Cinéma

Cannes 2026 – Zou Jing réalisatrice de "La deuxième fille" : "Je souhaitais explorer la façon dont l’identité d’une personne peut se forger"

Date de publication : 15/05/2026 - 10:00

Scénariste et cinéaste chinoise, Zou Jing est passé par la télévision avant de commencer à écrire des films. Son projet de premier long métrage, qui s’appelait alors A girl unknown a remporté le Prix Next Step de la Semaine de la Critique en 2024, son film y étant sélectionné, deux ans plus tard.

Des étapes marquantes dans votre parcours professionnel ?
J’ai passé des années à travailler à la télévision et dans la publicité avant de me lancer dans la réalisation de films de fiction. Comme je n’ai pas suivi de formation en cinéma, ces années ont constitué ma véritable école. J’ai appris en évoluant sur toutes sortes de plateaux, dans des conditions de tournage et des formats très variés, en travaillant aussi bien avec des non-acteurs qu’avec des acteurs professionnels.
Avec le recul, je pense que cette période a été extrêmement précieuse car elle m’a permis de développer progressivement mon propre langage visuel tout en apprenant à travailler efficacement sur un plateau, quelle que soit l’ampleur de la production. Le travail documentaire m’a appris à observer les gens de près et à rester ouverte à l’imprévisible, ce qui influence encore aujourd’hui ma façon d’aborder la fiction.
La réalisation de mon court métrage Lili Alone, présenté en avant-première à la Semaine de la critique et récompensé par un prix, a marqué un tournant majeur. Cette expérience m’a donné la confiance nécessaire pour continuer à explorer des histoires plus personnelles et m’a finalement conduite à réaliser mon premier long métrage.

Comment décrivez-vous votre film en quelques mots ?
La deuxième fille est un récit intime sur le passage à l’âge adulte, qui aborde les thèmes de l’identité, de la quête d’appartenance et d’amour, ainsi que la résilience qui habite le cœur d’une jeune fille.

D’où vous est venue l’idée de base ?
L’histoire s’inspire d’un mélange de souvenirs d’enfance et d’histoires vraies. Je souhaitais explorer la façon dont l’identité d’une personne peut se forger — et se fragmenter — en passant constamment d’une famille et d’un environnement à l’autre. Le film suit le personnage principal de ses six à ses dix-huit ans, l’accompagnant à travers les différentes étapes de l’enfance et de l’adolescence alors qu’elle tente peu à peu de comprendre qui elle est et où est sa place.

Y a-t-il un lien avec votre histoire personnelle ?
Oui. Ma grand-mère paternelle a été abandonnée peu après sa naissance, en 1936, car elle était la plus jeune et la seule fille de la famille. À l’âge de dix-huit ans, ses frères ont fini par la retrouver, mais à ce moment-là, ses deux parents biologiques étaient déjà décédés ; elle n’a donc jamais eu l’occasion de les rencontrer. Ma grand-mère a été une figure très importante dans ma vie, et bien qu’elle ait rarement parlé directement de cette expérience, j’ai toujours senti qu’il y avait en elle une tristesse cachée. Après son décès, j’ai commencé à réfléchir davantage à l’enfance qu’elle avait pu vivre, au sentiment de déracinement qu’elle portait en elle et aux conséquences émotionnelles d’avoir grandi entre deux familles. À bien des égards, cela est devenu l’un des points de départ émotionnels de La deuxième fille.

Vous avez écrit le scénario seule… quelles ont été les différentes étapes du processus d’écriture ? 
J’ai commencé à faire des recherches sur le terrain et des entretiens en 2021. J’ai passé beaucoup de temps à écouter les histoires des gens, à recueillir des souvenirs et à trouver petit à petit la direction émotionnelle du film avant de me lancer sérieusement dans l’écriture.
Le processus en lui-même a été assez long — je pense avoir rédigé plus de vingt versions avant d’arriver au scénario de tournage final. À un moment donné, je me suis enfermée dans une chambre d’hôtel pendant une semaine juste pour me concentrer sur l’écriture et la réécriture.
Next Step a été le seul atelier d’écriture auquel j’ai participé pour ce projet, et cela m’a énormément aidée. Cela m’a apporté à la fois un soutien créatif et l’espace nécessaire pour réfléchir plus profondément à la structure et au rythme émotionnel du film.

Comment avez-vous rencontré vos autres producteurs, en particulier Didar Domehri ?
J'ai rencontré Didar Domehri lors de la Semaine de la critique 2021 !

Comment s’est déroulé le casting ?
Le casting a probablement été la partie la plus difficile du processus de préproduction. Nous avons passé beaucoup de temps à chercher la jeune actrice, car je voulais un visage totalement nouveau — quelqu’un d’intact, capable d’être naturel devant la caméra, de rester pleinement présent dans l’instant et de réagir instinctivement plutôt que de "jouer".
Pour la version adolescente du personnage, je cherchais quelqu’un qui incarne un esprit très similaire : tout aussi sensible et intuitive, mais avec une plus grande complexité émotionnelle et une profondeur propres à l’adolescence. Il était très important pour moi que les deux actrices donnent véritablement l’impression d’être la même personne à différentes étapes de sa vie.
Je me sens très chanceuse d’avoir trouvé deux actrices qui sont toutes deux remarquables et qui se ressemblent non seulement physiquement, mais aussi dans leur énergie et leur présence émotionnelle.

Où et quand avez-vous tourné ? 
Nous avons tourné le film en avril 2025, dans les provinces chinoises du Guangdong et du Zhejiang. Comme l’histoire s’étend des années 1990 aux années 2000 et se déroule dans plusieurs villes et environnements différents, je cherchais des lieux qui aient conservé l’atmosphère et la texture visuelle de cette période. Il était très important pour moi que les changements géographiques puissent être ressentis de manière très concrète tout au long du film — à travers l’architecture, les couleurs, les textures, les paysages et même les dialectes parlés dans chaque endroit. Je voulais que chaque environnement façonne l’expérience émotionnelle du personnage d’une manière différente. Je savais aussi dès le début que le film devait se dérouler dans le sud de la Chine, car ce paysage est profondément lié à mes propres souvenirs d’enfance, ou à la façon dont j’imaginais l’enfance de ma grand-mère : beaucoup de verdure, des montagnes, des rivières, des maisons traditionnelles, l’humidité, des animaux, des insectes — un monde qui semble vivant et sensuel.

Avez-vous fait des choix particuliers pour votre mise en scène ? 
J’ai toujours préféré les plans séquences et le moins de plans et de cadrages possible. J’aime la simplicité d’une narration visuelle qui se veut puissante. J’aime aussi utiliser l’espace et les moments de silence. Je pense que cela a été une constante dans mes deux films.

Qu'attendez-vous de cette sélection à la Semaine de la critique après y avoir présenté votre court métrage Duo Li et remporté un prix ? 
Nous sommes ravis de revenir à la Semaine de la critique pour ce premier long métrage. Le parcours a été riche en enseignements depuis la projection de Duo Li. Nous sommes impatients que le film rencontre le public là-bas.

Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo : DR


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