné à la Semaine de la Critique.
Quelques mots pour nous présenter votre parcours…
J’ai commencé à travailler par hasard comme actrice à l’âge de 11 ans, dans une série télévisée très populaire en Catalogne. J’ai toujours considéré que c’était une grande chance, car c’est là que j’ai découvert ma vocation . Je pense que je me demanderai toujours si j’aurais pu la découvrir autrement, car je viens d’une famille de scientifiques depuis quatre générations ! Et la science semblait être la voie la plus naturelle à suivre pour moi. Mais comme j’aimais aussi étudier, j’ai décidé de concilier ma formation d’actrice avec des études de communication audiovisuelle à l’Universitat Pompeu Fabra de Barcelone. C’est là que j’ai découvert ma passion pour l’écriture d’histoires. Après avoir obtenu mon diplôme, je me suis surtout concentrée sur le métier d’actrice, mais je n’ai jamais abandonné l’écriture.
Il y a quelques années, j’ai décidé de me lancer dans des projets personnels avec la volonté de les réaliser moi-même. Je souhaitais particulièrement explorer des thèmes qui me tiennent à cœur et créer des personnages féminins forts, profonds, contradictoires et dotés d’un sens de l’humour.
En 2021, j’ai fondé Funicular Films avec Marc Clotet, Marta Baldó et Jan Andreu, une société de production à partir de laquelle nous développons nos propres projets. Ma première série en tant que créatrice, réalisatrice et actrice principale a été Esto no es Suecia, qui a connu un succès international très important et a reçu, entre autres distinctions, le Prix Europa de la meilleure fiction européenne pour la télévision, le Prix Ondas de la meilleure série comique et le prix de la meilleure interprétation à Canneseries.
Viva est mon premier long métrage en tant que réalisatrice, et pouvoir le présenter à la Semaine de la Critique de Cannes est, sans aucun doute, l’un des moments les plus importants de ma carrière.
Comment présentez-vous Viva en quelques mots ?
Viva raconte l'histoire de Nora, une femme de 40 ans qui, après avoir traversé une grave maladie, tente de se réapproprier avec acharnement tous les aspects de sa vie : professionnelle, familiale et, surtout, sexuelle. C'est un film sur le désir et la peur, sur la nécessité de vivre intensément lorsqu'on a pleinement pris conscience de la fragilité de la vie. C’est aussi un film qui mêle comédie, légèreté, profondeur et tragédie, car pour moi, l’humour est une façon de regarder la vie et de se rebeller face à une réalité qui peut s’avérer très angoissante.
D'où l’idée de base de votre film vous est-elle venue ?
Le film est sans aucun doute né de certaines de mes préoccupations les plus profondes : du désir d’explorer le lien entre les dépendances dans les relations affectives (et dans l’amour romantique) et la peur de la mort. Nora n’est pas un personnage autobiographique, même si je partage avec elle une certaine énergie. Je suis moi aussi la fille d’un chercheur scientifique, comme elle, mais ce portrait n’est pas autobiographique. C’est de la fiction. Avec Valentina Viso, nous avons construit un personnage inspiré de notre propre expérience en tant que femmes de quarante ans évoluant dans le monde contemporain, de notre façon de ressentir et de voir les choses. Nora incarne bon nombre de nos peurs et de nos angoisses, mais aussi nos espoirs et notre idée de ce que signifie être en vie, ou plutôt, se sentir en vie. Elle vit un combat constant entre le corps et l’esprit. Elle a traversé une maladie qui lui a fait comprendre que la vie est éphémère, et c’est précisément pour cela qu’elle souhaite la vivre avec plus d’intensité que jamais. Sa peur de la solitude est également liée à sa peur de la mort.
Vous avez écrit le scénario avec Valentina Viso. Quelles ont été les différentes étapes d'écriture ?
C'est un projet que j'ai d'abord lancé toute seule, en essayant de cerner ce que je voulais raconter. Mais Valentina Viso a été impliquée dès le début. Elle a lu le premier traitement car au départ, elle me servait de script doctor. Mais à un moment donné, j'ai ressenti le besoin qu'elle s'implique vraiment dans l'écriture, car pour moi, c'est une scénariste exceptionnelle et une partenaire créative indispensable. Et j’ai le sentiment que le scénario est vraiment le nôtre à toutes les deux. Avec Valentina, nous avons beaucoup travaillé cet équilibre entre légèreté et profondeur, entre comédie et drame, sans jamais abandonner l’humour. Nous travaillions déjà ensemble sur Esto no es Suecia, et dans les deux projets, le ton a été un élément central.
Le processus d’écriture a été long, il a duré plusieurs années et a nécessité de nombreuses réécritures. Nous avons participé à différents laboratoires, parmi lesquels Torino TFL, Abycine Lanza et l’Académie du Cinéma Catalan, que je remercie vivement pour la matière qui a permis au scénario de mûrir. Marta Baldó, la productrice exécutive et ma partenaire, avait également très clairement en tête de tenter une stratégie européenne dès le début, en essayant de créer des alliances pour donner plus d’ampleur à l’histoire non seulement au niveau du contenu, mais aussi de la production. Tout au long de ce parcours, nous avons affiné la manière de raconter le combat intérieur de Nora, ces deux forces opposées qui traversent toute l’histoire : la tension entre sa tête et son corps, entre ses structures et ses désirs, entre la peur de la mort et le désir de passion.
Pour nous, il était également très important que les personnages secondaires soient forts et qu’ils nous aident à construire le personnage de Nora et l’ensemble du récit. Les parents, l’amie, Tom, Max… tous devaient contribuer à raconter l’histoire tout en étant imprégnés d’humour, de contradictions et d’humanité.
Comment s'est déroulée la production du film ?
Le chemin a été long, tant sur le plan créatif que financier. Ikiru Films, dirigée par Edmon Roch, a misé sur le projet dès le début, ce qui a été une grande chance car c'est l'une des meilleures sociétés de production d'Espagne. Edmon Roch m'a soutenu à chaque étape. Lorsque nous avons lancé le projet, Funicular Films, la société de production que j’ai fondée avec mon frère Marc Clotet, Marta Baldó et Jan Andreu, n’existait pas encore. Nous l’avons créée un an plus tard, puis nous avons mis en place un partenariat de coproduction qui s’est avéré très fructueux.
Dès le début, avec Ikiru Films, nous avons beaucoup misé sur le développement du scénario et sur le fait de ne pas entrer en production avant d’avoir le sentiment d’avoir une base vraiment solide.
Le financement a également été un parcours de résilience. Pendant des années, on essuie des refus, ce qui oblige à se demander sans cesse si l’on est toujours amoureux de l’histoire que l’on veut raconter. Mais petit à petit, le projet a réussi à rassembler des soutiens importants. Nous sommes très reconnaissants envers des chaînes de télévision comme 3Cat, Movistar Plus+ et RTVE, des institutions comme l’ICEC et l’ICAA, Caramel en tant que distributeur, Loco Films en tant qu’agent de vente, Reactiva Badalona pour le tournage et Mogambo pour le financement, de nous avoir fait confiance.
Pourquoi décider d'incarner votre personnage principal et comment est arrivé le reste de la distribution ?
Depuis des années, j'avais envie de développer des projets personnels pour les réaliser moi-même, mais aussi de créer des personnages féminins forts, profonds et dotés d'un sens de l'humour, que je pourrais incarner.
Dans le cas de Nora, même si ce n’est pas un personnage autobiographique, je partage avec elle une énergie et certains points communs essentiels. Même si je dois reconnaître qu’au départ, je n’avais pas prévu de l’incarner. J’ai commencé à écrire l’histoire à 35 ans, et quand nous étions sur le point de tourner, j’avais déjà dépassé la quarantaine. J’avais l’impression d’être trop âgée pour jouer Nora, mais peu à peu, j’ai compris que cela pouvait même être mieux pour le personnage de la placer à la limite d’un moment important dans la vie d’une femme : l’entrée dans la quarantaine, avec toutes les pressions et les questions que l’on se pose.
Le processus de casting a également été long et très minutieux. C’est pour moi l’un des points les plus essentiels, et nous y avons consacré beaucoup de temps. Je l’ai mené avec Blanca Javaloy, la directrice de casting, avec qui j’ai travaillé avec beaucoup de plaisir et envers qui je suis très reconnaissante d’avoir osé miser sur un casting très éclectique et audacieux. Le ton du film exigeait des acteurs dotés d’un instinct naturel pour la comédie, et nous avons fini par choisir plusieurs acteurs issus du stand-up.
Le personnage de la mère est interprété par Lloll Bertran, qui est très connue en Catalogne ; c’est un peu la Rowan Atkinson catalane. Willy Toledo a aussi beaucoup de talent comique, Xavi Daura et Wiz Problema sont des humoristes très reconnus en Espagne...
Pour Max, nous avons organisé un casting où nous avons vu plus de 200 jeunes. Blanca et son assistant, l’acteur Iñaki Mur, ont cherché partout. C’était un profil compliqué, car nous ne voulions pas simplement trouver un "beau" garçon ; il devait avoir un charme particulier, une sensibilité propre aux nouvelles générations, pour que l’on puisse comprendre que Nora tombe amoureuse de lui malgré leur différence d’âge... Et à un moment donné, ils ont eu la certitude que c’était Marc Soler. Et quand nous avons fait le casting en présentiel, j’ai senti qu’il était l’acteur parfait pour l’incarner. Quant à Tom, la décision a été plus directe : j’avais eu la chance de rencontrer Naby Dakhli sur un autre projet et je sentais que le fait d’être étranger apportait beaucoup au personnage de Tom. Et Naby avait cette noblesse dont le personnage avait besoin.
Où et quand avez-vous tourné ? Cherchiez-vous un décor ou une ambiance particulière ?
Nous avons tourné en Catalogne au printemps 2025. Le film est étroitement lié à l’environnement urbain de Barcelone et à une Catalogne en proie à une sécheresse extrême, légèrement exagérée par rapport à la réalité que nous vivions déjà au moment de l’écriture. Mais le tournage a été très compliqué car il a plu tous les jours ! C’était de la folie car nous devions constamment modifier le planning de tournage.
Dès le début, nous avons senti que l’histoire de Nora avait besoin d’un contexte spécifique qui aide à exprimer ses peurs, ses obsessions, l’angoisse du présent, et son besoin de rechercher la lumière et la passion. Et la sécheresse, la soif, le manque d’eau, nous avions le sentiment que cela aidait beaucoup. Nous ne voulions pas d’une dystopie lointaine, mais d’une sorte de léger décalage par rapport à la réalité : un monde reconnaissable, mais en tension.
Il y avait aussi un élément très important. La partie scientifique du film s’inspire de recherches réelles sur le vieillissement cellulaire menées au laboratoire de l’hôpital Can Ruti, à Barcelone, où nous avons eu la chance de tourner. Le fait que l’héroïne cherche à prolonger la vie alors que celle-ci est de plus en plus complexe et étouffante nous intéressait aussi beaucoup.
Visuellement, nous recherchions une atmosphère stylisée. Avec Nilo Zimmermann, le directeur de la photographie, nous avons beaucoup travaillé sur la tension entre les deux forces du film : la passion et la peur, la structure incarnée par Tom et l’absence de garanties incarnée par Max. Nous avons construit le récit visuel grace au choix des optiques, au rythme de la caméra et à la couleur.
Avez-vous une méthode de travail bien définie, notamment pour vous diriger vous-même ?
Pour moi, il était essentiel d'arriver sur le tournage avec une préparation très solide. J'ai besoin de me sentir libre et de pouvoir prendre des risques pendant le tournage, mais je ne peux le faire que si j'ai préalablement très bien préparé le terrain.
J'ai travaillé intensément avec l'équipe sur deux fronts : d'une part, en tant que réalisatrice, en planifiant et en ayant une vision très claire des bases visuelles et narratives ; d'autre part, en tant qu'actrice, en répétant bien à l'avance. Nous avons commencé plusieurs mois avant et avons répété toutes les scènes, d'abord dans les locaux de la société de production, puis sur les lieux mêmes du tournage. Avec Nilo Zimmermann, le directeur de la photographie, j'ai une relation de confiance profonde et une complicité presque instinctive. J’ai également pu compter sur Juan Miranda, qui m’a accompagnée lors des répétitions et pendant le tournage avec un regard très affûté sur la direction des acteurs.
Pour me diriger moi-même, la clé a été de m’entourer de personnes en qui j’avais pleinement confiance. Avoir à mes côtés une équipe dotée d’une telle qualité humaine et professionnelle m’a permis de me concentrer, de jouer, de diriger et, en même temps, de me sentir soutenue. Même les scriptes, Sara Fantova et Celia Giraldo, étaient des comme des réalisatrices avec un regard très pointu, et cela m’apportait beaucoup de sérénité sur le plateau.
Des difficultés particulières pendant le tournage ?
À vrai dire, beaucoup de choses ont été un défi, je dirais même chaque jour ! Mais je retiendrais peut-être le fait de porter une prothèse qui aplatissait l’un de mes seins pour créer l’effet de la mastectomie, ainsi que toutes les heures passées en amont à préparer cette prothèse, sans compter toutes les heures de tournage consacrées à la mise en scène et au jeu d’actrice. C'était vraiment exigeant, mais j'étais entourée d'une équipe excellente tant sur le plan humain (ce qui est le plus important pour moi) que professionnel. Il y avait aussi des défis techniques et artistiques importants. Le film nécessitait un travail très soigné de tous les départements : photographie, repérage, décors, costumes, maquillage et coiffure.
La préparation a été essentielle. Nous avons répété pendant de nombreux mois afin que les liens soient bien rodés avant le tournage. Cela nous a permis d’arriver sur le plateau avec une base solide et de pouvoir prendre des risques. Pour moi, le tournage doit être un espace de liberté et de jeu, mais cette liberté n’est possible que lorsque tout est très bien préparé.
Quand le film a-t-il été terminé ?
Il y a tout juste un an, nous avons terminé le tournage et la post-production a commencé. Une étape tout aussi fondamentale, où l’on voit vraiment le film que l’on a entre les mains. Avec Aina Calleja, la monteuse qui est un génie, nous avons passé de nombreux mois à travailler sur le montage final. Le film tout juste sorti du tournage durait 3 heures !!! Nous avons dû couper beaucoup de scènes et nous priver de séquences que j’adorais personnellement… C’est un processus difficile, où il faut prendre du recul pour y voir clair. Le travail de conception sonore que nous avons réalisé chez Coser y Cantar, l’un des meilleurs studios de Barcelone, a également été essentiel. Nous avons essayé de soigner chaque scène, en cherchant à créer cette atmosphère de sécheresse, de chaleur, d’alarmes, de tension… à travers le son.
Qu'attendez-vous de cette sélection à la Semaine de la Critique ?
C'est extrêmement émouvant, et c'est un rêve pour moi de présenter mon premier film dans le cadre du Festival de Cannes et de faire partie des sept films en compétition de la Semaine de la Critique. Cannes est un lieu très spécial, presque sacré pour le cinéma, où se sont révélés des réalisatrices et des réalisateurs qui ont changé ma façon de voir le monde.
Je vis également cela avec beaucoup de gratitude pour les portes que cela peut ouvrir au film à l’échelle internationale. Quand on écrit et qu’on réalise, ce qu’on souhaite par-dessus tout, c’est que l’histoire touche les spectateurs, qu’elle suscite un dialogue au-delà de l’industrie et qu’elle puisse créer un lien avec les gens.
La sélection à la Semaine de la Critique est donc une formidable opportunité de visibilité. Non seulement à l’international, mais aussi au niveau local. Elle nous permettra de mieux toucher la presse, la critique et le public, et augmente les possibilités qu’un film indépendant comme Viva puisse sortir dans d’autres pays.
D’autres projets en vue ?
Je souhaite continuer à explorer la question de l’auteur à travers une écriture posée et soignée. En ce moment même, je commence à travailler avec Valentina Viso sur les thèmes de mon prochain film, tout en préparant le tournage de la deuxième saison de Esto no es Suecia. Ma motivation est toujours de créer des histoires qui nous confrontent à nos héritages personnels, en essayant de garder toujours un regard empreint d’humour.
Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo : DRVous avez déjà un compte
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